JEAN MABIRE ET LE RÉVEIL DES PATRIES CHARNELLES 3/3

par Frank BULEUX

III L’Europe des peuples contre l’Europe des États

Couverture du livre intitulé 'L'Europe des peuples face à l'Union Européenne' par Franck Buleux, avec une carte de l'Europe. Prenant en compte la préface de Georges Feltin-Tracol.

 

En l’an 2000, dans un texte intitulé « Ils ont rêvé l’Europe des Patries charnelles », Mabire revient sur ce combat. Il y présente comme à peu près synonymes plusieurs expressions : l’Europe des régions, l’Europe des ethnies, l’Europe des peuples, l’Europe des patries charnelles.

Il y écrit cette phrase, qui résume sa conception : « On était Européen parce que Breton ou Flamand, Écossais ou Catalan. » Il ne dit pas qu’on est Flamand ou Européen. Il dit qu’on est Européen parce que Flamand. L’appartenance européenne ne supprime pas l’appartenance particulière ; elle s’appuie sur elle.

D’où l’opposition entre deux Europe. L’Europe des États part de la France, de l’Allemagne, de l’Italie ou de l’Espagne, avec des frontières héritées de l’histoire politique et une tendance à l’uniformisation. L’Europe des peuples part des Normands, des Bretons, des Basques, des Catalans, des Écossais, des Flamands, et se conçoit comme une fédération de ces communautés.

Pour Mabire, le problème de l’Europe institutionnelle n’est donc pas seulement qu’elle serait trop centralisée. Le problème est plus profond : elle prend les États existants comme unités de base. Lui voudrait partir des peuples historiques.

L’« Europe aux cent drapeaux »

Couverture du livre 'L'Europe aux cent drapeaux' de Yann Fouéré, affichant divers drapeaux européens.

 

Mabire rejoint ici le Breton Yann Fouéré, venu du nationalisme breton, condamné par contumace aux travaux forcés à perpétuité en 1946, exilé au pays de Galles et en Irlande, puis acquitté en 1955, qui publie en 1968 L’Europe aux cent drapeaux. Son projet : une Europe fédérale dont la base politique serait les peuples et les régions, plutôt que les grands États.

Les deux hommes ne partent pas du même point. Fouéré va de la Bretagne à l’autonomie bretonne, puis au fédéralisme européen. Mabire va de la Normandie à l’identité nordique, puis à l’Europe des peuples. Mais leurs chemins convergent.

Le drapeau symbolise ici la personnalité politique. Cent drapeaux, ce sont cent peuples, régions ou nations historiques capables de se représenter eux-mêmes. L’idée tient en un paradoxe : plus l’Europe devient grande, plus ses patries doivent pouvoir rester petites. Moins d’État-nation, mais pas moins de politique ; moins de centralisation, mais davantage de fédéralisme.

L’exemple flamand

Carte de la Flandre française indiquant les limites de la province, les villes importantes et les régions historiques.

 

La Flandre illustre parfaitement cette logique, car elle permet de distinguer peuple, État et patrie historique. Son espace historique s’étend aujourd’hui sur la Flandre belge, sur la Flandre française, dans le nord de la France, et historiquement sur des territoires rattachés aux Pays-Bas. La frontière franco-belge ne coïncide donc pas avec la frontière culturelle de la Flandre.

Prenons la Flandre française. Dans une lecture strictement étatique, ce sont des citoyens français du département du Nord. Dans une lecture « charnelle », c’est une terre flamande, rattachée à une communauté flamande plus large, elle-même partie de l’Europe des peuples. Cette seconde lecture ne nie pas la France ; elle considère seulement que l’État français n’épuise pas l’identité historique du territoire.

Couverture de la revue trimestrielle 'Etudes Normandes' avec fond jaune et illustration en noir et blanc représentant des agriculteurs et un paysage rural.

Mabire s’est intéressé de près à cet espace. Dans un texte consacré à « La Normandie et la Flandre », il reconnaît qu’il n’y a pas d’unité géographique de l’espace flamand, mais il y voit des paysages semblables : polders, falaises, marécages, large plaine. Il ajoute que la mer fait l’unité, la Flandre étant, comme la Normandie, une province maritime. Et il note que les fleuves ne sont pas des frontières, mais des liens.

