par Yves MONTENAY
L’Ukraine, république indépendante, est agressée par une grande puissance. La guerre a des racines anciennes et la menace s’étend aujourd’hui aux pays voisins de la Russie. Nous suivons de près le conflit et notre sympathie va naturellement au peuple ukrainien [ Ce qui n’est pas le cas de la rédaction du site et lire à ce propos la rubrique « Remarque » en fin d’article. Ceci étant, rappelons que notre site s’intitule « magazine critique » terme qui doit être pris au sens littéral; NdR]. La géographie du pays et le poids de l’histoire éclairent l’agression de 2022… et l’ombre inquiétante qui plane désormais sur l’Est européen et le Caucase.
Une géographie déterminante

L’Ukraine occupe une position géographique charnière entre l’Europe centrale et la Russie. Elle est bordée par la Pologne, la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie et la Moldavie à l’ouest, la mer Noire au sud, et la Russie et la Biélorussie à l’est et au nord. Et le Caucase n’est pas loin avec ses multiples peuples dont les Géorgiens et les Arméniens également « gênés » par leur grand voisin.
Elle constitue une zone de contact, voire de fracture, entre trois espaces civilisationnels et politiques :
- le monde catholique à l’ouest et au nord,
- le monde orthodoxe à l’est et au sud-ouest
- et le monde musulman au sud.
Le tchernoziom, une terre très fertile, est à la fois un atout et une malchance pour l’Ukraine. Elle en fait depuis toujours un producteur important de blé, ce qui lui a porté malheur, comme nous le verrons.
Une histoire qui pèse lourd

Historiquement, l’Ukraine centrale et orientale a été conquise par les Russes et leurs légendaires cosaques sur les Tatars musulmans, plus ou moins soutenus par l’empire ottoman. Elle est devenue orthodoxe. Par contre l’Ukraine occidentale a appartenu à l’empire austro-hongrois et à la Pologne. Elle était catholique ou d’une branche de l’orthodoxie ralliée à Rome La sainte Russie d’avant 1917 n’a pas traité cette Ukraine centrale et occidentale de manière particulière. C’est l’URSS qui a divisé son territoire en Etats théoriquement très autonomes, mais en pratique soumis à Moscou par la hiérarchie du parti communiste. Il se trouve qu’en 1917, l’Ukraine n’a pas accepté facilement de faire partie du monde soviétique. Si le pouvoir russe crée une république communiste de l’Ukraine, deux autres mouvements armés la concurrencent. Finalement les communistes l’emportent au centre et à l’est en 1921, tandis que la Pologne annexe le reste, où une partie de la population était alors d’ascendance polonaise.
C’est à l’occasion de la communisation de l’économie qu’a eu lieu le deuxième drame entre Kiev et Moscou : entre 1931 et 1933, la collectivisation des terres a entraîné la famine, comme plus tard dans les autres pays communistes : les paysans n’avaient aucun intérêt à avoir une vie très dure pour apporter des récoltes à l’administration du kolkhoze.

Et il a fallu la police et l’armée rouge pour chercher les récoltes soi-disant cachées, en général la nourriture pour la vie quotidienne des paysans, et les semences nécessaires pour l’année suivante. On parle de torture et notamment d’avoir brûlé les pieds les paysans pour les faire avouer. Beaucoup sont ensuite de morts de faim, toute la nourriture ayant été saisie pour les ouvriers des villes. On parle de 3,5 à 5 millions de morts et cet épisode est resté gravé dans la mémoire ukrainienne sous le nom de Holodomor. S’y est ajoutée la répression stalinienne, d’au moins 500 000 morts.

Résultat : quand les troupes allemandes sont arrivées, elles ont souvent été bien accueillies ! Conséquence : lors de la défaite allemande, l’Ukraine a donc été encore plus réprimée par le pouvoir soviétique. Aujourd’hui, pour Moscou, l’Ukraine est un espace d’influence légitime, d’autant que Vladimir Poutine proclame régulièrement que « tout ce qui était dans limite de l’URSS doit revenir à la Russie actuelle. »

C’est malheureusement aussi le cas des Pays baltes (l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie), de la Finlande et des pays au sud du Caucase, comme l’Arménie et la Géorgie :

Mais L’Ukraine s’est progressivement rapprochée de l’Europe depuis son indépendance en 1991, au lendemain de l’effondrement de l’URSS. Cette indépendance a été validée par un référendum, où toutes les provinces ont voté « oui », même la Crimée et les provinces russophones de l’est.

