par Yves MONTENAY
[La COP 30 a commencé le 10 novembre à Belem (Brésil) et se termine. C’est le moment de faire le point de la transition énergétique dans le monde en 2025; NdR]
Après une décennie de débats dominés par la culpabilité environnementale, l’écologie politique marque le pas. L’opinion se lasse des interdits, les gouvernements reculent face à des contraintes jugées trop coûteuses. Le citoyen demande moins d’idéologie et est plus sensible aux contraintes matérielles de la transition. Le « souci écologique » demeure, mais il est devenu moins « révolutionnaire » (anticapitalisme, décroissance…) et plus pratique. On redécouvre le rôle central des entreprises.
Le recul de l’écologie politique

Les années 2015-2020 ont été marquées par un consensus international autour de la lutte contre le réchauffement climatique suite à l’Accord de Paris de 2015 visant à limiter le réchauffement à 1,5°, chiffre presque atteint aujourd’hui. Mais les urgences économiques, géopolitiques et sociales reprennent le dessus et les engagements climatiques se heurtent aujourd’hui soit à l’opinion et donc aux dirigeants, soit à des difficultés d’application matérielle.
Grand recul aux Etats Unis depuis 2017

Aux États-Unis, un premier grand recul a eu lieu sous la première présidence de Donald Trump. Élu en 2016, il retire son pays de l’Accord de Paris dès 2017, affirmant que celui-ci « désavantage l’Amérique ». Son administration annule plus d’une centaine de mesures environnementales, parmi lesquelles :
- suppression des restrictions sur les émissions de méthane, pourtant la plus lourde de conséquences et la plus facile à limiter,
- autorisation des forages pétroliers en zones protégées d’Alaska,
- relance du charbon par la suppression des contraintes imposées à l’Environmental Protection Agency (EPA).

Entre 2016 et 2020, la production américaine de pétrole augmente de près de 40 %, portée par le pétrole de schiste. Même si Joe Biden réintègre l’Accord de Paris en 2021 et lance l’Inflation Reduction Act (IRA) pour soutenir les technologies vertes, une partie des États fédérés et des électeurs reste attachée aux sources américaines d’énergie : pétrole, gaz, et charbon. Depuis son retour au pouvoir, début 2025, Trump a de nouveau quitté l’accord de Paris.
Ralentissement en Europe depuis 2022

En Europe, sous la pression de la crise énergétique déclenchée par la guerre en Ukraine, plusieurs gouvernements ont suspendu ou atténué leurs ambitions climatiques. En Allemagne, la sortie du charbon, initialement prévue pour 2030, a été repoussée de facto dans certaines régions pour faire face à la pénurie de gaz russe. La France, de son côté, a multiplié les exceptions : les mesures de taxation sur le diesel ont été abandonnées après le mouvement des Gilets jaunes et le gouvernement a récemment reporté plusieurs interdictions prévues dans la loi Climat et Résilience, notamment sur la location des passoires thermiques.

Quant à la Commission européenne, elle reste officiellement fidèle à son « Pacte vert pour l’Europe » et à l’objectif de neutralité carbone d’ici 2050, mais elle a reculé sur plusieurs points sous la pression des États membres. La Commission semble prête à renoncer à sa proposition d’interdire la production de voitures thermiques dès 2035. Elle a également assoupli les règles sur la déforestation importée et sur la politique agricole commune (PAC), après les protestations d’agriculteurs dénonçant une « écologie punitive ».
La hausse des émissions mondiales s’accélère

Finalement les émissions mondiales ont augmenté en 2024 de 2,3 % soit 4 fois plus vite que les années précédentes. On va vers une hausse de 2,8° degrés d’ici la fin du siècle, infiniment plus catastrophique que les 1,5° envisagés jusqu’à présent et qui seraient près d’être atteints.
Le vrai problème : l’Inde et la Chine

