EUROPE / RUSSIE / CHINE (2EME PARTIE)

par Marc ROUSSET

La frontière Chine/Russie jusqu’en 1860 était délimitée par le traité de Nertchinsk (6 septembre 1689) qui mettait fin à un conflit militaire dont l’enjeu était la région du fleuve Amour. La frontière était constituée par les monts Stanovoï au nord et la rivière Argoun à l’Est.

Le traité d’Aïgoun est le premier des « traités inégaux », signé le 28 mai 1858, entre la Chine impériale et la Russie impériale. Les clauses du traité de Nertchinsk sont révisées au profit de la Russie. À la fin du XIXe siècle, la Russie était forte et la Chine suffisamment affaiblie, d’où le désir d’annexion des territoires de l’Amour à la Couronne russe. Les estimations chinoises des forces russes étaient grossièrement exagérées et la dynastie Quing accepta d’ouvrir des négociations avec la Russie. La Chine accepta de céder les terres situées au nord de l’Amour à la Russie. Tandis que la zone située à l’est de la rivière Ousssouri et au sud de l’Amour constituait désormais une copropriété russo-chinoise, dans l’attente de nouvelles négociations.

La première convention de Pékin du 18 octobre 1860 entre la Chine de la dynastie Quing et le Royaume-Uni, la France et la Russie, mettait un terme à la guerre de l’opium, une deuxième convention devant être signée avec chaque grande puissance européenne. Une deuxième convention fut donc signée avec la Russie, le 18 novembre 1860, entre le général Ignatiev et le prince Gong. Cette convention entraînait le transfert à l’Empire russe de toutes les terres situées au sud de l’Amour et à l’est de l’Oussouri jusqu’à la mer du Japon, avec les grandes villes actuelles de Komsomolsk, Khabarovsk et Vladivostok. Par pure diplomatie et avec seulement quelques milliers de soldats, les Russes ont profité de la faiblesse chinoise et de la force des autres puissances européennes pour annexer 910 000 km2, soit environ deux fois la France, aux dépens de la Chine des Quing. À l’exception de la canonnade cérémonielle du gouverneur Mouriavov à Aïgoun, les Russes n’ont apparemment pas tiré un seul coup de feu durant toute l’opération[1].

Ce traité est toujours considéré comme un « traité inégal » par la Chine, c’est-à-dire comme faisant partie des traités imposés militairement à la Chine par les puissances occidentales, à l’époque de son affaiblissement. Dans notre ouvrage La Nouvelle Europe Paris-Berlin-Moscou, nous avons déjà analysé et évoqué longuement la stratégie probable d’expansion à très long terme du Dragon chinois qui a commencé avec Hong-Kong et Macao, pour passer aujourd’hui à des visées historiques justifiées sur Taïwan, puis demain sur la Mongolie Extérieure pour des raisons historiques tout aussi justifiées, et après-demain sur la Sibérie de l’Ours russe, suite à la signature des traités inégaux. « La Chine va s’occuper de Taïwan, puis ce sera notre tour » déclarait déjà en 2008, B. Boldsaikhan, leader politique en Mongolie extérieure du mouvement « Dayar Mongol »[2]. Dans un de ses ouvrages, Huntington cite un leader politique chinois de Hong Kong : « Nous autres Chinois, nous nous sentons nationalistes comme jamais auparavant. Nous sommes Chinois et fiers de l’être ».

Le conflit frontalier sino-soviétique de 1969 fait partie d’une série d’incidents armés entre l’URSS de Brejnev et la Chine de Mao, point culminant de la grande rupture sino-soviétique de 1962 à 1971. Les deux États communistes, au bord de la guerre nucléaire, menèrent des combats, à partir du 2 mars 1969, avec comme enjeu l’île Zhenbao de la rivière Oussouri, jusqu’à ce qu’un accord sur la délimitation de la frontière soit trouvé en 1991.

Les combats cessèrent pendant près de 5 mois, avant de reprendre, en août 1969, le long de la frontière sino-soviétique au Xinjiang. Les tensions s’accroîtront au point d’évoquer la perspective d’une guerre nucléaire entre la Chine et l’URSS. De nombreux historiens estiment aujourd’hui les victimes des affrontements à 20 000 morts au total, ce que contestent les sources chinoises et soviétiques. En 1991, un traité amorcé par Boris Eltsine reconnaît la souveraineté chinoise sur l’île Zhenbao ; les autorités russes la rendirent à Pékin. Pendant toute la durée de la confrontation, les Chinois ne cessèrent de dénoncer les traités inégaux.

