par Yves MONTENAY
A part ma génération, retraitée et en voie de disparition, la plupart des Français se désintéressent de l’Algérie et en ignorent largement l’histoire et la situation politico-économique. Au contraire, en Algérie, l’histoire est sans cesse rappelée : principalement la période coloniale française par le pouvoir, mais aussi une mémoire plus ancienne pour les Berbères ou les Algériens cultivés. L’objet de cet article est de rappeler les grandes lignes de cette histoire qui est utilisée pour nourrir la crise actuelle des relations franco-algériennes et algéro–marocaines.Cette histoire verrouille également le système politique algérien et lui a fait rater plusieurs tournants, contrairement à la réussite partielle de la Turquie ou du Maroc.

La mémoire berbère

Les Berbères, dans leur langue « les hommes libres », sont le peuple d’origine de l’Algérie, ou plus exactement du Maghreb, car le terme d’Algérie date de la colonisation française. Il est probable que la grande majorité les Algériens descendent des Berbères, mais le clivage aujourd’hui est entre les arabophones et les berbérophones, ou plus exactement ceux qui « se sentent Berbères » même s’ils ont perdu l’usage de la langue.

Les Berbères ont eu leur période de gloire à l’époque romaine. Le Maghreb, alors nommé « Africa« était le grenier à blé de Rome. Des cités comme Timgad, Tipasa ou Djemila témoignent encore de cette romanisation et du développement économique de la future Algérie. La population se christianise et génère la grande figure de Saint-Augustin, un des piliers du christianisme.

Mais la suite de l’histoire rappelle la ruine du pays par la tribu germanique des Vandales. Puis l’invasion arabe et l’exécution de la reine berbère Kahina, après sa victoire provisoire sur les Arabes vers 698. Suivront les ravages des nomades arabes, dont les Béni Hilal au XIè et XIIè siècles.
Jusqu’au XIXe siècle, la stagnation

La culture arabe, imprégnée des auteurs grecs et perses, est écartée par la première réaction islamiste, qui touche l’ensemble du monde musulman, et va freiner toute reprise intellectuelle et économique. À partir du XVIᵉ siècle, la côte algérienne passe sous domination ottomane. Cette « régence d’Alger », jouit d’une large autonomie par rapport à Istanbul et ne contrôle pas l’arrière-pays actuel. Seules les tribus relativement proches de la côte sont sous son influence et lui versent un impôt en échange d’une quasi-indépendance. La relative richesse des ports repose alors sur les corsaires, et leurs prises de marchandises et de prisonniers européens revendus comme esclaves. C’est l’époque des « Barbaresques », terreur des habitants de la rive nord de la Méditerranée, ce qui pèsera longtemps sur l’image des Maghrébins. L’histoire bascule avec l’arrivée des Français.
La conquête et la colonisation française

En 1830, le roi Charles X envoie les forces françaises à Alger probablement pour éloigner une armée restée bonapartiste. La conquête fut progressive et sanglante. La lutte d’Abdelkader contre les Français, de 1839 (date de sa dissidence) à 1847 (date de sa capture), est célébrée dans la mémoire officielle algérienne, en oubliant la première phase de sa vie au service des Français, puis la cause de sa rupture avec eux : la revendication d’un royaume à cheval sur l’Algérie et le Maroc. Napoléon III le libéra en 1852 de sa prison française et le décora pour sa défense des chrétiens d’Orient en 1860. Napoléon III lança également une offre de la nationalité française, qui fut acceptée par les juifs après sa chute, mais rejetée par la quasi-totalité des musulmans, le droit français étant considéré comme contraire à l’islam. Parallèlement la plupart des Européens, à l’origine espagnols, siciliens, maltais…, acquirent également la nationalité française.

L’industrialisation, les infrastructures modernes et l’enseignement se développèrent, mais souvent au profit des Européens, parfois en cachette de Paris, dont l’universalisme était étranger au communautarisme des Pieds-noirs, en grande majorité méditerranéens, et à celui des musulmans.

Au XXᵉ siècle, les musulmans participèrent aux deux guerres mondiales dans l’armée française, mais leurs revendications d’égalité (notamment via le plan Blum-Violette dans les années 1930) furent ignorées. La répression sanglante de Sétif en mai 1945 radicalisa les nationalistes qui déclenchèrent l’insurrection en 1954.

La guerre d’Algérie, de 1954 à 1962, fut marquée des deux côtés par de multiples brutalités. Elle fit probablement 300.000 morts (je n’entre pas ici dans les querelles « qui tua qui et combien ? » et signale seulement que circulent des chiffres fantaisistes). La guerre s’acheva par deux référendums organisés par de Gaulle, qui menèrent à l’indépendance en 1962. Aujourd’hui, l’héritage politique principal de la colonisation française concerne les frontières actuelles.

