par Michel LHOMME (rédacteur en chef de Metainfos).
(article rédigé le 22, mis a jour le 23 mai 2024 (6h – heure locale)
L’événement, c’est le départ surprise (l’effet wahou pour les médias métropolitains!) d’un voyage éclair de deux jours du Président de la République, Emmanuel Macron accompagné du Ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin et du Ministre des Armées, Sébastien Lecornu ainsi que la Ministre des Outre-mer Marie Guévenoux qui comme pour Mayotte n’y connaît pas grand chose. La décision est courageuse et symbolique mais demeure discutable (Jupiter descendant dans l’Agora !) puisque connaissant trop bien comment se passe depuis les Gilets Jaunes la protection des déplacements présidentiels, les forces de l’ordre seront totalement monopolisées pour la sécurité du Président alors que la situation est loin d’être redevenue normale et continue même d’être chaotique.

Par ailleurs, cette décision illustre au niveau national la méthode de gouvernement qui prédomine désormais sur les dossiers chauds, méthode qui dure depuis quelques mois (voir la réforme de la retraite) : tout remonte à l’Elysée dans un présidentialisme autoritaire démesuré et une gestion politique souvent réduite à de la communication spectaculaire. On aura compris aussi que contrairement aux rumeurs, Emmanuel Macron ne souhaite pas du tout donner à Edouard Philippe – avec lequel il a de sérieux comptes à régler – l’opportunité de revenir sur la scène politique dans une mission de médiation et de dialogue sur le territoire. Quant au Premier Ministre Gabriel Attal, il est bien trop jeune et inexpérimenté pour prendre en charge un dossier qu’il ne connaît pas. Ce sont donc les haut-fonctionnaires qui seront chargés de régler la crise. Ce sont d’ailleurs eux qui constitueront la mission de dialogue que le Président veut ouvrir sur le territoire. Trois personnes composeront cette délégation et sont dans l’avion présidentiel en direction de Nouméa où ils resteront après le déplacement. Leur profil ? Économique et financier, fin connaisseur de la société calédonienne et spécialiste des institutions. Leur feuille de route demeure ouverte et sera déterminée par les échanges prévus sur place. Ces personnalités seront présentées depuis Nouméa, a précisé l’entourage du président de la République. Il s’agirait de Remi Bastille, Eric Thiers et Frédéric Pottier. Le premier, ancien préfet du Doubs, a suivi le dossier calédonien de 2017 à 2024, notamment au ministère des Outre-mer, et, sur place, auprès du haut commissaire de la République. Il en parlait ici. Le second (Frédéric Potier), en poste à la Ratp, fut conseiller Outre-mer à Matignon sous Manuel Valls puis Bernard Cazeneuve, universaliste et anti-identitaire, il fut le monsieur anti-raciste du gouvernement d’alors (https://www.nouvelobs.com/politique/20201014.OBS34699/10-choses-a-savoir-sur-frederic-potier-le-monsieur-antiracisme-du-gouvernement.html). Quant à Eric Thiers, originaire de St Pierre-et-Miquelon, ancien d’Assas, constitutionnaliste et qui était actuellement directeur de cabinet de la ministre Nicole Belloubet, il a planché sur la Nouvelle-Calédonie en tant que conseiller institutions d’Emmanuel Macron, entre 2022 et 2024, étant à part cela un fervent admirateur et spécialiste réputé de Charles Péguy (https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89ric_Thiers).
En cette neuvième journée du conflit, tout l’archipel reste paralysé faute d’approvisionnement. Il est donc totalement faux de dire que la situation est redevenue normale : elle reste totalement chaotique. Les routes pour aller aux dépôts de carburant sont toujours bloquées. 76 barrages sur la route de l’aéroport ont bien été levés mais se sont reformés aussitôt même si c’est de manière pacifique contrôlé par les chefs de tribu. Bien évidemment, le Président rejoindra Nouméa- La Blanche par hélicoptère !