Une nouvelle carte des frontières, publiée en août 2023 par le Ministère chinois des Ressources Naturelles, a irrité plusieurs voisins de la Chine (Japon, Inde, Taïwan plus particulièrement). En ce qui concerne la Russie, Pékin revendiquerait la totalité de l’île Bolchoï Oussouriisk, occupée en 1929 par les Soviétiques, au confluent des fleuves Amour et Oussouri, alors qu’une convention en 2008 entre la Chine et la Russie avait réglé définitivement le problème[3] : la Russie cédait la moitié de l’île et la Chine bénéficiait de la liberté de navigation fluviale en renonçant à toute prétention territoriale. Cette « erreur » de tracé ne semble poser aucun problème à l’amitié sino-russe.[4]

Alors que certains Occidentaux croyaient, au début de la guerre en Ukraine, pouvoir affaiblir la relation sino-russe et imaginaient naïvement que Pékin ferait reculer Poutine, les liens se sont au contraire resserrés entre Pékin et Moscou. Ces deux régimes autoritaires ont la même détestation des démocraties occidentales et souhaitent mettre fin à la domination de l’Amérique aidée par ses valets européens qui ne voient pas plus loin, contrairement à de Gaulle, que le bout de leur nez !

La Russie et la Chine sont en train de constituer un pôle majeur invincible de puissance en Eurasie. L’Amérique se fera donc ravir encore plus rapidement la place de première puissance mondiale, après la défaite de l’OTAN en Ukraine. Et l’Europe occidentale en perdition économique, militaire et civilisationnelle sera la plus grande perdante, pour ne pas avoir eu l’intelligence de se rapprocher de son grand voisin russe, complémentaire, qui aurait pu, au contraire l’aider à retrouver la liberté et la puissance économique, militaire !

Il n’empêche que les excellentes relations entre la Chine et la Russie, ainsi que l’aide économique non létale apportée à la Russie par la Chine, pendant la guerre en Ukraine, ne sont en aucun cas une alliance faisant l’objet d’un accord en bonne et due forme, prévoyant notamment une obligation d’aide en cas d’agression, comme c’est le cas dans l’OTAN, avec l’article 5 du Traité. De plus, les Chinois n’ont pas un bon souvenir de l’accord d’amitié signé entre Staline et Mao en 1950 qui prévoyait une importante assistance soviétique à la jeune RPC, mais dont les contreparties économiques et stratégiques étaient léonines aux dépens de Pékin. Sur le plan géopolitique, la Chine n’a intérêt ni à un effondrement total de la Russie, qui la priverait d’un allié important et nécessaire pour récupérer Taïwan, ni à une victoire écrasante qui renforcerait la position de Moscou face à Pékin. Une Russie non défaite, mais affaiblie serait même pour la Chine, le schéma optimum. La relation est tellement complexe que pour Pierre Andrieu « la Russie et la Chine sont de vrais faux alliés »[5].

  (A suivre partie III)

Marc Rousset- « Notre Faux Ami l’Amérique / Pour une Alliance avec la Russie » – Préface de Piotr Tolstoï – 369p – Editions Librinova – 2024


[1] John L.Evans-  Russian Expansion on the Amur – 1848-1860 : the Push to the Pacific -Edwin Mellen Press – 1999

[2] Marc Rousset -La Nouvelle Europe Paris-Berlin-Moscou- pp 417-421 -Editions Godefroy de Bouillon- 2009

[3] Benjamin Laurent – De l’Inde à la Russie en passant par Taïwan, la nouvelle carte officielle de la Chine revendique les territoires de ses voisins – Site MSN – 31 /08/2023

[4] Alain Barluet – Avec la Russie, une « erreur » de tracé que Moscou pardonne à « son ami sans limite » – p.7 -Le Figaro du mardi 12 septembre 2023

[5] Pierre Andrieu-Auteur de « Géopolitique des relations russo-chinoises » -PUF -2023 – La Russie et la Chine sont de vrais faux alliés- p.17- Le Figaro du vendredi 22 septembre 2023


En savoir plus sur METAINFOS.COM

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

En savoir plus sur METAINFOS.COM

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture

En savoir plus sur METAINFOS.COM

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture