par Bernard PLOUVIER
Le point de vue d’un médecin non-conformiste
Pour tenter de comprendre les causes du phénomène criminel, lui-même induit par une agressivité pathologique, massive et non-contrôlée, ou celui de la délinquance, liée à une insatisfaction existentielle ou à une perversion sournoise, il faut se souvenir que l’être humain est un animal – certes doté de cette transcendance qui, en théorie, lui fait critiquer un acte avant, pendant et après sa réalisation, le passant (en principe) au crible de sa conscience éthique ou surconscience.

Cette surconscience n’a pas grand-chose à voir avec le Surmoi du Père Freud, un paranoïaque cocaïnomane, violenté durant son enfance. Le Surmoi freudien était orienté vers la critique de la sexualité et vers le jeu avec la mort, qui sont loin d’être les premières motivations de l’ensemble du troupeau humain – hormis, semble-t-il, dans certaines tribus où l’enfant est martyrisé ou terrorisé par de très curieux « éducateurs ».
Et il est bien inutile de se pencher sur la transcendance revue par les théologiens, pour deux très bonnes raisons. Les athées et agnostiques droits et honnêtes n’ont nul besoin d’une divinité pour se laisser dominer par leur conscience éthique. Enfin, toutes les religions ont leurs mauvais prêtres et leurs mauvais fidèles, délinquants voire criminels, et l’on ne compte plus les « docteurs de la loi divine » – ces adeptes du prêchiprêcha qui ont le culot de faire parler la ou les divinité(s) – qui lancent des appels à la tuerie de masse et à la réduction en esclavage des « infidèles » ou encore font de leur fidèle mâle le maître absolu de son ou ses épouses et de ses filles ou ses esclaves.

D’une manière générale, l’expression de l’agressivité pathologique est d’autant plus importante que le pouvoir répressif de l’État s’avère faible. C’est en grande partie pour se protéger des bêtes malfaisantes que les clans primitifs se sont regroupés en tribus, dont les coutumes, puis les codes de lois n’ont eu d’efficacité que par leur brutalité. Le premier code de lois assez complet, celui d’Hammourabi, fonctionnait selon le principe du talion : œil pour œil, vie pour vie. L’explosion actuelle de délinquance et de criminalité est à l’évidence – sauf pour les naïfs – réactionnelle à la faiblesse de la répression, directement induite par le curieux enthousiasme moderne pour la rééducation, qui est parfaitement illusoire si l’on s’en tient aux données éthologiques.
A – Les composantes du cerveau humain – L’agressivité utile et la pathologique

Le cerveau animal primitif – ce que l’on nomme l’archéocortex ou cerveau reptilien – correspond aux neurones du diencéphale (ou « noyaux gris centraux ») qui modulent la volonté agissante (la motricité volontaire) et régulent de nombreuses sécrétions hormonales. C’est le centre majeur, en coordination avec le paléocortex, de l’agressivité et de son contraire : la soumission. C’est la partie du cerveau qui raisonne de façon manichéenne, en allié-ennemi, étant vouée à la seule conservation de l’individu et à sa domination territoriale, si l’on préfère à la lutte pour la vie et à l’écrasement du concurrent.
Le paléocortex (ou système limbique) est le domaine de régulation des phéromones et donc de l’instinct sexuel. Le système limbique dominé (le droit chez un droitier) est le cerveau des préférences, du favoritisme ou du rejet ; c’est la partie du cerveau la plus utilisée des femelles dans toutes les espèces animales.

Le néocortex du lobe dominant (le gauche chez un droitier) peut être assimilé à l’ange gardien de la tradition religieuse perse antique, passée ensuite chez les juifs et les chrétiens, parce que c’est le centre de la conscience éthique, celle qui estime ce qui est bien ou juste. Mais cette surconscience peut estimer qu’il est juste et bien d’exterminer l’ennemi ou d’en faire son esclave : c’est le propre des paranoïaques délirants, des psychopathes déséquilibrés ou des psychotiques bipolaires en phase maniaco-dépressive – ce qui représente un nombre considérable de chefs d’État, de fondateurs ou de réformateurs de religions. Car la partie cognitive (les centres de la réflexion plus ou moins élaborée) de ce néocortex dominant de fou furieux trouvera toujours une foule d’arguments, rationnels ou non, pour justifier les rudes choix de sa surconscience fanatisée.
Toutes les espèces animales ont en commun le sens de la domination et de la protection de leur territoire de chasse ou de reproduction. Ce peut être une lutte individuelle, une lutte de clan ou une activité collective plus vaste. Cette communauté d’action et de réaction ne témoigne pas obligatoirement d’une « bonté » naturelle (n’en déplaise à John Locke et aux autres optimistes béats, qui font florès depuis le XVIIe siècle), mais plus souvent d’une pensée rudimentaire fondée sur le nombre : plus on est nombreux et combattifs, mieux on peut se défendre ou attaquer. Cette union de volontés et de capacités ne témoigne pas obligatoirement du désir d’anéantir le voisin, mais plus souvent de se protéger. De fait, si l’angoisse existentielle est quasi-généralisée dans l’espèce Homo Sapiens sapiens (sauf chez l’imbécile heureux – tous les imbéciles ne le sont pas forcément), l’agressivité est loin d’être universelle – elle est dans l’ensemble assez peu répandue chez les femelles et les jeunes enfants dans toutes les espèces animales étudiées ces deux derniers siècles. Seule l’agressivité forte et non-contrôlée par le néocortex dominant devient pathologique.

