LA FRANCE GOUVERNÉE PAR LA DÉMAGOGIE

par Yves MONTENAY

De Gaulle fustigeait l’impuissance de « la politique des partis ». Nous y sommes depuis un an ! Comme jadis, les gouvernements sont perpétuellement menacés d’effondrement, faute de majorité. Deux des questions souvent agitées, la réforme du système électoral et la problématique de la dette, me semblent mal présentées dans les médias. En tant qu’analyste, je vais concentrer mes propos sur ces deux points : une meilleure représentation par les élus et une autre façon de présenter la dette.

Affiche de départ pour François Bayrou, avec des ballons colorés et les mots 'Pot de départ Bayrou!' et 'Venez fêter son départ lundi 8 septembre à partir de 18h Hôtel de Ville du Havre'.

François Bayrou incarnait le centre, désormais broyé entre des partis plus idéologiques et des stratégies d’appareil plus démagogiques que jamais : il y a dans son budget des points qui déplaisent à des intérêts contradictoires qui se coalisent. Bref, chacun est contre, mais pour des raisons différentes. Le retour à cette logique de partis s’est accéléré avec l’affaiblissement de la figure présidentielle :  Emmanuel Macron serait tombé à 15 % de popularité dans les sondages. Enfin, on constate une défiance croissante de l’opinion publique, qui perçoit l’incapacité de l’État à agir efficacement. Parlons d’abord de la représentation des électeurs par les élus.

Vue intérieur d'une assemblée parlementaire avec sièges rouges disposés en cercle autour d'une tribune au centre.

L’argument le plus sérieux en faveur de la proportionnelle est que le scrutin actuel (majoritaire uninominal à deux tours) oblige à des alliances préélectorales contre nature (le « Nouveau Front Populaire »). Et à faire des désistements entre les deux tours, par exemple un centriste votant LFI au deuxième tour pour faire barrage au RN. Mieux vaudrait que chaque parti se présente en « indépendant » pour que l’on ait le reflet des opinions, et les compromis se feraient ensuite au Parlement sans utiliser d’arguments démagogiques, puisque les élections seraient faites. Mais cette réforme ne bouleverserait pas la composition de l’assemblée, qui serait assez voisine de l’actuelle.

Les partisans de la proportionnelle estiment que cela obligerait enfin la France à se doter d’une culture de la coalition, comme en Allemagne ou en Italie. Les leçons de l’étranger sont contradictoires : dans certains pays se montent des coalitions « sérieuses », d’autres restent en discussion très longtemps avant de former un gouvernement (plus d’un an en Belgique). Dans d’autres la démagogie d’un membre de la coalition déclenche des décisions ensuite regrettées (la fermeture du nucléaire en Allemagne). Enfin et surtout, le débat sur la proportionnelle ne résout pas de problème principal qui est la crise de légitimité des institutions, la défiance généralisée envers les élites, et le sentiment croissant de l’impuissance publique.

Plus que la proportionnelle, une manière de rétablir la confiance serait la décentralisation, voir le fédéralisme. Si c’est le maire qui est apte à prendre certaines décisions et le patron du département ou de la région pour d’autres, la proximité permettra de meilleures explications réciproques et une diminution de la méfiance. Nous avons à nos portes le modèle suisse, qui est une réussite politique et économique. Presque tous se décide à la base, et le reste par référendum. La présidence du pays est un poste tournant tous les ans sans grand pouvoir. Je vais maintenant prendre un exemple d’ignorance entretenue par les partis, celle des conséquences de l’endettement.

Illustration showing a figure dragging a chain attached to a large red virus icon labeled 'DETTES', with various keywords around it, representing the burden of debt in society.

Il y a encore peu de temps, Marine Le Pen déclarait : « La dette, il faut s’asseoir dessus ». En fait les citoyens sont bien conscients qu’il y a une énorme dette, mais chaque catégorie d’électeurs estime que ce n’est pas à elle de faire des efforts. Comme développé plus bas je pense que la source de la dette vient de l’insuffisance de notre production par rapport à notre consommation. Mais les remèdes proposés sont financiers (impôts, suppression de crédits) alors qu’ils pourrait être mieux expliqués si on parlait de biens et de services.

Un graphique représentant les investissements en cryptomonnaies, avec des pièces de Bitcoin et d'Ethereum superposées, sur fond d'une image évoquant la société BlackRock.

Pour éclairer le débat, comparons avec les premières années de la présidence Mitterrand. L’euro n’existait pas, et il suffisait de demander à la Banque de France de créer des francs (des « avances à l’État ») pour combler le déficit qui s’était mis à flamber. Mais comme ces avances étaient une création de monnaie sans contrepartie de production, elles ont déclenché l’inflation, tandis que les nouvelles charges sur les entreprises augmentaient le chômage. (…) Mitterrand a donc dû dévaluer, notamment pour sauver les exportations et donc l’emploi, mais la dévaluation augmente encore le prix des produits importés. Tout cela a diminué le niveau de vie, mais la masse des citoyens ne fait pas le lien entre le déficit et la baisse du niveau de vie. Elle a même tendance à penser le contraire, puisque le déficit se traduit par une arrivée d’argent.

Un débat télévisé entre Thierry Breton et Darius Rochebin, avec une citation sur la dette politique de Mitterrand affichée en haut.

Rappelons que Mitterrand est à l’origine d’une partie importante du déficit d’aujourd’hui, en ayant baissé de 65 à 60 ans l’âge de départ en retraite et persuadé les électeurs que c’était possible sans baisse de niveau de vie. Nous traînons encore aujourd’hui le poids intellectuel de cette décision, et son coût par des dépenses cumulées depuis 45 ans, même si elles augmentent moins vite aujourd’hui avec le passage à 62 puis 64 ans… s’il est maintenu !

