DES SANCTIONS ÉCONOMIQUES CONTRE L’EUROPE 2/3

par Marc ROUSSET

Alstom obligé de se vendre à General Electric, suite au « racket » et aux emprisonnements par la justice américaine :

Le département des activités électriques d’Alstom a été vendu en 2014 à General Electric. Cette cession s’est faite dans des conditions iniques, si l’on en croit Le piège américain [1] publié par Frédéric Pierucci, ancien dirigeant d’Alstom et emprisonné pendant deux ans aux États-Unis.

Frédéric Pierucci a été arrêté pour corruption en Indonésie au nom du principe d’extraterritorialité qui permet à l’Amérique de poursuivre quiconque a commis une infraction dans le monde, même si aucun ressortissant ou aucune entreprise des États-Unis est en cause. L’Amérique utilise cette arme juridique pour affaiblir les concurrents des grandes entreprises américaines. Pierucci affirme que ses ennuis judiciaires n’avaient qu’un but : faire pression sur le PDG d’Alstom Patrick Kron, pour le forcer à vendre les activités électriques de son groupe à General Electric.

Menacé de poursuites par le Department of Justice (DOJ) américain pour l’attribution d’une malheureuse commission de seulement 1,78 % en Indonésie, soit un pourcentage inférieur à celui d’un agent immobilier. Patrick Kron aurait d’abord sainement réagi en essayant de finasser avec le DOJ, tout en aggravant son cas sur le plan juridique vis-à-vis du cerbère américain. Cinq cadres dirigeants d’Alstom furent arrêtés aux États-Unis et en Angleterre, puis mis en prison pour corruption.

Encore faut-il savoir que General Electric est un habitué de ce genre de manœuvres, qu’Alstom ne fût que la cinquième société déstabilisée, rachetée par GE, suite à une mise en accusation par le DOJ. La justice américaine a finalement condamné Alstom à payer une amende de 772 millions de dollars et a refusé que GE s’en acquitte comme il était convenu dans les accords de rachat.

Le résultat des courses, c’est qu’au lieu d’avoir vendu l’activité électrique à un Siemens renforcé, qui en contrepartie aurait apporté son activité transport à un Alstom devenu alors leader mondial du transport, c’est l’américain GE qui a acheté l’activité électrique. Les actionnaires d’Alstom dont Bouygues, tout en bradant ce joyau à l’Amérique, se sont bien « sucrés » pour les plus-values financières ; les cadres dirigeants se sont partagés des millions de bonus en évitant la prison tandis que le PDG Patrick Kron, qui a touché une prime de 4,1 millions d’euros ainsi qu’une provision de 10,5 millions de retraite-chapeau, coule des jours heureux en Grèce, dans une magnifique demeure de l’île de Paros.

Airbus a connu comme Alstom un long bras de fer avec la justice américaine[2]. Le contentieux prend sa source dans les années 2000-2010, lorsque les commandes s’accumulent pour le constructeur franco-allemand. Le sénateur républicain Todd Tiahrt accuse l’avionneur européen de corruption. Ces soupçons suscitent rapidement l’intérêt de la CIA et du FBI. Pour éviter le courroux du pouvoir colossal de la justice américaine, Airbus lance une opération « mains propres » et reconnaît des faits commis entre 2004 et 2016 dans une quinzaine de pays. Les services de renseignements français ne sont pas dupes ; selon un document de la DGSI[3], ces procédures judiciaires s’inscrivent dans une « stratégie de conquête américaine. ». Au final, Airbus évitera la catastrophe en réglant une amende de 3,6 milliards de dollars, au lieu d’un maximum théorique de 18 milliards de dollars !

L’ancien responsable de la DGSE, Alain Juillet et l’ancien ministre Michel Sapin soupçonnent les États-Unis de s’être attaqués à Airbus, au même titre qu’Alstom, Alcatel, Technip et la Société Générale dans le cadre d’une guerre économique. Les autorités françaises, contrairement à l’Allemagne moins souverainiste et plus soumise à l’« allié américain », ont progressivement bâti une législation plus consistante, pour éviter que les États-Unis affaiblissent les entreprises stratégiques françaises, sous couvert de vertu dans les affaires.