Aux plans de l’espèce ou de l’individu, « l’agressivité est le principal garant de la survie » (selon l’anthropologue de Chicago, Robert Ardrey, in Le territoire, 1967). C’est constamment le cas de celui qui est obligé de vivre dans une société non-policée : l’agressivité devient le fondement de la vie animale si les individus incapables de se contrôler ne sont pas empêchés de nuire ou ne sont pas punis. Les crétins rousseauistes, héritiers de l’Anglais John Locke, en ont menti : il n’existe pas de bon sauvage et ce n’est pas la société qui déprave l’homme ! Bien au contraire, les familles se sont regroupées en clans, puis en tribus, ensuite en cités et en États pour être mieux protégées des prédateurs animaux, dont les humains sont les plus rusés, les plus sournois, certains étant même des adeptes de la joie de nuire à autrui (Schadenfreude en allemand) ou prenant plaisir à voir souffrir autrui (gloating, dans la langue de Shakespeare).
Chaque individu, chaque clan, chaque nation ont autant besoin d’être aimé(s) que d’avoir un ou des ennemi(s) à haïr. Toutes les religions (d’Akhenaton à Jésus de Nazareth), toutes les philosophies (du grand Schopenhauer aux gnangnans de l’après-1945) fondées sur la bonté, l’entraide, voire la charité (le don sans espoir de réciprocité – ce qui, compte tenu de la mentalité humaine générale, paraît être objectivement le summum de la bêtise, en même temps qu’elle est digne de la plus grande admiration théorique) ne changeront rien au comportement moyen de l’Homo Sapiens sapiens – qui fut l’exterminateur des espèces de Sapiens qui l’on précédé : les Neanderthalensis, Denisovensis, Floresiensis, Luzonensis et autres Sapiens disparus qui restent à découvrir.

Le racisme (la surestimation pathologique de son propre groupe ethnique), la xénophobie (la peur des autres peuples, soit l’inverse du racisme), la haine meurtrière (en réaction à un tort subi ou imaginé) naissent et trouvent leur refuge naturel dans l’archéocortex, pour la part agissante & dans le paléocortex, pour la part émotionnelle, tandis que le néocortex peut soit inhiber ce type de réaction (dans le style du Bon Samaritain ou de la « morale de Croix-Rouge », dont parlait Jean-Paul Sartre pour se moquer d’Albert Camus), soit l’encourager (dans le cadre très largement répandu du fanatisme politique ou religieux et l’actualité du XXIe siècle est saturée de ces encouragements à la haine meurtrière).
Dans son unique livre intéressant Ou bien, ou bien…, de 1843 – encore faut-il sauter trois centaines de pages de pathos chrétien – Soeren Kierkegaard a fort bien décrit la curieuse absurdité morale de ceux des idéalistes qui placent leur sens esthétique au-dessus de leur sens éthique, ceux qui, obnubilés par la beauté ou la grandeur apparentes de « leur cause » (politique, syndicale, religieuse, artistique, scientifique, sportive, ethnique, sexiste ou de minorité sexuelle, etc), oublient de passer leurs méthodes d’action au crible de leur conscience éthique. D’où des conduites criminelles (tortures, tueries, viols, réduction en esclavage) ou délinquantes (trucages et mensonges de propagande, vols, escroqueries) chez des sujets de haut niveau intellectuel, voire spirituellement engagés, et chez d’excellents et méticuleux organisateurs ou techniciens.
Ou bien, l’on vit de façon conforme à l’éthique, soit la morale en valeur absolue ; ou bien, l’on vit en se fiant à l’esthétique, à la beauté d’une idée ou d’une conception de la vie. C’est l’opposition, bien connue depuis 25 à 30 siècles, en Occident comme en Orient, entre la morale du Juste et la morale du Bien, si l’on préfère l’opposition entre la Raison et la Foi, le froid rationalisme versus l’irrationnelle beauté, qui fait tolérer des brutalités, voire des crimes « pour la bonne cause ».