Contrairement au sentiment général, ce ne sont pas les pays développés qui posent problème. Ainsi les émissions de l’Union Européenne sont passées de 6 % à 4 % du total mondial Il est vrai que ces pays ont émis la majorité du CO₂ accumulé depuis 1850. Mais aujourd’hui, ce sont les pays émergents, et plus particulièrement la Chine et l’Inde, qui déterminent la le total des émissions, et c’est ce qui compte du point de vue climatique.
En 2024, selon les données du Global Carbon Project, les émissions mondiales de CO₂ ont atteint environ 37,5 milliards de tonnes, en légère hausse par rapport à 2023. Sur ce total, la Chine représente près de 31 %, les États-Unis 14 %, l’Union européenne environ 7 % et l’Inde plus de 7 %, donc autant que l’UE En effet, les pays industrialisés voient leurs émissions baisser lentement : de 20 % environ pour l’Union européenne depuis 2005, et de 15 % pour les États-Unis. Ces baisses s’expliquent par la désindustrialisation, les progrès techniques, la diffusion des énergies renouvelables et une relative satiété matérielle : la croissance du bien-être ne dépend plus exclusivement de la consommation de biens matériels, donc d’énergie mais des services (éducation, santé…). Le Royaume-Uni, par exemple, a réduit ses émissions de 46 % depuis 1990 tout en maintenant sa croissance.

En revanche, la croissance rapide des pays émergents entraîne une explosion de la demande énergétique. L’essor de l’intelligence artificielle et des data centers depuis 3 ans ont également un impact énergétique non négligeable et sur une courbe ascendante. En 2024, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les centres de données représentent déjà près de 2 % de la consommation mondiale d’électricité, et cette part pourrait doubler d’ici 2030 avec la diffusion des modèles d’IA générative.

Je ne suis pas trop pessimiste sur ce point car je pense que la pression des opinions publiques, et peut-être les convictions personnelles des acteurs, pousseront cette production supplémentaire d’énergie vers le nucléaire et les renouvelables. Je pense aussi que la partie croissante de l’IA utilisée par l’industrie sera plus spécialisée, et donc nécessitera moins de données.
Données contradictoires en Chine

La Chine est de très loin le premier émetteur mondial. Elle fait des investissements massifs dans les énergies renouvelables tout en continuant à lancer des centrales à charbon. Ainsi, elle a installé en 2024 plus de 200 gigawatts de capacités solaires et éoliennes supplémentaires – un record mondial – et elle est devenue le premier constructeur de véhicules électriques,représentant plus de 60 % des ventes mondiales. Pourtant, dans le même temps, elle a autorisé la construction de près de 100 nouvelles centrales à charbon, selon le Centre for Research on Energy and Clean Air (CREA). Cette contradiction s’explique probablement par le fait que la Chine soigne son indépendance énergétique. En effet, ce n’est pas une nécessité puisque la production d’électricité y stagne depuis 2022, autour de 8 800 térawattheures, notamment du fait de son déclin démographique. De plus l’augmentation capacités renouvelables ne se traduit pas par une production équivalente, car le réseau électrique est insuffisant. Ce phénomène est mondial et explique une partie du doute sur l’utilité d’un recours prématuré aux renouvelables. L’Allemagne est en train de s’en rendre compte et se voit contraint d’utiliser les réseaux du Benelux et de la France. La Chine est donc prudente, et annonce son pic d’émissions avant 2030 et la neutralité carbone en 2060. Elle devrait faire mieux, sauf problème caché.
L’Inde : la montée d’un gros pollueur

L’Inde suit une trajectoire analogue à celle de la Chine, mais décalée d’une ou deux décennies. Sa population, qui a dépassé celle de la Chine avec 1,43 milliard d’habitants, aspire à un développement rapide. Elle cherche donc une industrialisation massive (et énergivore), donc une production d’électricité bon marché. Or le charbon est la source la plus répandue et la moins chère et fournit donc environ 70 % de l’électricité indienne.