Car si la langue ukrainienne est majoritaire, la partie orientale, actuellement occupée par Moscou était largement de langue russe, ce qui n’empêchait pas le nationalisme ukrainien. A titre d’exemple, le président actuel, Vladimir Zelenski est lui-même russophone, même s’il utilise maintenant principalement l’ukrainien pour des raisons politiques.
Les débuts de la guerre en Ukraine (2022-2025)

C’est pourquoi le rapprochement de l’Ukraine de l’Europe est vu comme un crime de lèse-majesté par Vladimir Poutine. En 2014, la Russie annexe la Crimée et soutient les mouvements séparatistes du Donbass. Le conflit devient une véritable guerre en février 2022, lorsque la Russie lance une invasion à grande échelle. Vladimir Poutine pensait que son « opération spéciale » ne durerait que 3 jours et un commando avait été lancé sur Kiev pour prendre ou tuer le président , tandis qu’une colonne de chars prenait la route de la capitale ukrainienne. Mais le commando été détruit et la colonne chars également, faute d’appui de l’infanterie, les généraux soviétiques pensant il n’y aurait pas de résistance ukrainienne.

Depuis, il y a eu la réussite de 2 contre-offensives ukrainiennes, l’échec de la troisième contre des positions russes fortifiées entre-temps, l’occupation provisoire par les Ukrainiens de la région de Koursk, qu’ils ont dû ensuite quitter. Ces deux derniers épisodes ont probablement sévèrement atteint l’armée ukrainienne, tandis que l’armée russe accumule les centaines de milliers de morts ou de blessés. Depuis, il y a eu une longue guerre de positions, suivie, depuis quelques semaines, d’une avancée russe sur le front nord. Le matériel engagé a changé de nature, il y a moins de blindés et beaucoup plus de drones de toutes catégories.

Démographiquement, les deux pays, qui ont tous deux une faible fécondité, ont perdu une partie de leur jeunesse soit sur le champ de bataille, soit par émigration. Pour son économie, Russie puise dans le réservoir des musulmans d’Asie centrale. Économiquement, l’Ukraine ne survit que par des crédits américains et occidentaux, mais a toutefois réussi à sauver ses exportations de blé en gagnant une bataille contre la flotte russe, obligée de quitter la Crimée pour l’Abkhazie. Tandis que la Russie dépend de ses exportations de pétrole acheté par la Chine et l’Inde. L’un des objectifs de la Russie était et demeure d’empêcher de l’Ukraine d’adhérer à l’OTAN, disant que cette dernière « encercle » la Russie. La carte montre bien que ce n’est pas faux… mais à qui la faute ?

Pays de l’alliance euro-atlantique (OTAN) en Europe en bleu foncé, pays candidats en bleu clair.
C’est d’autant plus raté que, face à la montée de la menace russe, les pays restés neutres jusque là – la Finlande (en avril 2023) et la Suède (en mars 2024) – se sont hâtées de rejoindre l’OTAN. L’épuisement des ressources humaines en Ukraine, les hésitations occidentales puis américaines depuis l’arrivée de Trump, et la stratégie russe de pression constante rendent aujourd’hui l’issue du conflit incertaine.
Les répercussions régionales

