PÉROU ENTRE CHAOS POLITIQUE ET CROISSANCE ÉCONOMIQUE

par Michel LHOMME

En quelques mois, le Pérou est devenu un cas d’étude pour les cours de sciences politiques ou d’économie. Les présidents se succèdent à un rythme effréné et à chaque fois qu’un président est destitué ou sur le point d’être à nouveau censuré, on se demande combien de semaines ou de mois durera le prochain, quelles surprises nous réservera le nouveau ou ce qu’il nous apprendra sur les coutumes politiques du pays, tel le précédent José Jeri en fonction du 10 octobre 2025 au 17 février 2026 et qui recrutait au palais présidentiel un groupe de secrétaires de bel aspect physique pour prendre le thé en agréable compagnie.

Un homme et trois femmes posent devant un fond aux bâtiments gouvernementaux, avec un texte accrocheur en espagnol mettant en avant un voyage en avion présidentiel.

L’image du Pérou est celle aujourd’hui d’une nation politiquement affaiblie, qui contrôle ses présidents, les nomme, les destitue, les envoie en prison, leur interdit de fuir ou de quitter le pays à partir d’un Parlement entièrement corrompu et compromis dans les basses besognes, tout à fait autocratique et qui exerce désormais quasiment tous les pouvoirs.

Une femme en costume rose s'exprime devant un parlement, tenant des documents. Des membres de l'assemblée, assis à des pupitres, écoutent attentivement.

La nomination récente de l’octogénaire José María Balcázar (83 ans) n’a guère amélioré la réputation présidentielle après des déclarations douteuses sur les juifs, une position sidérante favorable au mariage infantile, son refus passager d’acheter les F-16 américains (https://metainfos.com/2026/04/23/perou-un-ambassadeur-au-palais/), en plus d’un curriculum vitae qui inclurait un possible trafic d’influences et de corruption. On reparlait donc ces dernières semaines d’une nouvelle destitution, censure possible du Président par le Congrès tandis que l’évidence d’une fraude au premier tour des élections présidentielles du 12 avril se fait de plus en plus insistante (https://metainfos.com/2026/04/13/le-perou-vote-encore/)

Une femme écrit sur un tableau de choix politiques, tandis qu'une autre femme observe, dans un environnement de discussion politique.

En même temps, si ce chaos de la classe politique ombrage quelque peu la réputation internationale du pays, la résilience de son économie, qui s’est arrêtée au taux exceptionnel pour la région de 3,5% de croissance en 2025 stupéfie certains observateurs au point de se demander si l’on a réellement besoin de politiques pour gérer et administrer un pays . Qui gouverne en réalité un tel Etat ?

Cette éternelle crise politique péruvienne, à laquelle s’ajoute désormais le spectre d’élections présidentielles truquées, commence nénmoins à compliquer et embrumer certaines décisions, notamment celles des investisseurs étrangers. Cette semaine, dans les quartiers chics de Lima, on entendait la classe supérieure dire qu’elle était prête à partir au cas où Keiko Fujimori, la « Marine Le Pen du Pérou », perdrait les élections du 7 juin, que ce soit à cause de la vengeance de quelques-uns (les partisans du parti de droite rival, Renovacion Popular de López Aliaga), ou à cause du ressentiment que son nom de famille continue de susciter dans le pays et, curieusement, chez les jeunes générations qui n’ont pas connu pourtant la présidence de son père, Alberto Fujimori (1938-2024). Par conséquent, le climat actuel dans le pays n’est ni très fiable ni propice à l’investissement et aux affaires. En effet, et cela reste à voir, il n’y a généralement aucune force économique capable de résister longtemps à une crise politique prolongée. Le Pérou fera-t-il ainsi exception ?

Vue aérienne d'une ville moderne avec de grands immeubles en verre, des routes animées et un coucher de soleil.

On en doute un peu car dans cette crise politique où peu de désicions sont prises ou sont perpétuellement remises sur le tapis, telle la privatisation de la compagnie nationale de pétrole (PétroPeru), le crime organisé ne cesse de s’étendre, faute d’un gouvernement stable, avec ici un ennemi, la délinquance de rue des groupes criminels très compliquée à maîtriser lorsque les premiers délinquants sont parfois les policiers eux-mêmes ou ceux qui les protègent, à savoir des juges laxistes. La succession vertigineuse des présidents et ministres confirme en tout cas l’échec persistant du système politique péruvien et de ses dirigeants, incapables d’instaurer des règles stables et des majorités durables, tout ceci aggravant la situation intérieure du pays.