En 2024, les émissions de l’Inde ont atteint plus de 2,9 milliards de tonnes de CO₂, en hausse de près de 8 % sur un an. C’est la plus forte progression mondiale. Les autorités mettent en avant le développement spectaculaire des énergies renouvelables : plus de 180 GW installés, notamment solaires et un objectif de 500 GW de capacité verte d’ici 2030. Mais là aussi, la production effective reste en deçà des capacités annoncées, du fait des limites du réseau et du manque de stockage.
L’Inde n’a pas fixé de date pour un pic d’émissions. Son engagement est d’atteindre la neutralité carbone en 2070, soit dix ans après la Chine. Le discours officiel met en avant la « justice climatique » : le pays émet moins de 2 tonnes de CO₂ par habitant, contre environ 8 pour la Chine et 13 pour les États-Unis. Ce raisonnement n’empêche pas que ses 1.4 milliards d’habitants, par ailleurs en croissance démographique au moins pour les 20 prochaines années, pèsent lourd dans le réchauffement global.
Bref, si les pays développés réduisent lentement leurs émissions, la dynamique des grands émergents – surtout la Chine et l’Inde – risque d’annuler leurs efforts et au-delà. L’enjeu écologique des années 2025-2035 sera donc un élément supplémentaire de complications internationales : à quoi servira de grappiller difficilement quelques tonnes de carbone en France si les émissions indiennes bondissent ? Heureusement, les ingénieurs et scientifiques progressent continûment.
Les bouleversements techniques en cours

Le débat sur l’écologie, longtemps dominé par les injonctions morales, glisse désormais vers le concret, donc vers le monde scientifique et économique. Les innovations s’accélèrent, portées tant par la Chine et l’Inde que par l’Europe et les États-Unis. La réalité industrielle reprend la main : ce sont les ingénieurs, les chercheurs et les entreprises qui, désormais, déterminent le changement.
L’évolution en cours

Le centre de gravité des problèmes se déplace donc vers l’Asie. La Chine, tout en poursuivant la construction de centrales à charbon, investit massivement dans le solaire, l’éolien, le nucléaire. Et surtout dans le stockage qui lui permet de maintenir la stabilité de son réseau électrique. Le charbon y est un instrument de sécurité, non une fin en soi. L’Inde suit une trajectoire différente : ses émissions de carbone ont brusquement ralenti grâce à la montée en puissance des énergies renouvelables et à l’amélioration de l’efficacité énergétique. Les grandes villes indiennes expérimentent des transports électriques à bas coût et des micro-réseaux solaires. Le chemin est toutefois long, car New Delhi est, et de très loin, la ville la plus polluée du monde :

En Europe, le point négatif est évidemment l’Allemagne qui, en fermant son nucléaire, a dû recourir au gaz naturel liquéfié pour éviter la panne. Et la Commission européenne est accusée de ralentir toutes les évolutions par son avalanche de normes.
Aux États-Unis la production pétrolière record masque les investissements massifs dans l’hydrogène, les batteries et le captage du carbone. Voyons maintenant quelques avancées technologiques.
Quelques technologies de rupture