La planification de l’insurrection se confirme de jours en jours et comme indiqué c’est le tissu économique qui est visé en priorité. Il y a eu, hier mardi 21 mai, de nouveaux incendies au Montravel, des affrontements violents dans le quartier de Boulari mais surtout encore des mises à feu d’entrepôts et d’entreprises dans la zone industrielle de Ducos toujours non protégée alors qu’elle devrait être un site prioritaire pour les forces de l’ordre républicaines voire l’armée. La piscine de Koutio a été dégradée et son restaurant a brûlé. Des vols de voiture au sabre ont été opérés violemment dans le quartier d’Auteuil mais nous supposons que leurs auteurs sont connus et totalement identifiés Pourquoi restent-ils en liberté et continuent-ils de parader dans leur pick-up à la vue de tout le monde ? Le GIGN en aurait-il peur ou n’a-il été envoyé que pour protéger les personnalités du gouvernement indépendantiste, les haut-fonctionnaires et préserver la prison de toute mutinerie ?

C’est donc peu de dire que les habitants du Grand Noumea se sentent réellement abandonnés et certains d’ailleurs fatigués et épuisés renonçant aux comités de vigilance en défense de bâtiments publics qu’ils assuraient, faute de soutien et d’appui des forces de l’ordre. Ils ne se limitent plus qu’à défendre leurs habitations proches (c’est notre cas depuis mardi soir). Les poubelles ne sont plus ramassées et les rayons des rares supermarchés ou supérettes existants toujours vides même s’ils commencent à être par quotas réapprovisionnés en centre ville.

Des groupes armés continuent de semer la terreur et dicte indirectement leurs règles aux politiques dépassés mais répétons-le avec la complicité des indépendantistes officiels. Les communiqués publics diffusés de la CCAT, la coordination indépendantiste à l’origine des événements sont à ce titre éloquents. Marie-Pierre Goyetche – encore elle ! -, celle-là même qui lâche s’était réfugiée dans les locaux de la police nationale sans n’y voir aucune contradiction idéologique a de nouveau pris la parole pour déclarer que, je cite « l’Etat français méprise le peuple.. C’est trop facile de fustiger la jeunesse, les vrais responsables, c’est l’Etat ».

Le calendrier fixé par l’Etat peut-il se poursuivre ?
Non et il ne le sera pas car même s’il est réuni fin juin, le Congrès de Versailles n’obtiendrait plus désormais la majorité requise des trois cinquièmes, et d’ailleurs les Présidents des deux Chambres y sont opposés. L’Etat va de toute évidence reculer avec de grands discours aux emphases rhétoriques de « chemin de pardon et de repentance » (il n’y a pourtant jamais eu d’esclavage à ce que je sache en Nouvelle-Calédonie !) et alors que les caisses métropolitaines sont vides, le gouvernement s’apprêtera demain avec le grand économe Bruno Le Maire à sortir de nouveau son carnet de chèque pour payer. Les métropolitains surchargés d’impôts pour un budget national à la dette abyssale apprécieront.

Une partie des loyalistes, la plupart membres du parti Renaissance semblent par contre se réveiller et l’ancienne ministre Sonia Backès n’a pas mâché ses mots en déclarant qu’ « il ne peut y avoir d’accord dans une situation où il y a de la menace ».
Donc sur le front politique, les principales figures non-indépendantistes de l’archipel, réunies en conférence de presse à Nouméa, ont appelé à poursuivre l’examen de la réforme constitutionnelle contestée, qui doit être adoptée avant fin juin. Son retrait serait « une erreur gravissime » qui donnerait « raison aux casseurs, aux pilleurs et aux émeutiers », a asséné le député Renaissance de Nouvelle-Calédonie Nicolas Metzdorf soudainement ferme. M. Muliava, issu de la communauté wallisienne, troisième en termes d’importance après les Kanak et les Européens, a en revanche appelé à « stopper la course folle de cette loi » : « On ne va pas continuer à s’entretuer » dixit.

La facture s’élèverait à deux milliards d’euros mais elle sera évidemment beaucoup plus lourde. Déjà, la Chambre de Commerce réclame un fonds de soutien pour payer les salaires de mai et de juin afin je cite « de ne pas rajouter de la misère à la misère » car si l’insurrection est dirigée politiquement dans une lutte pour la pleine souveraineté du territoire (d’une république démocratique et populaire de Kanaky – https://fr.wikipedia.org/wiki/Kanaky)) que l’on peut considérer comme totalement légitime, l’allumette n’a pu prendre feu qu’en raison de la misère sociale de la grande ville (chômeurs, squats, délinquance, abandon de l’éducation par les parents, consumérisme excessif, alcool, drogue, laxisme sécuritaire). En effet, on semble avoir oublié chez les loyalistes certaines lois historiques : un peuple n’obtient jamais son indépendance avec des bouquets de roses ou des slogans néo-chrétiens bondieusards comme ceux du « vivre ensemble » ou « terre de dialogue et de partage ». A ce titre, l’intelligence politique et l’abnégation des indépendantistes est à saluer. Bravo ! Nous n’en dirons pas autant des loyalistes qui applaudissaient hier en « suceurs » et en « bâtards » comme l’on dit ici dans le vocabulaire local Macron et ses supplétifs sur la place des Cocotiers. Leur ignorance crasse de ce qu’est historiquement une lutte pour l’indépendance nous sidère. Une terre : on la défend ou on la quitte. On ne joue pas avec la félonie, la compromission et le double-jeu sans le payer en retour. Le peuple kanak a au moins la fierté de savoir ce qu’il veut, de ne jamais renoncer à l’acquisition d‘une indépendance pleine et entière qu’il croit cependant à tort, selon nous, être émancipatrice.

Qu’on soit en effet clair du point de vue des faits : avec ses milliers de magasins pillés, ses centaines d’entreprises détruites, la cellule de coordination indépendantiste sur le terrain et le gouvernement indépendantiste sont totalement responsables de la mise à genoux du territoire.

Quel avenir ? Quelles solutions et alternatives alors pour demain?
Une réponse pénale ferme ?… Ce serait la première exigence mais il n’y a plus de places dans les prisons, que de rares interpellations et surtout d’inculpations des vrais responsables et ce, alors que les commanditaires sont désormais parfaitement identifiés et connus. Les gardes à vue et mises en examen actuelles ne concernent que les très jeunes émeutiers souvent des mineurs manipulés, ceux qui ne couraient pas assez vite ou n’ont pas eu le temps de s’enfuir ou que les camionnettes des réseaux n’ont pas réussi à couvrir. Toute l’apparence et la manifestation visible encore une fois d’une justice coloniale, titre d’ailleurs depuis quelques mois d’un groupe de musique local Waan, qui fut le tube des manifestations.
Hier, le gouvernement australien et néo-zélandais a pu rapatrier ses ressortissants bloqués sur le territoire par leurs propres avions militaires non sans déplorer et sermonner officiellement le gouvernement français sur la gestion de leurs citoyens livrés totalement et sans aucune considération à leur sort, et ce malgré les demandes répétées de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande de pouvoir évacuer leurs ressortissants. Ceci s’est finalement réalisé par l’aéroport inter-îles de Magenta et non par l’aéroport international de la Tontouta toujours fermé.

Le Conseil d’Etat a donné 24h au gouvernement français pour apporter les preuves que l’interdiction de Tik-Tok sur le territoire, violation flagrante de la liberté d’expression mais surtout plus grave pour un état libéral des principes du libre-commerce, soit justifiée. Cette mesure complètement inefficace comme si un gamin de 15 ans n’était pas capable d’ouvrir un VPN demeure unique sur le sol européen et en dit long une fois de plus sur le mépris des libertés publiques déjà constatées lors de la crise covid et qui témoigne de tout un esprit qui traîne dans les couloirs ministériels quand cela dérape. Ces couloirs ne le cachons pas – pour revenir sur le plan national – sont tétanisés par la possibilité dans l’hexagone d’un soulèvement populaire de type néo-calédonien.
Quel choix fera maintenant Macron ? Le renoncement.

Ramener à trois, six ans de résidence l’inscription sur les listes électorales pour avoir le droit de voter aux élections régionales. Ce sera sans doute l’annonce prochaine. Le rapport de forces défavorable l’exige car comment apaiser sans renoncer si l’on refuse de frapper, si l’on est incapable de sécuriser un territoire somme toute modeste en huit jours ?