Le conflit ukrainien agit comme un séisme géopolitique pour les pays voisins. En Biélorussie, le régime autoritaire de Loukachenko est désormais totalement aligné sur Moscou, après des tentatives de révolte par la population. Le territoire biélorusse a ainsi servi de base arrière à l’invasion de 2022, et les forces armées biélorusses sont intégrées de facto au dispositif russe. Dans le Caucase, les équilibres traditionnels sont bouleversés.
L’Azerbaïdjan, profitant de la distraction russe, a consolidé sa position au Haut-Karabagh face à l’Arménie, longtemps alliée de Moscou. Cette dernière, se sentant abandonnée, cherche désormais à se rapprocher de l’Occident.
La Géorgie semble céder à la pression de Moscou, qui lui a déjà fait perdre en 2008 l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie.
La Roumanie, membre de l’OTAN et de l’UE, renforce sa coopération militaire avec les États-Unis et accueille des bases alliées. Elle s’affirme également comme une porte logistique pour l’aide destinée à l’Ukraine. Mais un candidat à la présidence qualifiée de pro-russe a failli être élu il y a quelques mois, avec l’appui de la Russie sur les réseaux sociaux.
La Moldavie est un pays qui a été arraché à la Roumanie pour le soviétiser. Dans sa partie est, à la frontière ukrainienne, la région de Transnistrie abriterait des troupes russes. C’est stratégiquement précieux pour la Russie qui pourrait prendre l’Ukraine à revers. Jusqu’à présent, malgré une forte pression russe médiatique et parfois violente, les élections ont confirmé sa préférence européenne, et c’est pour cela que les dirigeants européens y sont actuellement. Les prochaines législatives sont dans un mois…
La Pologne, quant à elle, a beaucoup souffert de la Russie, puis de l’URSS, qui lui a pris la partie orientale et méridionale de son territoire, au bénéfice notamment de l’Ukraine, après en avoir chassé tous les Polonais. En échange l’URSS lui a donné les provinces allemandes de Poméranie et de Silésie à l’est de l’Oder et même la partie ouest de son embouchure. Au passage, notons que les Allemands reculent ainsi de plus de 1000 ans de conquêtes ou d’installations à l’est, des pays baltes à la Volga. Les fantasmes d’Hitler ont donc finalement beaucoup rétréci le territoire allemand. La Pologne ainsi maltraitée par l’URSS, est donc devenue un des principaux soutiens de l’Ukraine en Europe. Elle a accueilli des millions de réfugiés, fourni une aide militaire significative, et milite pour un engagement plus ferme de l’OTAN. Mais cette solidarité s’accompagne de protestations de sa paysannerie, concurrencée par le blé ukrainien.
Enfin, les Pays baltes – Estonie, Lettonie, Lituanie – vivent dans la crainte constante d’une extension du conflit. Leurs minorités russes et les souvenirs des répressions soviétiques expliquent les craintes de ces trois Etats. Or justement les Russes ont exigé et obtenu des Américains à Yalta l’enclave de Kaliningrad qui menace les pays baltes et la Pologne. Cette enclave russe est visible en orange sur la carte ci-dessus.

Les pays baltes ont donc considérablement accru leurs dépenses militaires et demandé une présence renforcée de l’OTAN sur leur territoire.
Un impact mondial

L’Ukraine, en résistant à l’agression russe, joue un rôle de rempart pour l’Europe. Mais cette guerre ne se limite pas à un affrontement bilatéral. Elle a été pour l’Europe l’occasion de constater la fragilité de l’alliance avec les États-Unis, pour la Russie de resserrer son alliance avec la Chine, et, économiquement, avec l’Inde. Et je ne parle pas des spéculations sur une entente discrète entre Vladimir Poutine et Donald Trump.
En Afrique, les mercenaires russes troupes théoriquement privées, ont été repris en main par l’armée russe sous le nom d’Africa Korps et alimentent la Russie en or. Cela se fait au détriment du reflux français dans la région, et dans une moindre mesure du recul américain. Et la Chine en profite pour avancer. (https://metainfos.com/2021/12/19/la-chine-en-afrique-et-ses-reseaux-dinfluence-etrangers/)

Et, quelle que soit l’issue militaire, l’économie russe, qui s’est focalisée sur la production d’engins et de munitions et a perdu le contact avec de nombreuses entreprises occidentales, devra se reconvertir. Cela aura inévitablement des conséquences sur les oligarques soutiens de Vladimir Poutine, donc sur le régime russe lui-même. Je pense donc que si l’Ukraine est pour l’instant en position périlleuse, c’est à terme le président russe qui sera menacé ce qui pousse Poutine à courtiser Trump pour gagner du temps et des territoires.
Source : yvesmontenay.fr


Notes de la Rédaction sélectionnées et composées à partir des commentaires de l’article publié sur le site d’origine :
- Il est à noter que le nom de l’Ukraine vient d’un mot slave voulant dire « limite » ou « frontière » et effectivement, le pays a changé bien des fois de main…
2. Après, la question de l’holodomor est hautement politique car la famine du début des années 30 n’a pas été la seule et elle n’était pas spécifique à l’Ukraine, mais généralisée en Union Soviétique, principalement en raison de la politique d’industrialisation à marche forcée. la thèse du génocide anti-Ukrainien défendue par les nationalistes de Kiev au pouvoir est contestée car c’était pas spécialement les Ukrainiens, mais la paysannerie soviétique en général que Staline voulait mettre au pas. Nonobstant, quant à l’Holodomor , il a été reconnu « génocide » par l’ONU donc le crime spécifique perpétré par les Soviétiques en Ukraine n’est pas une invention de « nazis » ukrainiens, mais le constat d’historiens (et de témoins de l’époque, d’ailleurs) : lire par exemple, ce que pensait le communiste Ante Ciliga lors de son séjour en URSS à cette époque : « Au pays du mensonge déconcertant ») :

Le journaliste Gareth Jones était sur place , et il a témoigné aussi : voir le film Moissons Sanglantes récemment diffusé sur LCP, avec des images d’archives : Moissons Sanglantes, 1933, la famine en Ukraine » documentaire de Guillaume Ribot, 2022 :
Lire aussi le texte du paysan ukrainien Nestor Makhno qui, dès 1920, savait ce qui allait arriver à l’Ukraine face aux fascistes rouges, Manifeste de l’armée insurrectionnelle d’Ukraine (1er janvier 1920) :

1) Le colloque tenu à l’INALCO en 2018: « Holodomor : Les Témoins. La Grande famine en Ukraine 1932-1933 » : https://www.inalco.fr/holodomor-les-temoins-la-grande-famine-en-ukraine-1932-1933.