En matière de stockage, dont nous avons vu le rôle-clé pour utiliser les renouvelables, un premier exemple nous est fourni par CATL. Cette entreprise chinoise est le spécialiste des batteries LFP (lithium-fer-phosphate), moins coûteuses et plus durables. Cette technologie pourrait enfin rendre abordable la voiture électrique en Europe. Elle s’est notamment alliée aux constructeurs automobiles européens : Stellantis a signé un accord avec CATL pour une gigafactory en Espagne (50 GWh, quatre milliards d’euros).
La recherche progresse aussi sur le captage et la valorisation du CO₂ : transformation du carbone en carburants synthétiques, matériaux de construction ou plastiques recyclables. Ces procédés sont encore coûteux, mais sont une façon intéressante de s’attaquer au problème.
Les bâtiments s’adaptent eux aussi. La Défense, symbole de la consommation d’énergie des Trente Glorieuses, devient un laboratoire de la rénovation énergétique : isolation totale, récupération de chaleur, pilotage numérique des consommations. Cette approche technologique de la sobriété se substitue peu à peu aux injonctions morales.
Partout dans le monde on assiste à une relance du nucléaire, mais pas forcément sous la forme traditionnelle : des petits réacteurs modulaires pourraient être fabriqués en série, avec un prix du kW installé très inférieur à l’actuel. En tant qu’ingénieur, je trouve regrettable les débats portés par des figures comme Thomas Piketty ou ATTAC, sur la « justice sociale » (notion indéfinissable) plutôt que la faisabilité technique : ce sont les entreprises qui traduisent l’urgence climatique en innovations concrètes.
Les États-Unis, eux, encouragent le capitalisme technologique. Leurs aides fédérales massives à l’hydrogène, au stockage et au numérique vert visent autant la compétitivité que le climat. L’Union européenne, plus normative que productrice, peine à suivre le rythme. On déplore la dépendance technologique vis-à-vis de la Chine et des États-Unis, au lieu de s’appuyer sur les nouvelles techniques pour aller plus loin. De nombreuses entreprises, notamment françaises, se créent dans ce domaine mais se voient rapidement rachetées par des Américains. Pire : l’équipe française fondatrice préfère suivre ses acheteurs aux États-Unis où « tout est plus simple ». C’est l’occasion de citer un des rares acteurs français de dimension internationale dans le domaine de l’énergie.
Le réalisme énergétique de TotalEnergies

C’est dans ce contexte que s’inscrit le discours de Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies. Son message est que la transition énergétique ne pourra réussir qu’en s’appuyant sur les réalités du marché. Selon lui, la demande mondiale de pétrole continuera d’augmenter jusqu’en 2040, portée par la croissance démographique et les besoins des pays émergents. L’idée d’un effondrement rapide des hydrocarbures lui paraît « hors de portée » tant qu’une coordination politique globale reste inexistante. Pouyanné ne nie pas l’urgence climatique. Mais il estime dogmatique d’opposer pétrole et renouvelables, alors que la question est de fournir simultanément l’énergie d’aujourd’hui et celle de demain.
TotalEnergies doit donc poursuivre ses investissements dans les hydrocarbures pour permettre à l’économie mondiale de continuer à tourner. Avec les marges ainsi dégagées, l’entreprise développe massivement les énergies nouvelles : solaire, éolien, hydrogène, stockage et biocarburants. C’est évidemment jugé provocateur par certains milieux écologistes ! C’est un rappel que l’énergie n’est pas qu’un enjeu moral, mais un bien vital, sans lequel aucune société ne peut fonctionner. Et que la puissance industrielle doit être un atout et non un obstacle à la transition.
Dans un domaine apparemment très différent, mais transversal et applicable à l’énergie, le calcul quantique devrait permettre d’optimiser les réseaux électriques, de simuler des réactions chimiques complexes et d’inventer des matériaux plus efficaces. L’intelligence artificielle pourrait devenir l’outil central de la gestion énergétique : prévision de la demande, maintenance prédictive, ajustement automatique des flux.

J’espère que ces innovations feront tomber l’ancienne opposition entre croissance et écologie : il faut passer des incantations à la réalité industrielle… La transition énergétique devient un champ de compétitivité mondial. Et le moteur du changement n’est plus la culpabilité collective, mais la rivalité technologique et géopolitique : comme toujours dans l’histoire, c’est la science, l’industrie et leur application à l’énergie qui détermineront l’avenir !
Source : yvesmontenay.com
Photo de couverture : Conférence sur le climat de Belém, Novembre 2025; Inácio Lula da Silva, Président du Brésil accueillant le secrétaire général de l’Onu, António Guterres à la COP 30.

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