Un homme marchant dans une ruelle avec une arme à feu dans sa main.

D’autres pays latino-américains rencontrent ou ont rencontré les mêmes problèmes : le Mexique avec ses tueurs à gages, ses assassinats réguliers de maires et ses narcos mais aussi, l’Argentine. A Buenos Aires, en 2001, par exemple, au plus fort de l’effondrement institutionnel, le pays avait connu cinq présidents en une seule semaine ! Dans une région, l’Amérique latine, qui semble accéder lentement à une certaine maturité démocratique après des décennies d’interruptions et de crises, le Pérou apparaît en tout cas aujourd’hui avec ces destitutions permanentes, ces conflits entre l’exécutif et le législatif comme un élève en retard.

Homme tenant une pancarte avec le texte 'CRISIS ARGENTINA' lors d'une manifestation.

Or et c’est la surprise, ce que nous appelons un « cas d’école », malgré cette instabilité, le Pérou est parvenu à préserver son économie des fluctuations politiques. Les marchés ne réagissent pas proportionnellement à chaque crise, et les remaniements ministériels n’entraînent pas nécessairement de spirales inflationnistes. La croissance a ralenti, les investissements ont fluctué, mais le cadre macroéconomique du pays est demeuré stable.

Graphiques de données et une carte du Pérou avec des symboles de localisation, un ordinateur portable et des piles de billets, symbolisant l'analyse économique.

A contrario cela n’avait pas du tout été le cas en Argentine où le moindre soubresaut politique – scandale gouvernemental, défaite législative, sondage – peut immédiatement se traduire par des pressions sur la monnaie, une hausse du risque pays et une chute des cours obligataires et boursiers. L’économie argentine vit ainsi dans un état d’alerte permanent face à la conjoncture politique tandis que la crise péruvienne, véritable miroir déformant, révèle certes le coût d’un système politique défaillant, mais aussi la possibilité de mettre en place en contrepartie des mécanismes de protection empêchant chaque choc de se transformer en séisme économique dévastateur, qui, en fin de compte, affecterait gravement la population.

Vue d'un jardin urbain avec des structures modernes, y compris des panneaux solaires et une sculpture, entouré de verdure et d'un chemin en pavés.

Le Pérou est parvenu en dépit des circonstances à maintenir la croissance de son économie malgré la grande instabilité politique qui a vu comme nous le disions plus haut se succéder huit présidents en près de dix ans, une situation qui, selon plusieurs analystes, l’a sans doute empêchée de croître deux fois plus vite mais qui lui a permis tout de même de maintenir des indices macroéconomiques positifs.

Au cours des deux dernières années, le Pérou a ainsi connu une croissance annuelle de 3 % et maintient cette projection pour 2026 et 2027, affichant une dette publique équivalente à 30 % du PIB et une inflation de 2 %, inférieure au plafond fixé, exception faite du mois de mars dernier où les prix ont flambé en raison d’une crise du gaz et des carburants provoqué par un « incident » bien organisé, la rupture d’un pipeline de distribution :

Un tuyau de transport de liquide en métal surplombant une vallée verdoyante, avec une section agrandie montrant une fissure sur la tuyauterie.

En tant que pays riche en ressources naturelles, les exportations ont profité de la récente flambée des prix des métaux, le pays étant le troisième producteur mondial de cuivre, et les exportations agricoles ont ouvert des marchés en Asie, aux États-Unis et en Europe pour réaliser des ventes record à l’étranger.

Vue panoramique d'un champ de culture avec des rangées de plantes, entouré de montagnes sous un ciel nuageux.

Or c’est là que contrairement à cette trajectoire économique saine, le Pérou montre sa face noire, un Etat en proie à des crises politiques permanentes depuis 2016, qui a connu huit présidents, une tentative de coup d’État manquée qui a abouti à la condamnation de Pedro Castillo (président de gauche extrême de 2021 à 2022) et une longue période de protestations sociales qui ont fait 50 morts en 2023.

Marché en plein air avec des femmes vendant des fruits et légumes, entourées de paniers et de sacs colorés.