On voit ici sa méthode. Il ne raisonne pas avec une carte politique. Il cherche les continuités géographiques et humaines. Pour le nationalisme français classique, la frontière franco-belge sépare deux nations. Pour le régionaliste européen, c’est une frontière récente à l’échelle de l’histoire longue, qui traverse un espace culturel. La patrie charnelle apparaît alors comme plus ancienne que l’État, et elle pose une question dérangeante : pourquoi la frontière politique actuelle serait-elle la seule frontière légitime de l’appartenance ?

Attention toutefois à ne pas tout confondre. La Normandie et la Flandre n’ont pas la même histoire. La Normandie est née, notamment, de la rencontre entre populations locales et Scandinaves au Moyen Âge. La Flandre a son identité néerlandophone, ses villes médiévales, ses traditions politiques et son appartenance historique aux Pays-Bas méridionaux. Leur point commun n’est pas une identité partagée. C’est leur statut de communautés historiques qui ne coïncident pas avec les frontières des États où elles se trouvent.

La Flandre révèle enfin l’ambiguïté du concept. On peut la comprendre de deux façons. Dans une version culturelle et fédéraliste, les Flamands doivent pouvoir conserver leur langue et leur culture, disposer d’une autonomie politique et participer à une Europe fédérale : cela peut se formuler dans un cadre démocratique et pluraliste. Dans une version ethniciste, les Flamands forment un peuple défini par l’origine et la descendance. Chez Mabire et dans son milieu, ces deux dimensions se trouvent souvent mêlées.

Une généalogie qu’il faut regarder en face

 

Blason d'un lion noir rampant sur un fond jaune, avec des griffes et une langue rouges.

Il serait trompeur de présenter cette pensée comme un simple régionalisme culturel, sans couleur politique. Sa généalogie doit être regardée en face.

Saini-Loup, le « prophète »

 

Un homme assis sur une moto, vêtu d'un manteau et portant un sac à dos, regardant vers l'objectif. Une inscription sur la moto mentionne la liaison entre Dunkerque et Perpignan.

Mabire ne se présente jamais comme l’inventeur des patries charnelles. Il reconnaît explicitement sa dette envers l’écrivain Saint-Loup, qu’il appelle le « vrai prophète de l’Europe des peuples ». Il lui attribue l’idée d’une Europe où chaque province disposerait d’une large autonomie culturelle, tandis que certaines compétences resteraient fédérales. Selon Saint-Loup, l’Europe ne devrait être ni une super-France ni un super-État, mais une fédération de peuples différenciés.

Saint-Loup porte aussi cette idée dans la littérature, avec un cycle de romans consacrés à différentes communautés européennes. Le principe en est simple et unique : une terre, un peuple, une mémoire, une épopée. Le peuple n’y est plus un ensemble statistique ; il devient un personnage historique. On passe de la théorie constitutionnelle à la mythologie politique.

Pour comprendre Mabire lui-même, Saint-Loup est essentiel. Les historiens voient d’ailleurs en Saint-Loup, Mabire et Fouéré, chacun à sa manière, des promoteurs (ou propagateurs, selon le paradigme utilisé) d’une Europe des ethnies.

De l’Algérie à l’Europe : Europe-Action

 

Couverture de magazine 'Europe Action' de juin 1965, présentant des escaladeurs sur une paroi rocheuse avec des montagnes en arrière-plan.

Mabire évolue lui-même dans la droite nationale, partagée entre nationalisme et envie d’Empire, entre catholicisme et néopaganisme, entre Pierre Sidos et Dominique Venner. Au milieu des années 1960, il devient rédacteur en chef de la revue Europe-Action.

Le contexte est décisif. L’abandon de l’Algérie au FLN oblige cette mouvance à se poser une question : si la France impériale et coloniale est condamnée, où situer désormais l’horizon politique ? Une des réponses de Mabire et de son entourage est : l’Europe. Mais une Europe qui ne soit pas la France agrandie, forme de Communauté économique européenne (CEE) telle qu’elle est constituée à l’époque.

C’est une rupture majeure. Le nationaliste français classique dit : « la France d’abord« . Le nationaliste européen de type Mabire dit : notre peuple d’abord, puis l’Europe des peuples. Le philosophe et historien des idées Pierre-André Taguieff a souligné son rôle dans la conversion (ou la réorientation) d’une partie des nationalistes issus de l’OAS à l’idée d’une Europe des ethnies.  