Si Hanna Arendt (photo ci-dessous) avait lu Kierkegaard, elle n’aurait pas ennuyé le monde avec ses réflexions infantiles sur « la banalité du mal », qui est à la fois un truisme pour l’historien des civilisations et l’abc de la réflexion sur le comportement humain du candidat au bac pas trop idiot ! Le problème de l’omniprésence du Mal dans la soi-disant création divine n’est résolu par les professionnels du prêchi-prêcha que par des pirouettes (sur l’inaccessibilité à l’esprit humain de l’hypothétique providence divine) ou des impératifs catégoriques (la « vertu » de l’obéissance absolue). Quinze minutes de réflexion prouvent à n’importe quel humain, ni sot ni pervers, qu’aucun père normal, ni sadique, ni pédophile, ni sournois, n’accepterait – s’il pouvait l’empêcher – d’exposer sa progéniture aux ignominies que doit endurer l’humanité, officiellement composée de chouchous, voire de fils d’une divinité ou d’une kyrielle de divinités, par définition omnipotent(e)s.

Les professionnels spécialisés dans la manipulation des « âmes » – soit la parcelle de son esprit sublime offerte à chacune de ses ouailles par la divinité – ont donc inventé l’assurance-vie éternelle pour les saints qui ont supporté patiemment durant toute une vie les ignominies infligées par les ordures, soit ceux qui refusent de réprimer leur agressivité pathologique. On reporte à l’après-mort le châtiment des scories de l’humanité, qu’une société trop laxiste se refuse à punir de façon rigoureuse. C’est simple et commode, puisque – hormis dans les pieuses légendes – nul n’est jamais revenu sur Terre pour dire s’il existait un Paradis et un Enfer, inventions brevetées de la Perse antique, dont les juifs, puis les chrétiens et les mahométans reprirent à leur compte.
B – L’inné versus l’acquis ou quand les utopistes parient sur la bonté de l’être humain

Il est évident, sauf pour les niais qui s’estiment « libres » par droit de naissance, que tous les individus sont génétiquement programmés tant pour leurs performances physiques que pour leur degré d’intelligence (diverses études ont permis d’estimer que – sauf destruction cérébrale partielle, liée à un traumatisme ou à une maladie – le Quotient Intellectuel était déterminé à 80% par l’hérédité et à 20% par l’environnement qui est plus ou moins favorable à l’expression des dons innés). L’hérédité – l’inné – commande également le sens moral, le caractère, les dons artistiques et, d’une manière générale, tous les comportements.
La destinée (Anankè en langue grecque antique, Fatum en latin) de tout individu est en très grande partie inscrite dans ses chromosomes. La liberté de l’être humain réside dans le choix, quotidiennement renouvelé, de céder ou non à cette programmation. C’est en cela que sont justes deux aphorismes d’Oswald Spengler : « Notre volonté libre, c’est là le destin » et « En tout acte est contenue la liberté »… même si la rencontre brutale avec le déchaînement des éléments, avec une crapule humaine tueuse, avec un animal « mangeur ou tueur d’hommes » – la 4e Bête de l’Apocalypse, un livre typiquement judaïque, attribué probablement par erreur à l’évangéliste Jean -, avec un microbe ravageur, un engin destructeur ou encore un engin mal piloté par son conducteur peuvent, de façon aléatoire ou ciblée, mettre fin à tout moment à la liberté fondamentale, celle de vivre.

Pour la très grande majorité des humains, l’éducation est une affaire essentiellement dévolue à la famille, à la différence de l’instruction. Une bonne éducation a pour buts de promouvoir les qualités innées des enfants et des adolescents, d’en développer toutes les potentialités socialement utiles, et de réprimer leurs défauts, contraires à l’harmonie de la vie sociale. La mauvaise éducation, la permissive, consiste à laisser les enfants cultiver leurs penchants objectivement mauvais, voire à les encourager au nom d’une religion de haine ou d’une mentalité tribale suspicieuse et/ou vengeresse. La très mauvaise, qui réalise le summum de l’anti-éducation, est celle résultant des tortures et des violences morales et physiques faites à l’enfant ou à l’adolescent – sans les immondices anti-éducatifs de fous furieux ou de familles débauchées, pas de sociopathe ni de psychanalyste – Freud fut un cas très typique : témoin des amours incestueuses de sa mère avec de l’un de ses demi-frères et victime de pratiques pédophiles de la part de son père !