Un affichage coloré en orange et vert avec le texte '64 ANS C'EST NON !' et le hashtag '#64ANSCestNon'.

Aujourd’hui l’euro a remplacé le franc. Nous ne pouvons pas dévaluer. Et la banque centrale européenne est indépendante et nous ne pouvons pas exiger de recevoir des avances. Tout cela est fait pour obliger les gouvernements à la rigueur. Mais Bercy a trouvé une parade : chaque mois, le Trésor doit faire face à des échéances de remboursement d’anciens emprunts. Ces échéances sont respectées en contractant de nouvelles dettes. Ce processus est appelé le refinancement. Tant que les créanciers – banques, fonds de pension, assurances, ou banques centrales étrangères – continuent de prêter, le système fonctionne. Mais il repose sur la confiance en la capacité de remboursement par la France. Cette confiance commence à baisser, et on ne prête à la France que si elle donne des taux d’intérêt de plus en plus élevés.

Le paiement des intérêts va devenir le principal poste de dépenses, devant l’éducation nationale ou la défense. Et pas seulement pour l’État : l’ensemble des entreprises vont en pâtir pour leurs financements, ainsi que les particuliers, avec la hausse des intérêts des prêts immobiliers. Par ailleurs, pour payer les importations (qui sont supérieures aux exportations), les entreprises ont besoin d’euros ou de dollars. Les banques leur en prêtent et s’endettent donc également. Si la confiance disparaît, nous aurons des difficultés à payer nos importations : énergie, composants électroniques, machines-outils et une partie de notre nourriture.

Graphique économique avec des éléments financiers, incluant une calculatrice, des pièces de monnaie et un fond aux couleurs du drapeau français.

Résumons : le gouvernement Bayrou s’est enlisé face à un parlement qui rappelle les pires heures de la IVe République. Dans ce contexte, le passage à la proportionnelle aurait l’avantage que nous avons vus, mais ne résoudrait pas le problème principal : une ignorance citoyenne cultivée par les partis politiques et les maladresses de nos gouvernants. J’estime que l’absence de pédagogie autour des enjeux économiques majeurs est une faute politique grave. Qui devrait faire cette pédagogie ? L’école et les hommes politiques.

Une scène de classe où un enseignant explique des concepts économiques sur un tableau, tandis que des élèves posent des questions sur la situation économique actuelle.

Pour des raisons idéologiques qui m’échappent, il n’y a pas de véritable cours d’économie dans l’enseignement secondaire. Les « sciences économiques et sociales » qui en tiennent lieu, et dont j’ai été chargé de faire un audit privé, sont une catastrophe notamment par leur approche « anti entreprise ». Leur place a été réduite par la réforme Blanquer de 2019, et j’espère que le contenu en a changé. Mais il y a là un premier manquement important à l’information économique des citoyens. Je suis allé à 13 ans dans une école britannique, où il y avait dans l’entrée, donc visible tous les jours par tous, un circuit hydraulique montrant les principaux mécanismes économiques : une partie de l’eau venant des salaires était prélevé par l’État etc.

Image with text: "En 2024 pour rater son bac il faut faire une demande ..." accompanied by a sunglasses emoji.

Notre démocratie est représentative et non directe comme dans certains cantons suisses. Cela signifie que les électeurs délèguent le vote des lois à des représentants, très éloignés géographiquement et intellectuellement. Un remède possible est la décentralisation signalée plus haut.

Les réseaux sociaux amplifient les dérives démagogiques, ce qui ne devrait que pousser davantage l’école et les hommes politiques à faire leur travail pédagogique. L’ignorance fondamentale est que derrière la dette, et plus généralement derrière notre niveau de vie relativement bas par rapport à des pays de même niveau technique, nous ne travaillons pas suffisamment. Cela ni chaque semaine (35 heures), ni chaque année (5 semaines de vacances, 6 et plus pour certains), ni l’ensemble de notre vie, avec les départs précoces à la retraite de 55 à 64 ans suivants le métier.

Illustration of lazy French kings being transported in a cart pulled by oxen, with soldiers and clergy accompanying. The scene shows historical figures from the period between 670 and 752.

C’est un choix : on peut parfaitement imaginer qu’il vaille mieux avoir de grands loisirs et produire moins. Mais produire moins, c’est consommer moins, donc une baisse du niveau de vie. Pourquoi l’école et les politiques ne nous expliquent-t-ils pas que l’on ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre !

Souvenons-nous de l’action du Général de Gaulle : dans les quelques années qui ont suivi son retour au pouvoir en 1958, il a redressé l’économie et remboursé les dettes !  Voici un extrait de la conclusion d’une des innombrables études de ce « miracle » : « le plan Rueff avait trois objectifs : stabiliser le budget, consolider la monnaie et préparer l’ouverture commerciale de la France. Ces trois objectifs sont indiscutablement atteints. » Mais il est vrai qu’il a suivi les conseils d’Antoine Pinay et de Jacques Rueff, que l’on traiterait aujourd’hui d’abominables libéraux !

Couverture du livre "Les fondements philosophiques des systèmes économiques" avec une photo de Jacques Rueff et le titre en français.

Il faut également rappeler que de Gaulle avait obtenu du parlement le pouvoir de légiférer par ordonnance (sans débat parlementaire), ce qu’il a fait et que les économies budgétaires réalisées lui ont fait perdre une grande partie de sa popularité.  ll n’a pu notamment être réélu qu’après un ballottage, ce qui était impensable à son arrivée. On en revient donc à l’organisation des pouvoirs et à l’électoralisme démagogique, lui-même fruit de l’ignorance.

Source : yvesmontenay.fr

Un homme parlant dans une assemblée, avec un autre homme s'exprimant à l'arrière-plan, montrant une atmosphère politique animée.


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