VIEILLISSEMENT: LES ARBITRAGES QUE PERSONNE NE VEUT FAIRE

 par Yves MONTENAY

Pour pallier le vieillissement de la population, on cherche des « trucs » : taxer les riches (https://metainfos.com/2025/09/21/et-encore-taxons-les-riches-et-tout-ira-mieux/), diminuer les pensions, passer à la retraite par capitalisation (https://metainfos.com/2020/02/22/la-retraite-par-capitalisation-peut-elle-saffranchir-de-la-demographie/).

Mais aucune de ces mesures ne change le problème de fond (https://metainfos.com/2024/10/21/retraites-entre-illusion-financiere-et-crise-demographique/) : il y aura de moins en moins d’adultes actifs pour faire fonctionner une société comptant de plus en plus de personnes âgées.

Il faudra faire des arbitrages désagréables, car rejetés par une part importante de l’opinion : faire venir des immigrés, augmenter l’âge de départ, diffuser le « suicide assisté »…

DESSIN DE jean-françois DE BUS

L’Asie orientale, la région la plus atteinte par la dénatalité, se prépare à utiliser des robots « de compagnie » ou aides-soignants.

L’objet de cet article est de passer rapidement en revue les stratégies stériles envisagées et les nécessaires arbitrages qui s’annoncent. Mais commençons par un tour du monde pour préciser la question.

Commençons par l’Italie (60 millions d’habitants), pays le plus vieux d’Europe. Sa population âgée de 20 à 64 ans pourrait passer de 33 millions en 2024 à moins de 26 millions en 2050. Or, curieusement, une des réponses du gouvernement consiste à attirer… des retraités étrangers, notamment dans le sud du pays, grâce à une fiscalité avantageuse. C’est peut-être bon pour les commerces locaux et l’immobilier, mais cela ne résout évidemment pas le manque d’actifs.

Au Japon, la réaction est différente. Il y a de moins en moins d’adultes, mais une proportion croissante d’entre eux travaille : davantage de femmes, davantage de seniors.

C’est logique, le pays manque d’actifs, les personnes âgées encore valides continuent à travailler. Je peux témoigner avoir vu de nombreuses personnes de plus de 80 ans à leur bureau ou sur les chantiers. Mais l’augmentation de l’activité féminine pose une question plus délicate dans une société où les tâches familiales restent très inégalement réparties : le travail et la maternité peuvent entrer en concurrence, et la fécondité pourrait baisser encore plus. Le Japon ouvre également, très progressivement, la porte à une immigration qu’il a longtemps refusée.

La Corée du Sud est le champion de l’effondrement de la fécondité : https://metainfos.com/2021/06/03/coree-du-sud-succes-economique-naufrage-demographique/. Les projections conduisent toujours à une diminution spectaculaire de la population d’ici à la fin du siècle, avec une proportion considérable de personnes âgées. On parle de favoriser l’arrivée de femmes étrangères pour permettre à davantage de Coréens de fonder une famille.

En Chine, cela se fait déjà à titre privé : on attire des femmes étrangères avec la perspective d’un bon emploi. Et les intéressées se retrouvent finalement face à un paysan pauvre qui a payé l’intermédiaire. Le gouvernement est très sensible à la dénatalité : https://metainfos.com/2025/10/19/lecroulement-demographique-de-lasie-orientale/, car elle a a coûté sa place de pays le plus peuplé du monde et il utilise son pouvoir de propagande pour la remonter, par exemple en organisant « des foires au mariage » :

L’Espagne a choisi plus franchement l’immigration. Elle accueille et régularise de nombreux étrangers, venus notamment du Maroc, d’Amérique latine ou d’Europe orientale. C’est une solution qui n’est pas généralisable : les pays de départ vieillissent eux aussi, ou vieilliront demain.

Les pays riches partent avec un avantage dans ce domaine en attirant les étrangers. C’est le cas de l’Allemagne, qui aspire les jeunes des autres pays européens… dont les caisses de retraite devraient un jour réclamer des cotisations à l’Allemagne… qui en manque pourtant massivement !

Lagos capitale économique du Nigéria

Le Nigeria enregistre à lui seul plusieurs millions de naissances chaque année et devrait devenir l’un des trois pays les plus peuplés du monde. Mais cela cache d’autres déséquilibres : les élites de la côte, en général chrétiennes, scolarisées depuis plusieurs générations et dont le nombre d’enfants décroît, sont bousculées par des migrants venus notamment du Sahel et qui fuient les islamistes.

En France, la discussion se focalise sur le financement. Pour les retraites, les uns proposent de taxer davantage les hauts revenus ou les patrimoines ; d’autres mettent en avant la capitalisation, d’autres proposent de baisser les pensions. Or, quel que soit le mode de financement des pensions, cotisations des actifs ou rendement d’un capital accumulé, le retraité consomme nécessairement des biens et des services produits par les actifs du moment. On peut posséder des actions, des obligations ou un appartement : encore faut-il que quelqu’un produise la nourriture, soigne les malades, entretienne les logements, conduise les autobus ou fabrique les médicaments. La capitalisation modifie la répartition des droits sur la production future ; elle ne crée pas les travailleurs qui réaliseront cette production. Et ce besoin de travailleurs est encore plus fort du fait de la dépendance en fin de vie.