3) Le film d’Agnieszka Holland (2020), Dans l’ombre de Staline (« Mr Jones, The Truth that can’t be hidden forever ») sur le journaliste russophile Garth Jones, témoin de l’Holodomor :
3. L’Ukraine, grande démocratie ?… Interdiction des journaux et partis d’opposition, annulation des élections, prédominance des partis nationalistes banderistes au pouvoir comme nazis assumés aux valeurs sans doute européennes à savoir défendant la politique hégémonique des néo-cons américains !…
4. Deux évidences ignorées qui constituent la raison de l’opération militaire spéciale. De 2014 à 2022, les bombardements et les opérations militaires de Kiev contre le Donbass ont fait 15.000 morts parmi les Russes ethniques et d’un autre côté, si l’Ukraine était rentrée dans l’OTAN, Moscou ne serait qu’à 5 minutes pour les missiles états-uniens. Il va de la survie de la Russie d’avoir sur ses frontières une Ukraine neutre et démilitarisée. Ces deux causes sont la raison pour laquelle d’ailleurs la Russie est entrée en guerre et ira jusqu’à la démilitarisation totale de l’Ukraine que l’Occident voulait transformer en une anti-Russie. Quant aux Finlandais qui sont rentrés dans l’OTAN, ils seront attaqués par les Russes dès qu’un seul missile à longue portée états-unien sera installé sur leur sol. On pourrait également parler des accords de Minsk délibérément bafoués et trahis par les Occidentaux dont la France de Macron qui en était le garant. Toute personne qui ne cède pas à la propagande ou à nos spécialistes comme Frédéric Encel professeur de sciences-po en service commandé de l’Otan connaissent ces faits indiscutables relatés par d’éminents spécialistes au service de personne comme Jacques Baud, Xavier Moreau, Paul Craig Roberts, le colonel Douglas McGregor, Scott Ritter, Peer de Jong.
5. Omissions principales d’un article généraliste pour élèves de terminale !
Contexte Donbass pré-2022 : Pas de mention des accords de Minsk (2014-2015, non respectés par les deux côtés), bombardement ukrainien sur zones séparatistes (14 000 morts 2014-2022), rôle des ultras-nationalistes ukrainiens (ex. : division Azov). Omet de fait que l’invasion 2022 est justifiée par la Russie comme « dénazification » même s’il s’agit en partie de propagande).

Rôle OTAN/Occident : Expansion OTAN depuis 1999 (14 pays) sans promesse formelle non-expansion (débat historiens). Omet les armes US envopyées à Ukraine pré-2014 ou Maïdan 2014 (vu par la Russie comme un coup de l’UE).
Problèmes internes de l’Ukraine : corruption endémique (oligarchie, Zelensky critiqué), conscription forcée, attaques de drones sur la Russie (au-delà de Kursk), et ses échecs militaires avec des pertes massives en 2024-2025, les cimetières ukrain ien s de l’hécatombe de toute une jeunesse :

Équilibres mondiaux : omet aide de l’Iran et de la Corée du Nord à la Russie (armes et hommes) ; le rôle de la Turquie en mer Noire (https://metainfos.com/2025/09/08/turquie-lautre-empire-du-milieu/) ; l’impact des sanctions anti-russes sur l’Europe (coût de l’énergie). Sur l’Afrique, ignore les complexités locales (coups d’État pro-russes Mali/Burkina).
Événements récents (post-août 2025) : Avancées russes accélérées depuis sept. 2025 dans le Donetsk) ; négociations de paix US-Russie en cours, rendant l’« issue incertaine » pour l’Ukraine et l’Europe; l’accord de paix entre l’Arménie et l’Azerbaidjan (https://metainfos.com/2025/09/08/synthese-internationale-ete-2025/) omettant que l’Arménie avait rompu CSTO 2024 partiellement.
En complément :
UKRAINE / OTAN LA PRÉPARATION DU PIÈGE :
A LIRE AILLEURS :
https://www.polemia.com/pologne-ukraine-et-russie-et-si-lon-relisait-tarass-boulba
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