L’EUROPE EN STASE

par Marie-Hélène CAILLOL

En n’ayant pas permis la signature d’un accord de paix en début d’année entre l’Ukraine et la Russie, sans avoir les moyens de permettre au premier de gagner la guerre contre le second, l’Europe a alourdi d’une année le bilan de son propre affaiblissement et de celui des victimes de la guerre. L’opportunité que nous avons repérée en mars de faire une proposition irrésistible à la Russie (et aux Etats-Unis) autour de l’Arctique pour sortir par le haut de la crise, n’a pas été saisie (n’a même pas été évoquée).

Leaders pose for a photo at the G7 summit in Kananaskis, Canada, with mountains in the background.

A la place, rien ne s’est passé. La guerre a continué. Les Etats-Unis se sont désengagés… L’Europe n’a rien obtenu, rien fait, rien dit, de plus en plus « seule face à ses démons ». Elle sanctionne, légifère, entretient le statu quo, probablement effrayée par la perspective de l’immense réforme qui l’attend après la guerre et qu’elle n’a pas la capacité politique de mener. Mais chaque semaine qui passe lui fait perdre du terrain dans un monde qui se recompose à toute vitesse… sans elle.

Quatre hommes posent devant une porte noire, probablement liée à un bâtiment gouvernemental, avec l'un d'eux en costume cravate et les autres en vêtements formels.

Elle était pourtant bien positionnée en 2021 : ayant su négocié l’avantage stratégique que lui avait donné la première élection de D. Trump aux Etats-Unis, les investissements directs étrangers (IDE) affluaient, la tech américaine investissait en Europe, la French Tech convainquait, le programme ScaleUp fléchait les investissements vers les startups européennes (avec une croissance annuelle supérieure à celle des États-Unis),… Certes, la guerre en Ukraine facilite les investissements dans les technologies européennes (militaires). Mais les investissements vers l’UE baissent depuis 2022 (-5 % en 2024). L’omniprésence des Etats-Unis (de Trump plutôt) dans les médias occidentaux, l’incertitude géopolitique en Europe, l’éloignement de l’UE de tout ce qui n’est pas son front oriental,… ont fait rapidement disparaître le vieux continent des radars mondiaux : elle n’est pas perçue comme un partenaire prioritaire pour les pays africains qui classent les US et la Chine devant elle ; elle ne compte plus comme acteur géopolitique significatif au Moyen-Orient; les États asiatiques (Inde, ASEAN, Japon, Corée du Sud) tendent à rechercher des partenariats multiples, réduisant automatiquement l’influence unilatérale de l’UE en comparaison avec la Chine ou les États-Unis,…

Logo du programme européen Global Gateway sur fond bleu, illustrant une série de cercles jaunes et une étoile.

La tendance n’est pas récente mais le lancement du programme européen GlobalGateway fin 2021 visait à ralentir, voire renverser, le processus. Or il est aujourd’hui largement critiqué, semblant desservir l’image de l’Europe dans le monde plutôt que le contraire. C’est d’ailleurs globalement un problème d’image que l’UE a (après son problème de gouvernance bien sûr) et la réalité de la tech européenne ne serait pas si sombre que cela d’après certains.

Clavier d'ordinateur avec une touche représentant le drapeau de l'Union européenne et une touche portant l'inscription 'technology'.

Mais l’interface technocratique du continent avec le monde exérieur, le provincialisme du système médiatique, la technique de captation de l’attention mise en œuvre par D. Trump,… se combinent à l’impuissance stratégico-politique d’une Europe affaiblie par des divisions qui pourraient pourtant fournir la base d’une immense valeur-ajoutée (diversité, agilité, créativité…) si un dernier fantasme d’Union ne tentait pas d’aplatir ses réalités linguistique, culturelle, législative, politique et géopolitique sous un rouleau compresseur de normes et d’injonctions.

Image of the National Security Strategy document of the United States, featuring Donald Trump pointing. The cover includes the date November 2025.

Le chapitre humiliant sur l’Europe du National Security Strategy fait le tour du monde, appuyant sur tous les points de faiblesse communément admis à l’intérieur et à l’extérieur de l’UE, et suggérant la mise sous tutelle du continent par les Etats-Unis pour lui éviter le scénario d’ « effondrement civilisationnel ».

L’Amérique ne lâche pas l’Europe, loin de là : elle l’humilie, la fait venir à Canossa, et lui impose sa vision des nouvelles réalités d’un monde multipolaire à la conception duquel elle ne participera pas, punie de n’avoir su éviter la première guerre de cette nouvelle configuration géopolitique (la guerre euro-russe autour de l’Ukraine).

Collage de trois figures politiques : un homme en costume sombre, un homme avec un œillet rouge et un homme en costume bleu, tous portant des expressions sérieuses.

Que les Etats-Unis, leurs trillions de dollars de dette publique, leur déficit de talents, la misère crasse de leur société,… puissent infliger une telle défaite à l’UE en dit long sur la faillite politique du projet européen.

Quant à la Russie, affaiblie par cette guerre et durablement coupée de l’Europe, elle n’a plus que les Etats-Unis comme représentants occidentaux aptes à limiter son assujettissement à la Chine. Elle vient d’ailleurs de marquer la rupture avec ses anciens partenaires européens en mettant unilatéralement fin aux accords de défense et de coopération militaire qui la liaient à la France, au Portugal et au Canada…

Mais, comme si cela ne suffisait pas, l’UE continue à s’aliéner la Chine en appliquant aux seules entreprises de cette dernière les règles anti-subsides du Foreign Subsidies Regulation (pourtant conçu en réponse à l’Inflation Reduction Act américain). Tout cela alors que l’Amérique inaugure l’ère de la coopération multipolaire en s’accordant sur une « grande réconciliation » américano-chinoise.

Réunion avec des responsables politiques chinois, avec un homme au centre souriant, pendant une discussion à une table de conférence.

Sans vision, sans légitimité politique, incapable de se réformer et désormais isolée sur la scène internationale,… l’Europe s’apprête à aller à Canossa, bientôt obligée d’accepter un traité de paix actant la défaite de l’Ukraine (et la sienne donc), muette face aux insultes américaines, devant abdiquer tous les principes de l’ancien modèle de gouvernance dite multilatérale face aux logiques du monde multipolaire durcies par 15 ans de déni. Mais cette paix n’est pas encore signée. Et ce scénario, aussi sombre soit-il, est encore le moins pire de ceux qui restent en lice en 2026.

Alors posons la question qui fâche : le monde multipolaire ne pourra-t-il se bâtir que sur les ruines de l’Europe ?…

Vue aérienne de bâtiments endommagés par la guerre, avec des structures en ruine et des zones urbaines affectées, entourés de verdure.

Source : geab.com


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