En 2050, la France pourrait compter environ 700 000 personnes en perte d’autonomie de plus qu’aujourd’hui.

Beaucoup voudront rester chez elles, alors que les Ehpad et surtout les professionnels manquent déjà. Et que la canicule vient d’illustrer qu’une aide à domicile ne suffit pas pour mettre à l’abri de la chaleur. Les aidants familiaux n’existent pas toujours ou n’ont pas une disponibilité suffisante Les ordres de grandeur donnent une idée du problème : les projections évoquent près de 2,8 millions de personnes âgées dépendantes vers 2050, entre 150 000 et 200 000 emplois supplémentaires dans le soin et l’accompagnement et des centaines de milliers de places supplémentaires en établissement. On parle de dizaines de milliards d’euros. Mais là encore, trouver l’argent ne suffit pas.

Reste le progrès technique, un argument déjà plus sérieux. La robotisation, l’intelligence artificielle, la télémédecine, l’adaptation des logements et les gains de productivité permettront certainement à un nombre plus faible d’actifs de prendre en charge une population plus nombreuse. On peut également retarder la dépendance. Adapter les logements, détecter plus tôt les fragilités, développer l’aide à domicile et lutter contre l’isolement peuvent éviter ou retarder des prises en charge lourdes et coûteuses. Mais il existe une limite physique.

Une machine peut aider une personne âgée à se lever, surveiller certains paramètres médicaux ou automatiser des tâches administratives. Elle remplace plus difficilement une aide-soignante, une infirmière ou simplement une présence humaine. Et plus la population âgée augmente, plus ces métiers deviennent indispensables au moment même où la population susceptible de les exercer diminue.

Les Asiatiques expérimentent les robots de compagnie : une sorte de poupée intelligente qui vous donne des nouvelles dans les domaines qui vous intéressent, s’assure que vous avez pris vos médicaments, alerte un médecin en cas d’anomalie…

Reste évidemment la politique familiale. Il faut faciliter la vie des parents, améliorer l’accueil des jeunes enfants, rendre le logement familial accessible et surtout éviter que les femmes aient à choisir entre leur carrière et leurs enfants. Les entreprises elles-mêmes auront probablement un rôle croissant à jouer : leur politique envers les mères pourrait devenir un argument de recrutement.

Mais il ne faut pas se raconter d’histoires. Les gouvernements ont peu de prise sur la fécondité. J’ai vu en Roumanie, à l’époque de Ceaușescu, jusqu’où pouvait aller une politique nataliste autoritaire avec l’interdiction de l’avortement. Les démocraties disposent heureusement de moyens beaucoup moins brutaux, mais aussi d’une efficacité limitée. Et surtout, même une politique familiale miraculeusement efficace n’aurait pas d’effet immédiat. Un enfant né aujourd’hui ne commencera véritablement à contribuer à l’économie que 20 ou 25 ans plus tard, et l’effet ne s’en fera complètement ressentir que dans les 40 ou 50 ans suivants ! Le redressement de la fécondité est donc indispensable pour le long terme, mais ne résout pas le problème des prochaines décennies.

Notre perception du vieillissement est enfin faussée par une situation historiquement exceptionnelle. Depuis quelques décennies, la vie de 60 à 85 ans se passe majoritairement en bonne santé. Donc dans les pays riches, la retraite est devenue pour beaucoup une longue période pendant laquelle on voyage, on consomme et on profite de la vie grâce au travail des autres. Mais que se passe-t-il lorsque « les autres » sont eux aussi à la retraite ?

C’est probablement là que se trouve la conclusion la moins agréable, mais la plus simple. Si nous vivons plus longtemps en bonne santé et si les générations suivantes sont moins nombreuses, une partie croissante des seniors valides devra continuer à travailler.

Le Japon nous montre déjà cette évolution. Cette idée de « la retraite heureuse » pour tous sera bientôt dépassée. Et il n’y a pas longtemps qu’elle a commencé : quand Bismarck a choisi 65 ans en lançant des retraites modernes, c’est parce qu’il y avait peu de survivants à cet âge  ! Ce n’est que vers la fin du XXe siècle qu’une majorité a pu vivre une retraite en bonne santé. Cette parenthèse se termine.

Répétons que ce n’est pas une question d’argent ni de circuit financier. Rien ne permettra d’échapper à l’arithmétique démographique. Une société ne peut durablement augmenter le nombre de ceux qui consomment sans augmenter suffisamment le nombre de ceux qui produisent. Ou alors il faut accepter une baisse brutale du niveau de vie : https://metainfos.com/2026/02/28/43782/. Le vieillissement n’est donc pas seulement un problème de retraites ou de dépendance. C’est une transformation générale de la société, dont nous commençons seulement à mesurer les conséquences. Et je ne parle pas des cyniques qui voient dans le « suicide assisté » une solution à la question de la dépendance .

Source : yvesmontenay.fr


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