LE PÉROU VOTE CE DIMANCHE

par Michel LHOMME

Ce dimanche 12 avril plus de 27 millions 325 000 électeurs sont convoqués aux urnes pour le 1er tour d’une présidentielle où se présente le chiffre record de 36 candidats et 38 partis dans un processus électoral complexe et sans précédent avec le vote simultané du Président de la Répubique, d’un nouveau Parlement bi-caméral composé d’une Chambre avec ses députés et d’un Sénat.

Des gens traversent une rue au milieu de nombreux panneaux électoraux colorés et des arbres en arrière-plan.

Plus de 2 millions 500 jeunes n’ayant jamais voté feront sans doute la différence. Avec une certaine surprise, le candidat outsider centriste Ricardo Belmont pourtant très âgé, 80 ans, a par une habile propagande sur les réseaux sociaux et une bonne prestation dans les débats grimpé ces derniers jours dans les sondages dans ce corps électoral au point que certains (https://youtu.be/3viAhFKJo2s) croient en sa présence au second tour de dimanche prochain qui était jusqu’alors pronostiqué comme un duel prévisible entre deux candidats de droite, le conservateur Rafael Lopez Aliaga, (soutenu entre autres par Trump) et la libérale, la candidate à notre avis la plus expérimentée, Keiko Fujumori, prétendante néanmoins détestée par une grande frange de la population en particulier dans les milieux populaires, chez les jeunes et en province comme héritière familale de son père accusé de dictature et d’avoir vendu le pays aux intérêts mercantiles et privés.

Trois personnes parlant dans un cadre de campagne politique, l'un tenant un microphone et portant une casquette, l'autre avec une expression intense et la troisième souriant tout en tenant un micro.
Les trois candidats principaux, Lopez Alliaga (droite conservatrice), l’humoriste Carlos Alvarez (centriste) et Keiko Fujimori (droite libérale)

Le début de carrière peu clair du point de vue de l’honnêteté de Ricardo Belmont (photo ci-dessous) semble avoir été bien oublié chez les jeunes et des révélations ce jour sur des problèmes sérieux de santé nous font pour notre part douter d’un score honorable de ce dernier au vote de dimanche.

Homme mature avec des lunettes et une barbe grise, souriant pendant une interview. Il semble discuter de problèmes de santé, avec des éléments graphiques autour de lui.

De fait une question se pose : le Pérou sortira-t-il de la crise politique, des destitutions présidentielles à répétition ? Nous en doutons quelque peu car le profil du Sénat qui s’annonce promet un Parlement véritablement chaotique en raison de la forme même de sa composition où la moitié des sénateurs seront élus  par circonscriptions multiples et l’autre directement. L’augmentation des parlementaires avec leurs salaires et leurs privilèges inaugurent mal d’un assainissement interne des moeurs politiques gangrénées par une corruption endémique et la prolifération des partis.

Personnes attendant pour monter dans un bus, avec des panneaux électoraux en arrière-plan sur une route urbaine.

Créer un parti au Pérou est des plus faciles : il suffit de réunir 25 000 signatures et se retrouver ainsi avec une organisation électorale pour la défense de ses propres intérêts particuliers au Congrès devenu ainsi un véritable repère de lobbys de toute sorte dont en particulier les entreprises minières illégales et informelles qui brassent des milliers de dollars.

Illustration de cercles colorés disposés en forme de courbes, avec des teintes rouge, vert, bleu et orange, représentant une variation de couleurs.
Répartition des sièges au Congrès, élections 2021

Avec 38 options de partis politiques pour le Congrès (deux partis ne présentant pas de candidat pour le poste de président), la difficulté d’atteindre le seuil électoral pour le Congrès est immense. Il est fort possible que le vote d’un citoyen lambda aille ainsi à un parti qui n’obtiendra pas de représentation au Congrès et ainsi, il n’est pas improbable que moins de 30 % des voix au Parlement aillent aux partis qui parviennent à franchir le seuil. Le reste des voix, la majorité, se répartirait entre les bulletins blancs, nuls ou contestés, et entre la trentaine de partis qui seraient exclus de la Chambre des députés et du Sénat. Dans ce contexte, le slogan malavisé « ce Congrès ne me représente pas » gagnera encore de toute évidence en crédibilité. Avec une telle élection, le Congrès péruvien (photo ci-dessus) perdra encore nécessairement en représentativité et, d’une certaine manière, en légitimité.

Façade du bâtiment du Congrès du Pérou avec un drapeau péruvien, entouré de voitures et de drapeaux d'autres pays.

