L’ÉCROULEMENT DÉMOGRAPHIQUE DE L’ASIE ORIENTALE

par Yves MONTENAY

 La Chine, le Japon, Taïwan et la Corée du Sud font aujourd’hui face à une chute vertigineuse de leur natalité. Ce phénomène, souvent ignoré par l’opinion occidentale, pourrait à terme conduire à l’effacement de ces pays. Ce n’est pas un hasard si ces pays font face à ce problème en même temps, car ils appartiennent au même monde culturel, qui a une forte spécificité. Une composante bouddhiste, une imprégnation occidentale par le christianisme et le rationalisme (marxisme compris) définissent un monde original où les « moins grandes » nations se définissent par rapport au géant chinois, que sa renaissance économique rend de plus en plus écrasant. Cet article rappelle les données, les réponses des gouvernements et le fossé qui s’est creusé entre les politiques publiques et la réalité vécue par les citoyens.

Carte de l'Asie orientale, indiquant les pays tels que la Chine, le Japon, Taïwan et la Corée du Sud, sur un fond gris.

Le tableau ci-dessous montre une chute spectaculaire et continue du taux de fécondité dans les quatre pays d’Asie orientale depuis 1950. Toutes ces sociétés étaient alors très fécondes, mais en 2020, aucun de ces pays ne dépasse 1,3 enfant par femme. La Corée du Sud atteint même 0,75, le taux le plus bas au monde.

Tableau : Taux de fécondité (nombre moyen d’enfants par femme)

Pays / Année19501960197019801990200020102024*
Chine6.115.755.452.612.311.621.641.01
Japon3.652.02.131.751.541.361.391.15
Taiwan7.045.54.052.451.761.681.030.87
Corée du Sud5.656.334.532.831.591.471.230.75

* Provisoire

Cette transition démographique ultra-rapide est sans précédent. Elle condamne ces pays à une diminution irréversible de leur population, sauf à modifier radicalement leur politique migratoire ou sociale — ce qui, pour l’instant, n’est pas à l’ordre du jour.

Pourquoi irréversible ? Parce que le nombre de parents va diminuer rapidement, et donc qu’il faudrait que la fécondité remonte très au-dessus de deux enfants par femme pour stopper la chute.

La pyramide des âges chinoise ci-dessous l’illustre : il suffit de rajouter quelques dizaines d’années pour voir fondre le nombre de parents :

Comparaison des pyramides des âges de la population chinoise pour 1950 et 2024, montrant un vieillissement démographique significatif avec une diminution des jeunes adultes.

Une jeune fille souriante, portant un manteau rouge, regarde par une porte bleue, dans un environnement chaleureux.

Après la Seconde Guerre mondiale, la croissance rapide de la population inquiète. C’est l’adoption de politiques de limitation des naissances :

  • La Chine impose la politique de l’enfant unique en 1979.
  • La Corée du Sud démarre des campagnes de planning familial dès 1962.
  • Taïwan suit une logique similaire.
  • Le Japon, sans coercition, voit sa fécondité baisser naturellement.

Rappelons à quel point la politique chinoise a été coercitive. Dans les entreprises d’État (en début de période, la quasi-totalité de l’emploi), une ouvrière qui n’avait pas ses règles était convoquée, et en cas de grossesse, on lui conseillait fermement d’avorter.

Bien sûr, il y avait des contournements à cette règle, notamment par corruption, comme on peut le constater dans le tableau ci-dessus où l’on constate que le nombre d’enfants est toujours resté largement supérieur à un pendant la période de limitation. Il y a donc peu de nombreux enfants « non déclarés » dont je ne sais pas si et comment ils ont été « officialisés ».

Des enfants tenant des drapeaux chinois, accompagnés de sourires, lors d'un événement festif.

À partir des années 2010-2020, les gouvernements comprennent que la natalité est tombée trop bas. Ils abandonnent les restrictions et mettent en place des mesures natalistes coûteuses mais peu efficaces : Japon, Corée, Chine et Taïwan multiplient les mesures natalistes sans succès.

Au Japon, le gouvernement finance depuis des années des crèches publiques et offre un an de congé parental indemnisé. (https://metainfos.com/2021/10/26/de-la-demographie-de-limmigration-et-de-quelques-non-dits-de-la-campagne-electorale-3-3/)

En Corée du Sud, les aides financières peuvent atteindre plusieurs milliers d’euros par naissance, avec un congé parental élargi et des programmes de logements subventionnés (https://metainfos.com/2021/06/03/coree-du-sud-succes-economique-naufrage-demographique/)

En Chine, la politique de l’enfant unique ne s’est arrêtée qu’en 2015. La même administration a été chargée de la promotion active du deuxième, puis du troisième enfant. Le président Xi appelle régulièrement et solennellement les Chinoises à avoir trois enfants, quitte à rester à la maison, ce qui contredit quelque peu la politique d’égalité et les besoins en main-d’œuvre qualifiée. Les autorités locales organisent des « foires au mariage » à connotation nataliste affichée. (https://metainfos.com/2021/02/20/les-entretiens-de-metamag-la-chine-et-le-developpement-asiatique/)

Cérémonie traditionnelle en Chine avec des participants vêtus de vêtements traditionnels rouges et ornés, alignés sur un tapis rouge lors d'un événement festif.