Une simple carte montre en effet que les Français ont annexé à la côte méditerranéenne d’énormes surfaces sahariennes à la grande vexation des pays environnants. L’Algérie a habilement manœuvré pour faire reconnaître « les frontières coloniales africaines, car même si elles sont arbitraires, il faut éviter un nombre infini de guerres ».
L’Algérie indépendante : socialisme, islamisme et régime militaire

À l’indépendance, l’« armée des frontières » qui ne s’était pas battue et manquait de légitimité porta le FLN, parti unique, au pouvoir. Le socialisme fut proclamé, marqué par la nationalisation des terres et des entreprises, souvent françaises, notamment dans le pétrole. L’Algérie se posa en leader du tiers-monde, proche de Moscou et néanmoins moteur du Mouvement des non-alignés, qui visait à regrouper les États qui ne se considéraient comme alignés ni sur le bloc de l’Est ni sur le bloc de l’Ouest.

Les émeutes d’octobre 1988 forcent le pouvoir à introduire le pluripartisme. En 1991, les islamistes remportent le premier tour des législatives. L’armée interdit le deuxième tour, déclenchant une guerre civile sanglante, la « décennie noire », qui fit environ 200.000 morts, principalement civils, dans les années 1990.
Son évocation est censurée aujourd’hui, à la suite d’une loi d’amnistie.
Réélu à plusieurs reprises, le président Bouteflika, ancien lieutenant de l’armée des frontières, gouverna jusqu’à sa chute en 2019, entraînée par pression des manifestations du « Hirak ». Depuis, le régime se maintient, mais le fossé avec la jeunesse et une grande partie de l’élite intellectuelle reste profond. Ce qui alimente l’émigration.
Essai de bilan économique

L’Algérie est passée par un point bas dans les années 1990. Elle a dû demander le secours du FMI, qui n’a été accordé qu’en échange d’une renonciation au socialisme. L’agriculture a redémarré, mais le pétrole est resté entre les mains de la société nationale. En 2024, le PIB de l’Algérie est voisin de 274 milliards de $ (+3,8 %) soit 18 000$ (parité de pouvoir d’achat) par personne contre 10 000$ au Maroc et 44 000$ en Turquie qui n’ont pas de ressources pétrolières. Sans ces dernières, il est probable que le niveau de vie algérien tomberait en dessous du niveau marocain. J’ai choisi ces deux pays, que je qualifie dans mon esprit de « moyennement sérieux », le premier parce que sa population est comparable culturellement à celle de l’Algérie, et la Turquie parce que c’est un pays musulman qui s’est largement occidentalisé. (https://metainfos.com/2025/09/08/turquie-lautre-empire-du-milieu/)
Ces deux pays, et particulièrement la Turquie, progressent plus rapidement que l’Algérie, à mon avis parce qu’ils construisent peu à peu une solide base industrielle et de services, par opposition à l’économie de rente algérienne. Vu des cercles au pouvoir, il est plus simple de profiter de la rente que de s’ouvrir sur l’étranger comme l’ont fait ces deux pays. À cela s’ajoute un certain gaspillage, le plus connu étant l’industrie sidérurgique lancée après l’indépendance. Un ministre algérien alors retraité m’a dit : « Nous avons de l’argent, nous pouvons nous permettre des erreurs alors que le Maroc ne le peut pas ». En effet, les hydrocarbures, qui ne demandent qu’une main-d’œuvre restreinte et en partie étrangère, représentent près de 90 % des exportations et plus de la moitié des recettes publiques. On comprend que les variations des cours du pétrole (qui influent sur ceux du gaz) sont très importantes pour les finances algériennes.

On voit clairement sur ce graphique le creux correspondant aux émeutes de 1988, puis l’appel au secours au FMI vers 1994, le renflouement grâce à la hausse des cours autour de 2010, les difficultés de 2015-2020 et les difficultés à venir avec un cours autour de 65 € actuellement, alors que 80 à 120€ seraient nécessaires (ces chiffres varient beaucoup selon les sources, notamment si l’on considère les recettes de l’Etat ou la balance commerciale). Déjà en 2024, le budget était déficitaire (14% du PIB ). Les réserves de change étaient alors de 14 mois d’importations. Or la situation s’est aggravée depuis. Par contre, le PIB hors hydrocarbures a progressé de 4,8 %, stimulé par la consommation intérieure et les investissements publics, qui ne pourront pas forcément se maintenir, du fait de la diminution des ressources de l’État.