Comme en France, la population ne croit plus en la politique. En 2021, l’abstention éléctorale malgré le vote obligatoire s’était élevé à près de 30 %. On s’attend aussi en raison de la complexité du scrutin à une recrudescence de votes blancs, nuls ou invalidés. Avec 36 candidats, quelle légitimité aura véritablement le second tour qui verra par la dispersion des voix, avec seulement 10 à 15 % des suffrages un candidat y accéder, aucun n’ayant réellement convaincu jusqu’alors l’électorat par son charisme ou ses discours, tous présentant en mantra répétitif la lutte contre l’insécurité comme priorité (propositions diverses de réoganisation de la police nationale et du sytème pénitentiaire allant de la construction de prisons dans la jungle entourées de serpents venimeux à des primes pour les policiers tuant des criminels, au rétablissement de la peine de mort et à l’expulsion comme au Chili des clandestins principalement vénézueliens) et la corruption (réforme du système judiciaire) comme leurs priorités sans chiffres, sans propositions concrètes, les partis de gauche axant eux sur l’éducation et l’état dégradé de l’hôpital public. Ainsi, il est probable que les deux candidats du second tour ne représentent à peine un quart de l’électorat total.

Un groupe de manifestants exprimant leur colère et leurs revendications, avec des drapeaux en arrière-plan et des poings levés.

La multiplication des partis affaiblit en tout cas considérablement les organisations politiques. Les candidats les plus compétents aux élections législatives – quelle que soit leur orientation politique – sont dispersés entre des groupes qui briguent les mêmes sièges. D’autres personnes intègres et reconnues, qui auraient pu se présenter au Parlement et recueillir un nombre significatif de voix préférentielles, renoncent à le faire, compte tenu de la forte probabilité que leur parti n’atteigne pas le seuil électoral. Le budget alloué à la publicité électorale (80 millions de soles) doit être divisé entre un plus grand nombre de personnes. On évoque déjà dans les coulisses un prochain scandale lié au détournement apparent de fonds publicitaires électoraux.

Panneaux électoraux affichant des candidats dans une rue bordée de palmiers.

Le Pérou est fatigué de la politique et des politicards

Image présentant sept présidents du Pérou en moins de dix ans, avec leurs portraits affichés en plusieurs cases. Le texte en rouge indique 'SIETE PRESIDENTES EN MENOS DE 10 AÑOS'.
En fait avec la dernière destitution de Jeri, 8 présidents en moins de 10 ans

Lors des sondages de cette campagne électorale, on a noté le pourcentage de personnes interrogées qui, lorsqu’on leur demandait pour qui elles voteraient si les élections avaient lieu demain, répondaient « indécises », « sans choix », « aucun », « ne sait pas » ou « pas sûres ». En janvier 2016, ce pourcentage s’élevait à 14 %. En janvier 2021, il était de 25 %. Dans ce contexte, en janvier 2026, il dépassait les 40 % même s’il a diminué ces derniers jours grâce entre autres à un bon travail d’information de l’office national chargé des élections (ONPE). La lassitude envers la classe politique explique cette indifférence. Ils savent tous que leur vie ne changera pas et qu’ils devront toujours se débrouiller seuls pour survivre. Le taux de pauvreté qui avait baissé est reparti à la hausse depuis le Covid et les investissements sont en baisse en raison de l’augmentation des assassinats pour extorsions alors que la croissance économique du pays qui se maintient autour de 3,5 % envierait bon nombre de pays européens.

Un enfant est porté sur le dos d'un adulte en descendant des escaliers dans un quartier urbain dense, avec de nombreuses maisons en arrière-plan.

Vu de l’extérieur, le vote péruvien de demain paraît surréaliste. Le bulletin de vote est considérablement complexe avec l’ajout du vote pour le Sénat, et il faut maintenant ajouter presque deux fois plus d’options de partis, avec en plus la possiblité d’un panachage individuel. C’est une grande feuille de papier longue de 44 cm, surchargée de minuscules symboles qu’il faudra plier en trois pour pouvoir la faire entrer dans l’urne ! On ignore également comment les observateurs électoraux opéreront puisqu’il est matériellement -impossible d’avoir jusqu’à 38 observateurs par bureau de vote simultanément dans les circonscriptions disputées ? Reste que les efforts d’organisation sont réels même si ce samedi, des milliers de citoyens péruviens font encore la queue depuis 5 heures du matin et des heures durant pour obtenir leur carte d’identité qui leur permettra de voter demain .

En d’autres termes, nous nous interrogeons sérieusement : le système démocratique péruvien est-il vraiment préparé à relever un tel défi ? La multiplication des partis fausse les incitations, paralyse les organisations politiques, éloigne le citoyen lambda, sape la légitimité du Congrès et pose des problèmes logistiques quasi insurmontables. Voilà la situation dans laquelle le Pérou composera et votera demain dans la plus grande incertitude sur les résultats du premier tour de dimanche soir sans aucun favori clair jusqu’au dernier moment pour élire son neuvième président en dix ans.

Dix candidats politiques rassemblés sur scène pour le débat présidentiel de 2026, avec des logos d'institutions visibles en arrière-plan.


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