Un documentaire d’Arte met aussi en garde les Européens contre le risque d’être pris en étau entre la Chine et l’Amérique, car la Chine, afin de se défendre face à l’impérialisme américain, met actuellement en place par représailles, un modèle juridique d’extraterritorialité semblable au modèle américain. Quant à l’UE, tête de pont de l’Amérique en Europe, elle peine à réagir…

En avril 1964, le Président Johnson (photo ci-dessus) avait signé la directive n°294 proscrivant tout commerce avec la France dans le domaine des industries de pointe, avec comme seule exception le rachat d’entreprises françaises telles que Bull. En 1965, Johnson refusa de vendre au Commissariat à l’énergie atomique (CEA) deux ordinateurs IBM à haute capacité de calcul et deux Control Data 3600, afin d’empêcher la France de mettre au point sa propre Bombe H, ce qu’elle réussit cependant à réaliser en 1968[4].

En 1973, le lancement du satellite par le lanceur européen Europa se solde par un échec : Europa explose après 150 secondes de vol. La France et l’Allemagne se tournent alors vers les États-Unis pour le lancement : la fusée américaine Thor-Delta lance Symphonie 1 en décembre 1974, mais les États-Unis ont posé comme condition au lancement, le renoncement à toute utilisation commerciale du satellite. Au début des années 1970, il apparaît clairement que la politique spatiale des États-Unis consiste à limiter l’assistance technologique à un cadre très stricte ; elle est déterminante dans la décision française et européenne de construire un lanceur européen, de développer une filière spatiale complète et autonome. En 1973 naît l’agence spatiale européenne qui mettra au point le programme Ariane.

Les États-Unis ont refusé, suite à la non-participation française à la guerre en Irak à livrer, après 2003, les catapultes électromagnétiques pour porte-avions, fabriquées par General Dynamics, en invoquant des raisons de sécurité nationale. Les États-Unis ont finalement accepté d’en fournir de nouveau, à partir seulement de 2009. On pouvait lire à l’époque, sur des autocollants aux États-Unis, la France étant devenue le bouc émissaire de la non-participation à cette guerre infâme : « Iraq first, France Next ! », « First Iraq, then Chirac ! », des « Freedom fries » au lieu des « French fries. », « Texas is bigger than France ! », des « Freedom toasts » au lieu des « French toasts[5] ». Quant à Norman Schwarzkopf, stratège de l’opération « Tempête du désert », il aurait déclaré « qu’aller à la guerre sans les Français, c’est un peu comme aller à la chasse au cerf sans son accordéon. » De plus, le Président George Bush a fait payer 4 milliards d’euros à la France, lors de la renégociation de la dette irakienne en 2004-2005, par représailles contre sa réprobation de cette guerre. L’Allemagne a aussi tout lâché, suite aux très fortes pressions américaines.

La France a dû annuler en 2015 la livraison de deux porte-hélicoptères Mistral commandés par la Russie en 2010, suite à l’annexion de la Crimée et à la guerre dans le Donbass. La construction de ces deux bâtiments représentait l’équivalent de cinq millions d’heures de travail, soit mille personnes travaillant pendant quatre ans pour les chantiers DCNS et STX France de Saint Nazaire. Face aux pressions des États-Unis, la France annule le 5 août 2015, la livraison des deux navires et doit rembourser la bagatelle d’un milliard d’euros à la Russie.

La France doit aussi annuler le contrat de maintenance lié aux navires, qui devait rapporter au moins 400 millions d’euros aux chantiers de l’Atlantique. De plus, l’accord de 450 millions d’euros avec les chantiers russes OSK pour la construction de navires câbliers est également annulé, tout comme le projet franco-russe de construction de ravitailleurs. C’est la France et non la Russie qui est sanctionnée, d’autant plus que la Russie conserve 150 000 pages de documentation technique fournies au titre du transfert de technologie.

Afin de répondre à son besoin, la Russie décide de développer sa propre classe de porte-hélicoptères et de navire d’assaut amphibie. La construction de deux navires a démarré en juillet 2020 à Kertch en Crimée, pour une mise en service prévue en 2025 et 2026.

Marc Rousset – Auteur de Notre Faux Ami l’Amérique / Pour une Alliance avec la Russie (Préface de Piotr Tolstoï) – 370p – Librinova – 2024


[1] Frédéric Pierucci – Le piège américain – L’otage de la plus grande déstabilisation économique témoigne – JC Lattès – 2019 

[2] David Gendreau et Alexandre Leraître, déjà auteurs d’un film sur l’affaire Alstom – La bataille d’Airbus – Arte.TV – jeudi 27 juin 2023

[3]  DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure)

[4] Eric Branca – L’Ami américain- pp 265 et 266- Editions Tempus- 2023

[5] Traduction : « D’abord l’Irak, ensuite la France; D’abord l’Irak, ensuite Chirac; Frites de la liberté; Le Texas est plus grand que la France;Toasts de la liberté »


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