Les fondements macroéconomiques du pays ont été construits dans les années 1990, après une crise d’hyperinflation, lorsqu’une réforme structurelle, présicément le Fujichock a permis à la Banque centrale de devenir autonome et indépendante, quoi qu’il arrive vis-à-vis du pouvoir exécutif. Il y a également eu une réforme fiscale qui a permis au Pérou d’avoir une dette de 30 % du produit intérieur brut (PIB) et un déficit budgétaire de 2 %, avec lequel, face à toute récession, le Pérou peut émettre des obligations à un taux beaucoup plus bas que les autres. D’autre part, l’économie péruvienne a été soutenue ces dernières années par les investissements provenant du commerce, des mines, des hydrocarbures et des services.

Homme en costume avec des lunettes, s'adressant à une audience avec une main levée, devant un fond orné.

On noterait ainsi au moins quatre piliers qui permettent à l’économie péruvienne de se maintenir à flot.

Le premier pilier est la discipline macroéconomique. La Banque centrale dont le très compétent président, Julio Velarde, est en fonction depuis 20 ans et a vu se succéder dix présidents, a maintenu une politique monétaire techniquement cohérente et très crédible ce qui a permis de maintenir l’inflation et la dette publique en dessous du seuil de 38 % du PIB.

Vue aérienne d'un port maritime avec des conteneurs colorés et un navire de marchandises à quai.

À cela, s’ajoute (deuxième pilier) le libre commerce, avec plus de 22 accords commerciaux signés; un troisième pilier, la vigueur réelle des exportations (60 % des ventes provenant du secteur minier métallique) et le quatrième pilier, les investissements privés, qui représentent 18 % du PIB. Les entreprises péruviennes ont ainsi fait preuve d’une remarquable capacité d’adaptation, d’un réel dynamisme, le pays regorgeant de compétences dans tous les domaines.

Comparaison de deux photos d'une fille, la première prise en 2007 montrant une enfant avec une veste rouge et des collants rayés, et la seconde en 2017 montrant la même fille maintenant adolescente, souriante et vêtue d'une tenue de sport, tenant un bâton sur un terrain ensoleillé.

D’ailleurs compte tenu des termes des échanges commerciaux actuellement au plus haut, le PIB du Pérou devrait croître d’environ 5 à 6 % annuellement. Si demain, ce n’est pas le cas, ce sera précisément en raison de l’instabilité politique et de l’insécurité. Cette insécurité déclenchée par la criminalité, en particulier les extorsions aux commerçants et aux entreprises de transport génère de réels coûts d’exploitation, notamment dans les moyennes et petites entreprises (MPE) qui doivent régulièrement payer des coupons aux bandes criminelles et parfois même à plusieurs en même temps alors que l’instabilité politique érode la confiance et retarde les décisions d’investissement dont le Pérou a un besoin urgent dans le domaine des transports (l’infrastructure routière, aéroportuaire et les projets ferroviaires), de l’éducation et de la santé plus particulièrement. Le Pérou peut continuer à croître malgré tous ces fardeaux, mais il ne pourra pas croître autant qu’il le devrait si cette crise politique se poursuit indéfiniment.

Plus de 27 millions de Péruviens ont été appelés aux urnes le 12 avril pour élire le nouveau président pour le mandat 2026-2031, ainsi que 60 sénateurs, 130 députés et cinq représentants au Parlement andin. Le processu électoral ne s’est pas déroulé normalement. Le Parlement n’a pas dégagé au final des résultats de majorité claire et continuera donc d’être l’objet de toutes les combinations les plus insolites, telles celle de droitiers s’alliant avec d’anciens terroristes. Un duel d’alternance droite / gauche classique se profile.

Un homme portant un chapeau de cowboy lève le poing en signe de victoire à gauche, tandis qu'une femme souriante, tenant un microphone, lève la main en saluant à droite, lors d'un événement électoral.
Roberto Sanchez et Keiko Fujimori, gauche et droite en piste pour le second tour du 7 juin 2026

Alors, le prochain président sera-t-il réellement en mesure d’achever son mandat de cinq ans, car seule l’assurance de cette prévisibilité permettra l’élaboration de politiques publiques à court et à long terme dont le pays a grandement besoin pour lutter contre la pauvreté à savoir d’une croissance assurée et confirmée ?

Un paysage rural avec une femme de dos portant un chapeau, regardant une mine à ciel ouvert en arrière-plan, entourée de collines et de maisons.

Photo d’en-tête : port de Callao


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