Par Marc Rousset
L’Europe doit cesser de jeter la Russie dans les bras de la Chine

« Le credo d’Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuel de l’Académie française, tient en quelques mots : la Russie est un monde à part ; son évolution politique vers la démocratie ne peut être brutale, ni comparable à celle d’une vieille nation occidentale. Donnons-lui sa chance. Et surtout : ne poussons pas ce grand pays dans les bras de la Chine » Paul-François Paoli, Journaliste du Figaro – le lundi 7 août 2023[1]

« Un changement qui n’était pas arrivé depuis un siècle arrive et nous conduirons ce changement ensemble ». Déclaration de Xi Jinping à Vladimir Poutine[2]
» Gorbatchev et Poutine ont tout fait pour se rapprocher de l’Europe, mais ils ont été rejetés par les valets européens de l’Amérique » Frédéric Pons, journaliste et spécialiste reconnu des questions de défense, auteur d’un très bon ouvrage sur Poutine [3], a résumé d’une façon excellente et prémonitoire, dès 2014, date du coup d’État de Maïdan par la CIA, la politique de Poutine : « Poutine veut réaffirmer la puissance de la Russie et lui redonner sa place perdue. Il ne veut pas subir la loi d’un monde unipolaire, qu’il estime placé sous la tutelle de l’Amérique. Il refuse la poussée de l’OTAN vers l’est, qu’il associe à une volonté d’encerclement par les États-Unis. Son attitude en Géorgie, puis en Ukraine, s’explique par ce refus : il crée des conflits périphériques pour neutraliser toute nouvelle expansion de l’OTAN. ll a réussi en Géorgie en 2008 (l’Ossétie du sud). Il tente de réaliser la même chose en Ukraine avec la Crimée et les régions séparatistes. Poutine veut aussi dissocier l’Europe des États-Unis. Pour lui, les intérêts européens ne sont toujours pas ceux de l’Amérique. Il avait d’ailleurs proposé à l’UE une « Europe de Lisbonne à Vladivostok ». La maladroite fin de non-recevoir des Européens l’a conduit à se tourner vers l’Asie, avec un partenariat russo-asiatique ».[4]

Quant à Monique Slodzian, professeur à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO), interviewée par la Revue Éléments, elle a pu dire: « D’ailleurs l’eurasisme procède d’un désir d’amitié avec l’Europe occidentale. Au cours de son premier mandat présidentiel, Poutine avait fait des avances à l’Ouest. Il répondait à l’appel gaulliste d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural. Cela correspondait aussi au froid que traversaient les relations entre Moscou et Pékin au début des années 2000 » [5].
Ecoutons également les paroles de Vérité du sage Vladimir Fédorovski, écrivain d’origine ukrainienne et russe, ancien diplomate et conseiller de Mikhaïl Gorbatchev. L’enjeu du conflit en Ukraine est de conserver pour les États-Unis leur hégémonie mondiale menacée : « J’ai le sentiment que tout ce que nous avons fait avec Gorbatchev au moment de la sortie de la guerre froide n’a servi à rien. (…) Soyons clairs : le conflit local en Ukraine est en train de se transformer en Troisième guerre mondiale. (…) La plus grande erreur commise par l’Occident, dans les années 1990, est de ne pas avoir associé la Russie à l’ensemble occidental. (…) On a créé un nouveau monde basé sur la réorientation de la Russie vers l’Asie. Le conflit actuel a poussé la Russie dans les bras de la Chine. Les médias « mainstream » continuent à sous-estimer cet aspect, mais les informations formelles et informelles montrent qu’il y a un véritable partenariat entre ces deux pays, y compris au niveau du transfert des technologies et de la coopération militaire. Dans le Figaro en 2021, j’ai pressenti ce virage et la rupture entre l’Occident et la Russie ; en revanche je n’avais pas envisagé la nouvelle perspective d’une alliance civilisationnelle anti-occidentale entre la Russie et l’Islam. Et pas seulement avec l’Iran. Le diable se trouve souvent dans les symboles : le lendemain de la déclaration de la ministre des Affaires étrangères allemande affirmant : « Nous menons une guerre contre la Russie », deux drapeaux sont apparus sur le front russe : l’un rouge, l’autre vert…[6] »
On ne peut que regretter dans ces conditions la stupide politique suicidaire des sanctions européennes inefficaces contre la Russie qui affaiblissent la seule économie européenne, suite à la perte du marché russe, la perte des investissements réalisés en Russie, et l’accroissement des coûts de l’énergie, source supplémentaire de désindustrialisation, pour le plus grand profit de la Chine, de l’Inde, de la Turquie et, ce qui est encore plus stupide, suicidaire et scandaleux, des États-Unis (vente du gaz de schiste liquéfié de l’Oncle Sam à un prix très élevé à l’UE et délocalisation des industries européennes vers les États-Unis, suite aux plus bas prix de l’énergie.).

De Gaulle avait parfaitement compris que le rapprochement Europe/Russie était naturel, historique, civilisationnel, contrairement à une hostilité latente et potentielle Russie/Chine. De Gaulle a tenu les propos suivants sur les relations Chine/ Russie, lors d’un entretien à Paris avec le Président Nixon, le 28 février 1969 :
« Si par impossible, vous étiez à la place des dirigeants soviétiques, quel serait votre principal souci ? Ce serait la Chine, l’immense Chine, qui a des milliers de kilomètres de frontières communes avec la Russie, qui hait celle-ci, qui l’a toujours fait et qui la déteste maintenant autant que jamais, et qui a aussi des grandes ambitions, presque toutes dirigées contre la Russie, vers la Mandchourie, la Sibérie, l’Asie centrale. Et la Russie le sait. Toute la manière dont, à présent, la Russie, avec un communisme qui n’avance plus, considère l’Occident, et notamment les États-Unis, est en fonction de sa situation, demain, avec la Chine. Elle sait, en effet, qu’elle peut avoir demain à faire face à celle-ci et à l’Occident, en particulier les États-Unis. Voilà pourquoi dans l’ensemble, avec des précautions, des avances et des reculs, la politique de la Russie consiste à se rapprocher de l’Occident et des États-Unis. Je ne veux pas dire par là, néanmoins, qu’elle puisse être avec vous en pleine confiance en toutes choses. Vous êtes son rival. Mais elle désire un arrangement, un modus vivendi avec vous, afin d’avoir la garantie, ou le sentiment d’une garantie, dans sa dispute croissante avec la Chine ; elle veut éviter et risquer d’avoir votre action dans le dos »[7]
Mais insiste le Général, rassurer les Russes n’explique pas d’ignorer la Chine en la reléguant dans les « ténèbres extérieures ». Ce à quoi Nixon acquiesce en remarquant que les intérêts américains auraient été mieux servis si son prédécesseur Johnson s’était inspiré de l’exemple français de 1964, à savoir la reconnaissance de Mao par Paris[8].

Marc Rousset – « Notre Faux Ami l’Amérique/ Pour une Alliance avec la Russie » – Préface de Piotr Tolstoï – 369p – Editions Librinova – 2024.
[1] Paul -François Paoli- Hommage à Hélène Carrère d’Encausse- L’excellence à la française- p.14- Le Figaro du lundi 7 août 2023
[2] Général Jean-Claude Allard- La guerre en Ukraine-Tentative de créer un nouvel ordre mondial-p.30-Revue Engagement -N° 140 – Automne 2023
[3] Frédéric Pons – Poutine – Editions Calmann – Lévy – 2014
[4] « Poutine » – Trois questions à Frédéric Pons – L’Edito de Pascal Boniface » – IRIS, 14/11/2014
[5] Monique Slozdian – p.51- Revue Eléments n°202 – Juin-Juillet 2023
[6] Vladimir Fédorovski : « Nous nous dirigeons vers une guerre totale » – Le Figaro du mercredi 1er mars 2023
[7] Eric Branca – L’ami américain -pp 383-384 – Editions Tempus – 2023
[8] Eric Branca – l’ami américain- p. 384 -Editions Tempus – 2023

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