À Taïwan, le gouvernement propose une allocation de naissance d’environ 1.000 euros par enfant, des subventions mensuelles pour la garde d’enfants, et un congé parental rémunéré pouvant aller jusqu’à 6 mois. Il a également instauré des aides au logement pour les jeunes parents et développé les services de crèches publiques afin de réduire le coût de l’éducation précoce.

Hélas, ces politiques natalistes ne changent pas les comportements des citoyens d’Asie orientale. Soit ils ne perçoivent pas l’urgence démographique, soit, lorsqu’ils en ont conscience, ils refusent les sacrifices que cela impliquerait : obstacle aux carrières féminines, coût de l’enfant notamment du fait des cours particuliers jusqu’à tard le soir, refus de l’immigration, rejet du mariage. Le problème n’est pas propre à l’Asie orientale : partout dans le monde chacun pense vaguement que la retraite sera « payée par les autres » et que l’on sera soigné et nourri « par les enfants des autres ». (https://metainfos.com/2024/10/21/retraites-entre-illusion-financiere-et-crise-demographique/)

C’est un effet pervers de l’existence de la retraite et on peut d’ailleurs constater que dans les pays où elle est inexistante ou réservée à une minorité, la fécondité reste soutenue, car on compte sur ses enfants pour s’occuper de soi plus tard ! Bref, les États veulent des enfants, les citoyens, non. Et même les Etats à gouvernement tout-puissant comme la Chine n’y peuvent rien

Des personnes arrivent à un port, portant des bagages, avec des drapeaux en arrière-plan.

La situation est analogue dans la plus grande partie du monde, mais la fécondité est en générale moins basse qu’en Asie orientale, et surtout on a recours à l’immigration. (https://metainfos.com/2021/01/11/comment-la-demographie-bouleverse-le-monde-2-2/)

Or les citoyens d’Asie orientale sont en général opposés à l’immigration, voire xénophobes, notamment envers les subsahariens. La probable future premier ministre Japon a un discours particulièrement dur sur le sujet.

Les portes s’ouvrent légèrement sous la pression des industriels et des employeurs en général. Cela pour l’immigration de travail, souvent pour des contrats à durée déterminée (cinq ans par exemple) et plutôt que pour l’immigration familiale qui serait mathématiquement nécessaire. Mais il est difficile et contraire aux traités internationaux de séparer trop longtemps une famille, sans parler des arguments humanitaires.

De plus, pour la Chine et d’un point de vue purement mathématique, il faudrait « importer » des centaines de millions de Subsahariens au cours des prochaines dizaines d’années, ce qui n’est probablement physiquement pas possible, même si les problèmes découlant des importantes différences culturelles étaient miraculeusement résolus.

Il est probable que, quand le nombre d’adultes deviendra faible par rapport à celui des gens âgés, les entreprises réclament aux gouvernements des exceptions de plus en plus fréquentes à l’interdiction de l’immigration.

Un grand groupe de personnes se tenant dans une zone extérieure, en attente, avec des bâtiments et des véhicules en arrière-plan.
Des migrants attendent au centre opérationnel appelé «Hotspot» pour recevoir les papiers d’enregistrement de la Croix-Rouge sur l’île italienne de Lampedusa, le 17 septembre 2023.

C’est déjà le cas en Italie, où Giorgia Meloni, qui s’était fait élire pour stopper immigration, a finalement décidé d’accueillir près d’un million de travailleurs extracommunautaires au cours sa mandature (2022-2027), pour faire face aux besoins du marché du travail. C’est la conséquence de la chute démographique italienne : dans les 30 dernières années, il n’est pas né suffisamment de jeunes italiens, et une partie d’entre eux ont émigré, notamment vers Allemagne, où leurs perspectives économiques étaient meilleures. On peut également imaginer que dans 10 ou 20 ans, la population change d’avis devant l’urgence de trouver des soignants, mais aussi des boulangers, pris comme symbole des besoins de l’ensemble de l’économie. Dans ce cas l’immigration devrait être finalement autorisée, mais avec un retard tel qu’il ne restera plus qu’un nombre insuffisant d’adultes pour l’informer, l’encadrer, l’intégrer. Autrement dit mieux vaut affronter les problèmes d’intégration voire d’assimilation progressivement dès maintenant (https://metainfos.com/2021/01/08/immigration-ne-pas-confondre-integration-et-assimilation/)

C’est ce qui se fait bon gré mal gré en Occident, mais, en Asie, on en est encore loin.

Un robot humanoïde avec un fond de formules mathématiques et de graphiques, illustrant la relation entre l'intelligence artificielle et les sciences.

Si on ne veut pas d’immigrés, pourquoi pas des robots ?

Dans ce domaine, l’avance asiatique est fantastique et les progrès très rapides. Les robots industriels font déjà une partie du travail des ouvriers au Japon et en Corée, pour parler de témoignages que j’ai recueillis. J’imagine qu’il en va de même dans les autres pays, pour les mêmes raisons, du fait de leur appartenance à la même sphère civilisationnelle et de leur excellente formation mathématique et scientifique.

C’est une solution partielle, reste à savoir à quel niveau de la hiérarchie pourront monter ces robots, et s’il restera suffisamment de jeunes adultes pour les concevoir et les commander.

Un robot assis sur une chaise, utilisant un téléphone portable et regardant son reflet sur un écran.

Une question différente est celle des « robots de compagnie » que l’on trouve déjà auprès des vieux Japonais. Là aussi c’est une solution partielle : le robot peut répondre à des questions (Quelles sont les nouvelles internationales ? Quelles sont les dernières opportunités commerciales ? Quelle est la nouvelle mode ?…). Il peut également apporter le linge et la nourriture. Mais peut-il vous habiller et vous soigner ? Je ne connais pas toute l’actualité technique mais il semble que l’on en soit encore loin. Peut-il remplacer la famille, notamment les enfants que l’on n’a pas voulu avoir ?

Silhouettes d'une mère tenant un bébé et d'une petite fille sur une plage au coucher du soleil, avec des teintes violettes sur l'eau.

Que pèseront ces pays quand ils se focaliseront sur les problèmes de soins aux très âgés ? Vous me direz qu’une Allemagne vieillissante s’est lancée dans les années 1930 dans des aventures catastrophiques, et effectivement on peut tout craindre de dictateurs quelle que soit par ailleurs la situation démographique.

Illustration de plusieurs ampoules suspendues avec le texte 'CONCLUSION GENERALE' en gras et en couleur, sur fond sombre.

L’Asie orientale est face à un mur. Elle a voulu freiner sa croissance démographique, mais a provoqué une chute incontrôlable. Aujourd’hui, elle appelle ses citoyens à faire des enfants, mais sans succès. De vieux pays civilisés vont ainsi disparaître. Et cela après une période très dure où l’on on travaillera très tard (les travailleurs de 80 ans ne sont pas rares au Japon), où il y aura des pénuries de toutes sortes, et peut-être des brimades de la part d’immigrés que l’on se sera enfin résolu à faire venir, mais trop tard pour avoir suffisamment d’adultes pour les encadrer. Et je ne pense pas que la robotisation sera suffisante pour que ces pays continuent à exister économiquement et culturellement, donc politiquement. Dans mon livre déjà ancien sur les questions de retraite et d’immigration, j’imaginais un président chinois (c’était avant l’arrivée de Xi Jinping) faisant une annonce solennelle à la télévision demandant aux plus de 75 ans de se jeter par la fenêtre par patriotisme. On peut aussi penser à des pressions sociales, ou à des décisions individuelles, visant à « abréger » la vieillesse. C’est actuellement contraire à la vénération des anciens, mais une bonne partie de ces derniers ne seront « les anciens » de personne. À part ces solutions extrêmes, que ceux qui ont peur de la Chine ne se réjouissent ne pas trop vite : il faudra 10 à 30 ans avant l’écroulement, et d’ici là tous les coups de folie de leurs dirigeants sont possibles.

Illustration d'un écran tactile avec une vidéo en cours de lecture, représentant une main touchant le bouton de lecture.

Excellent film  » About love Tokyo  » (1992) de Mitsuo Yanagimachi qui montre le rejet systémique des Gajin, des étrangers au Japon.

Un panneau vert avec le texte 'à noter!' en blanc, indiquant une information ou un message important.

Que n’ayant aucune envie d’assister à la répétition de la séquence ayant conduit à la Guerre du Pacifique, l’occupant américain avaient fait pression sur le gouvernement japonais pour qu’il mette en place une politique malthusienne sous couvert d’eugénisme. Cette contrainte démographique liée à l’occupation américaine de l’archipel a poussé le patronat japonais à faire preuve d’imagination et c’est comme ça qu’est apparu le modèle toyotiste privilégiant la qualité sur la quantité, modèle qui a ensuite fait école en Asie et en Europe, elle-aussi en crise démographique. [NdR].

Source : yvesmontenay.fr

Un homme, s'exprimant au micro, discute des enjeux démographiques en Asie orientale avec une carte de la région en arrière-plan, mettant en lumière la crise de natalité.


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Un commentaire

  1. Bernard Plouvier
    Excellente nouvelle !
    Nadir démographique et immigration de 2e ordre : Les Dragons d’Asie rejoignent l’Occident dans la stpudité sociologique et seront beaucoup moins performants dans un quart de siècle… durant lequel, les Occidentaux auront le temps de vomir leur crétinisme féministe-wokiste-trotskiste, de chasser leur invasion extra-européenne, et de redevenir ce qu’ils étaient il y a juste un siècle, lors de la Nouvelle Renaissance italienne et germanique,qui a engendré par effet boomerang, à compter des années 1943-44, le baby-booom d’Europe Occidentale et les Trente Glorieuses
    L’histoire bégaïe une nouvelle fois, mais dans un sens favorable à l’Europe si elle comprend la nécessité d’unir les Nations européennes en rejetant le cosmopolitisme destructeur de valeurs éducatives

Les commentaires sont fermés.

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