La première erreur commise dans le processus en cours des accords de Nouméa fut la validation du troisième référendum, maintenu en pleine crise Covid. Il aurait dû être annulé car prêtant forcément et à juste titre le flanc à la remise en question de sa légitimité. On aurait dû le reporter dans des conditions plus sereines sans changer alors les règles des listes électorales dans le respect des accords de Nouméa. On pourrait alors envisager dans ce même cadre de refaire voter le territoire dans un délai non pas de quarante ans mais beaucoup plus court, de quelques années seulement (cinq ans par exemple).
La population calédonienne est désormais divisée en trois groupes : le peuple premier les Kanaks; les Caldoches, peuple historique descendant de la colonisation de peuplement et des bagnards et ce que nous appellerons ici les « Métis », les « Demi » (wallisiens, indonésiens, vietnamiens et expatriés français). Rappelons d’ailleurs que les Wallisiens furent amenés en masse par Jacques Lafleur comme soutien des Caldoches lors des événements de 84 seront le vieil adage politique : « diviser pour régner ».
Comme nous l’avons écrit la pleine souveraineté du territoire est plus que souhaitable sous forme d’un état associé pleinement indépendant où la France ne conserverait sur le territoire qu’une importante base militaire en leasing. Nous laisserons pour le reste les citoyens de Kanaky se définir et se gérer économiquement eux-mêmes. Il faut mettre fin au plus vite à toute cette gabegie néo-coloniale, à cette dépendance et à toute cette mentalité d’assistés dont profite les potentats locaux des deux bords qui n’ont même pas réussi d’ailleurs leur pari d’une indépendance économique dans la province Nord avec l’usine de Nickel dont les indépendantistes étaient actionnaires à majorité.
Économiquement, l’avenir est plus que sombre : dorénavant, personne ne viendra en repreneur des trois usines du Nickel; les investisseurs vont quitter le territoire; Enercal, le distributeur d’électricité avait déjà indiqué avant le soulèvement qu’elle ne pourrait payer ses factures cet automne et devrait opérer des coupures intermittentes de courant; les caisses de retraite sont vides; les cotisations sociales ne rentreront plus; les « expatriés » et certains étrangers vont partir. Pour réduire le fossé des inégalités et celui de la vie chère, la fin de l’indexation des fonctionnaires territoriaux principale cause de la vie chère devrait immédiatement être actée (n’est-ce pas cela la voix réaliste du grand partage solidaire !) et l’embauche d’expatriés métropolitains, fonctionnaires de l’Etat devraient être stoppés et n’être effectuée qu’à titre exceptionnel (le principe de la priorité locale sur l’emploi sorte de préférence nationale locale entérinée avec rigueur).
Que chacun assume enfin la gouvernance autonome sans pleurnicher des aides à tout va.
Enfin, effet de l’annonce présidentielle qui laisse pourtant sceptiques les habitants sur place, ce mercredi 22 mai à 13 h, le calme est objectivement constaté à Nouméa : les voyous sont rentrés chez eux. Malgré les commandos de parachutistes au port, les difficultés de ravitaillement alimentaire demeurent faute de l’impossibilité de sécurisation de convois lourds : les cartons sortent par petites camionnettes. Le problème de pénurie de cash demeure les distributeurs de monnaie étant pratiquement tous vandalisés et les banques fermées. L’archipel continue de vivre au rythme du couvre-feu nocturne et sous état d’urgence, établissements scolaires fermés. Le Grand Nouméa semble à l’arrêt, marqué par les stigmates des affrontements, strié de barrages et de check-points improvisés, ralenti par les carcasses de voiture brûlées, les amoncellements de ferraille et de bois et le bitume fondu.
Alors que Macron avec ses trois hauts fonctionnaires spécialistes du dossier est dans l’avion qui le mènera sans doute jusqu’à vendredi soir à Nouméa, dans la nuit de mercredi à jeudi, deux écoles et les entrepôts d’un concessionnaire automobile sont encore partis en fumée
Pour conclure, rappelons à tous ce mot de Jacques Chirac, à l’époque ministre de Valéry Giscard d’Estaing qui avait déclaré à des envoyés de Nouméa anxieux déjà pour l’avenir : « Il n’y a pas de cas connu d’autonomie qui n’ait conduit à l’indépendance » ». La phrase est certes pertinente sauf depuis que le processus d’autonomie est enclenché, il n’est pas certain que tous les kanaks le souhaitent. On notera d’ailleurs qu’alors que les événements se prêteraient du coté indépendantiste à mener une surenchère immédiate en réclamant ouvertement le départ de la France et l’indépendance tout de suite, tous les leaders kanaks se gardent bien de la réclamer ouvertement ne se focalisant par diversion pour leurs troupes que sur la question du « dégel des listes électorales ». L’Etat français est ainsi piégé une fois de plus à ne donner qu’une solution financière à la question calédonienne, une solution d’assistanat généralisé quelque peu injuste si on la replace dans le contexte budgétaire difficile de l’hexagone faisant de plus en plus de ce territoire une exception discutable.

En savoir plus sur METAINFOS.COM
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