Les services pèsent environ 45% du PIB, contre 38% pour l’industrie et 13% pour l’agriculture. Presque tous les secteurs non pétroliers ont progressé de 4 à 5% en 2024. L’agriculture a alors bénéficié de bonnes récoltes céréalières et maraîchères. Par contre, 2025 est menacé par la sécheresse. Environ 75% des besoins alimentaires sont couverts et l’agroalimentaire est la deuxième branche industrielle avec 45% de la production industrielle. Les chambres de commerce se plaignent de la bureaucratie, de la corruption et du découragement des investisseurs étrangers. Pour attirer ces derniers, l’Algérie a renoncé à l’obligation de 51 % du capital entre des mains algériennes.
La politique linguistique : arabisation, chasse au français et montée de l’anglais

L’Algérie, comme ses voisins maghrébins, a mené depuis 50 ans une politique d’arabisation visant à réduire l’influence du français et, sans le dire, des langues berbères. Ces dernières ont toutefois été promues récemment langues officielles, comme au Maroc. Mais les mesures concrètes, comme la formation des instituteurs à ces langues, sont difficiles à documenter.
Plus récemment, il y a eu une pression accrue sur le français qui était notamment resté partiellement une langue administrative et de l’enseignement supérieur. Et celle des nombreuses familles (une fraction importante de la population) ayant des proches en pays francophone. La décision la plus récente est celle des factures de téléphone qui seraient passées du français à l’anglais. Officiellement, la raison est que le français est une « langue coloniale ». Mais presque toutes les langues sont coloniales, et notamment l’arabe en Algérie ou l’anglais un peu partout.
La vraie question me paraît être : « le français est-il une langue africaine ? » Pour des pays comme la Côte d’Ivoire, le Cameroun ou le Gabon, c’est une évidence. Pour une grande partie de la bourgeoisie algérienne et plus généralement maghrébine, c’est « leur » langue ou l’une d’entre elles. C’est également le cas au Maroc et en Tunisie, où la question est beaucoup moins passionnelle. Les Franco-algériens intéressés par cette question me répondent en général : « bien sûr que le français est une des langues algériennes mais la volonté de notre gouvernement est de provoquer la France pour l’énerver, afin de lui permettre de se poser en « défenseur de la nation » : il faut exciter le nationalisme et se trouver un ennemi pour durer. » De plus, ils soulignent que la littérature algérienne est largement en français, et que c’est la langue de contact avec la diaspora de plus de 6 millions de personnes, en France, en Belgique, au Québec et ailleurs.

Pour l’instant, le français reste dominant dans l’enseignement supérieur des sciences et des affaires. Ces dernières années, une nouvelle orientation s’affirme : la promotion de l’anglais comme « langue de modernité et de science ». Les autorités présentent ce choix comme une manière de s’ouvrir au monde et de réduire la dépendance culturelle vis-à-vis de la France. J’ai été témoin d’une évolution analogue au Liban, où l’on voit maintenant d’excellents francophones qualifiés être obligés de bafouiller en anglais. En 2022, l’anglais a été introduit dès le primaire, et plusieurs universités expérimentent des cursus en anglais dans les filières scientifiques et technologiques.
Cette évolution reste controversée Si une partie de la jeunesse adhère à l’anglais comme vecteur de mobilité internationale, d’autres dénoncent une politique idéologique menée au détriment d’un bilinguisme fonctionnel franco-arabe. Le paradoxe est que le français demeure très utilisé dans la vie quotidienne, les médias et la diaspora, même si le discours officiel tend à le marginaliser. Lorsque je participe à des discussions sur ce sujet, je dis que la diffusion de l’anglais est certes un phénomène mondial, mais qu’on peut l’apprendre dans les métiers où il est indispensable et qui touchent très faible partie de la population, sans sacrifier une des langues en usage, surtout s’agissant du français qui a un corpus beaucoup plus important que l’arabe. Et dans les recrutements internationaux, le bilinguisme anglais-français fait passer les candidats qui le pratiquent avant les Américains souvent monolingues, ainsi que ceux de tous les pays dont la langue n’est pas aussi répandue que le français ou l’espagnol.
La politique intérieure : continuité et contestation

Le système politique algérien reste dominé par l’armée. Les élections, bien qu’organisées régulièrement, sont largement contrôlées. Le FLN et les élites militaires, alliés à des réseaux d’affaires, constituent le noyau du « système ».