Le plus grand des philosophes allemands, Arthur Schopenhauer, était un pessimiste athée, l’immortel auteur de la sentence : « Tel un pendule, la vie oscille de la souffrance à l’ennui » (in Le Monde comme volonté et comme représentation, dès la première version, publiée en 1819). Dans son travail, plus génial encore, Sur le fondement de la morale (paru en 1840, remanié et complété en 1841 sous le titre Les deux problèmes fondamentaux de l’éthique), il a différentié les humains en deux catégories selon leur motivation principale : l’égoïsme, l’hypocrisie et la joie de nuire versus l’altruisme, la bonté et la pitié. Tout est dit, en peu de pages, et l’on s’étonne que depuis près de deux siècles on accumule, sans grand intérêt pour le lecteur, les publications à orientation religieuse ou philosophique consacrées aux principes moraux.
Certes, l’on doit compléter le jugement du grand homme et reconnaître qu’un individu varie souvent de comportement selon l’humeur du moment ou en fonction de l’occasion, voire de l’ambiance générale de l’opinion publique façonnée par les media, mais il est indéniable qu’au moins depuis l’aube des temps historiques, l’ensemble des humains, tous sexes et âges confondus, se soient agités en oscillant de l’un de ces pôles à l’autre, et les grands initiés de la foi et de la philosophie n’y ont rien changé.
Il existe depuis toujours, et il existera probablement jusqu’à disparition de l’espèce ou sa transformation en une Sur-espèce, une minorité de saints et de franches crapules, les uns hautement bénéfiques et exemplaires, les autres fascinant le spectateur par leur exceptionnelle faculté de nuisance, élevée dans certains cas au niveau d’un art. Mais la majorité des humains, oscille, selon les moments et les circonstances, entre l’égoïsme et l’entraide : ce sont les êtres ni foncièrement bons ni totalement et constamment méchants. Denis Diderot, en son temps, avait commis sur ce thème une petite comédie (Est-il bon, est-il méchant ?), plutôt ratée, car, si l’homme était un grand théoricien de philosophie pratique, il ne valait certes pas en art théâtral un Beaumarchais, ni même un Lesage.
Fonder l’éthique sur la notion de liberté individuelle est à peu près aussi stérile que de la rapporter à la foi en un dieu. Dans une société idéale, composée d’individus probes, il suffirait selon les nobles principes des philosophes occidentaux du Siècle autoproclamé des Lumières, dont les saints patrons de référence étaient Locke (XVIIe siècle) et Montesquieu (à cheval sur les XVIIe et XVIIIe), d’établir des lois idéales. Sur ces fondations utopiques, Jean-Jacques Rousseau, le paranoïaque sensitif pauvre, mais hyperprotégé par l’aristocratie parisienne, qui appartenait à la génération suivant celle de Montesquieu, le riche et méprisant magistrat, transforma l’humain primitif en un être fondamentalement bon. Dans ce raisonnement, simpliste et totalement déconnecté de la réalité, si l’homme est naturellement bon, la liberté individuelle est le meilleur moyen d’assurer une société juste !
L’on bâtit ainsi une superbe tautologie, parfaitement inadaptée aux sociétés humaines, mais qui a servi de fondement aux crétineries fort disparates des libertaires & de leurs rivaux anarchistes, des théoriciens marxistes (si différents des praticiens ultra-sanguinaires), puis des authentiques cinglé(e)s wokistes.
On reste stupéfait de l’accumulation des niaiseries répandues dans la littérature britannique des XVIIe et XVIIIe siècles, dans les littératures française, allemande et italienne au XVIIIe. Il faudra attendre la littérature judéo-marxiste des XIXe et XXe siècles pour égaler en stupidité les grands ancêtres des « Lumières ». Et notre XXIe siècle est bien parti pour surpasser en idioties les 4 précédents.
Une bonne question, jamais posée par les moralistes, serait de savoir s’il n’est pas légitime de réserver la compassion à ceux et celles qui la méritent vraiment, c’est-à-dire aux seuls gens honorables tombés dans le malheur sans faute de leur part, ou s’il faut la distribuer de façon universelle comme l’enseigne la morale du Christ, ce masochiste social qui préférait au troupeau des honnêtes gens la brebis égarée. Car, dans « la vraie vie », le criminel et le délinquant récidivent toujours ou ne s’assagissent que trop tard, soit après avoir détruit d’autres existences, soit après avoir abandonné son genre de vie suicidaire : l’expérience médicale est là pour rappeler que l’alcoolique, le drogué ou le simple gros fumeur ne renoncent à leur vice destructeur que lorsque les dégâts sont irréversibles.

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