Couverture du magazine 'Europe Action' d'octobre 1964, présentant le titre 'UN MILLION' en lettres rouges, avec un groupe d'hommes dans une rue.

Un « socialisme européen »

 

Couverture du livre 'Rêve d'Europe' de Jean Mabire, mettant en avant quatre écrivains français : Édouard Dujardin, Alphonse de Chateaubriant, Abel Bonnard et Jacques Chardonne, avec un fond neutre.

À cette époque, Mabire parle de « socialisme européen ». Le mot surprend aujourd’hui, mais il n’a rien de marxiste. Il désigne une voie entre le capitalisme libéral américain, le communisme soviétique et le vieux nationalisme français.

Le raisonnement est le suivant. L’homme appartient à une communauté. Une communauté doit assurer la solidarité entre ses membres. Les peuples européens forment eux-mêmes une communauté plus vaste. L’Europe doit donc être organisée politiquement comme une communauté de peuples. C’est un socialisme communautaire, à la fois national et européen.

L’ambiguïté du concept

 

Tombe de Jean Mabire et Katherine Hentic-Mabire, gravée en pierre avec des inscriptions et des pierres de souvenir posées dessus.

Nous arrivons à la difficulté centrale. Si l’on affirme que chaque peuple doit pouvoir préserver son identité, il faut répondre à une question : qui définit le peuple ? Est-ce la langue ? La culture ? Le territoire ? La religion ? Le sentiment d’appartenance ? Ou bien la naissance, les ancêtres, la descendance ?

Selon la réponse, la même notion change entièrement de nature. Si le peuple se définit par la culture, la langue et l’adhésion, la patrie charnelle reste un régionalisme culturel. Si le peuple se définit par l’origine, elle devient une frontière qu’on ne peut franchir par choix.

Chez Mabire et certains de ses contemporains, la réponse tend vers une conception ethnoculturelle de l’identité. C’est là que la patrie charnelle glisse du régionalisme vers l’ethnicisme.  Lorsque Mabire parle de « peuples », le mot ne signifie donc pas toujours simplement « communauté culturelle » mais « volkisch », communauté enracinée.

CONCLUSION

Au terme de ce parcours, on peut résumer la pensée de Mabire en trois propositions. Premièrement, l’homme est enraciné : il n’existe pas seulement comme individu abstrait, il appartient à une histoire et à un territoire. Deuxièmement, les peuples ne coïncident pas nécessairement avec les États. Troisièmement, l’Europe doit être construite à partir de ces peuples, non comme un État centralisé, mais comme une fédération des patries.

Au fond, sa pensée oppose moins la France et la Normandie que la centralisation et l’enracinement, l’universalisme abstrait et la diversité des peuples, le vrai contre l’abstrait. Là où le jacobinisme part de l’unité pour effacer les différences, la patrie charnelle prétend partir des différences pour construire l’unité.

La patrie charnelle n’exclut ni la nation, qu’elle peut d’ailleurs constituer ou en être un élément, ni l’empire. Le temps de l’abstraction, fondé sur l’universalisme verra, avec nous ou sans nous, son terme lorsque la renaissance des peuples mettra fin à cette négation qui fait de l’Europe occidentale la presqu’île d’un monde désenchanté, qui ressemble de plus en plus à un univers sans passé (la déconstruction est en marche) et donc sans avenir. Ce temps, celui que nous appelons de nos vœux, reste ancré dans notre terre, nos paysans, nos rivières, nos paysages, nos ancêtres : il n’est pas si éloigné puisqu’il est en nous.

Maît’Jean, comme nous l’appelions dans la tradition normande, marche avec nous dans la continuité et la pérennité de ce combat de renouer avec nos racines historiques, linguistiques et culturelles, de la Normandie à la Flandre et bien au-delà !

Diex aïe !

                                                          

A écouter sur : Libre journal d’Arnaud Guyot-Jeannin du 29 octobre 2026 : « Hommage-anniversaire à Jean Mabire, écrivain aventurier d’Europe ! Avec Anne Bernet, Philippe Randa et Franck Buleux » – Radio Courtoisie

Franck

Couverture du livre 'Mabire: Qui suis-je?' de Patrice Mongondry, présentant l'auteur en tenue beige avec des lunettes, posé devant un arrière-plan verdoyant.

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