Le Hirak (manifestations de masse), né en 2019, a démontré l’ampleur du rejet populaire de ce « système ». Ce mouvement pacifique, rassemblant des millions de citoyens, a obtenu le départ de Bouteflika mais pas la fin du régime. La pandémie de Covid-19 et la répression ont eu raison de la mobilisation. L’ONG de défense des droits humains « Riposte Internationale », illustre cette répression en publiant toutes les condamnations qui lui semblent abusives, ainsi que les libérations apparemment moins fréquentes.
La politique extérieure : faire détester la France et le Maroc

Les relations entre la France et l’Algérie se sont compliquées encore davantage avec la décolonisation du Sahara espagnol, territoire revendiqué par le Maroc, alors que l’Algérie soutient le Front Polisario qui demande l’indépendance de ce territoire depuis 1973. En 1975, le roi Hassan II du Maroc a pris de vitesse l’Algérie avec la Marche verte, mobilisation de 350 000 civils marocains encadrés par l’armée, pour s’installer au Sahara espagnol, considéré par le Maroc comme partie intégrante de son territoire historique. Le Front Polisario, mouvement indépendantiste, opposé au Maroc depuis 1976 pour le contrôle du Sahara occidental, s’est installé à la frontière algérienne et ne semble exister que grâce à l’Algérie (je ne veux pas me mêler des différentes interprétations).

Côté marocain, on se fonde sur une certaine influence dans la région qui allait jusqu’à Tombouctou à une époque, mais les nations et les Etats au sens actuel du terme n’existaient pas dans la région avant l’arrivée des Espagnols. Et l’on craint un encerclement du Maroc par l’Algérie (voir la carte ci-dessus). Cette affaire a déclenché une guerre entre le Maroc et le front Polisario soutenu par l’Algérie. Les frontières terrestres algéro–marocaines sont fermées depuis 1994, et la normalisation du Maroc avec Israël a encore aggravé la discorde entre les deux pays. La France a longtemps essayé de rester neutre entre le Maroc et l’Algérie, ce qui lui a coûté cher des deux côtés, mais beaucoup plus du côté algérien, avec la dégringolade de ses relations économiques, qu’avec le Maroc qui n’a stoppé que quelques coopérations mais a fait part d’une mauvaise humeur croissante. Finalement la France vient de rallier le camp marocain, après la plupart des autres pays occidentaux ou africains. Ce qui a bien entendu aggravé la brouille avec l’Algérie.

Pour l’Europe, l’Algérie est à la fois un fournisseur d’énergie incontournable et pose un problème migratoire, du fait d’une immigration réputée plus difficile que celle de non-musulmans et même que celle des Marocains. Je me demande souvent pourquoi et soupçonne la formation très nationaliste donnée en Algérie et diffusée en France par les médias algériens officiels. C’est évidemment tout à fait injuste pour la masse des franco-algériens qui ont honorablement réussi dans l’économie française. La Russie reste un fournisseur militaire majeur en Algérie, tandis que la Chine y accroît ses investissements, notamment dans les infrastructures.

L’Algérie gère mal ses héritages multiples, notamment arabe, berbère et français, alors que le Maroc, qui a les mêmes avec en plus un héritage espagnol, en fait une force. En témoignent les succès commerciaux ou migratoires des Marocains, non seulement en France mais également en Espagne et en Afrique francophone. De plus, l’Algérie reste gouvernée par un système autoritaire centré sur la rente pétrolière. Pour se faire accepter, ce « système » (terme utilisé par les Franco-algériens) cultive un nationalisme anti-français et anti-marocain qui lui coûte probablement cher diplomatiquement et économiquement. Sa seule force vient d’un cours élevé du pétrole, relayée récemment par la fin des fournitures d’hydrocarbures russes à l’Europe. Il n’est pas certain que cela reste garanti à long terme. Les gens de ma génération, encore une fois en voie de disparition, ainsi que les franco-algériens sont profondément navrés par cette situation. Les autres Français, d’origine ou immigrés d’ailleurs, ne s’intéressent absolument pas à l’Algérie. C’est aux Algériens de faire évoluer leur régime politique pour sortir de ces impasses.

Notes de la rédaction :
- L’an dernier, 40 jeunes Marocains sont entrés à Polytechnique, soit 40 % du contingent d’étrangers; et aucun Algérien !
- Un élément qui nous paraît essentiel et oublié ici en ce qui concerne l’Algérie : ce pays n’est rien d’autre qu’un protectorat russe depuis l’indépendance. Toutes ces tergiversations et polémiques autour de l’otage Boualem Sansal, des OQTF ne peuvent être comprises qu’à la lueur des relations tendues entre la France et la Russie.
Source : yvesmontenay.fr
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