par Franck BULEUX
Le parti de l’ordre de 1968 à 2027
Mai 68 évoque, pour certains, la révolte et l’envie de nouvelles formes de gouvernance et pour d’autres, la « chienlit » comme appelait « le joli mois de mai », le président De Gaulle.

Aussi, le général De Gaulle, pour valider la seconde perspective (la « chienlit ») tout en offrant des gages au monde social (les « accords de Grenelle » négociés et signés entre le 25 et le 27 mai 1968 par le gouvernement représenté par Jacques Chirac et les représentants syndicaux et du patronat, CGT, CFDT, FO et CNPF, devenu MEDEF)), dissout l’Assemblée nationale le 30 mai, provoquant des élections législatives anticipées des 23 et 30 juin 1968. Ces élections anticipées entraînèrent la large victoire des gaullistes (Union pour la défense de la République, UDR) et de ses alliés, notamment les Républicains indépendants (RI) de Giscard d’Estaing et les centristes de Progrès et démocratie moderne (PDM) dirigés par Jacques Duhamel. L’UDR obtint à elle seule la majorité absolue avec 293 élus sur 487, on peut ajouter à ce groupe les 61 RI et les 33 PDM, malgré la défaite de Jean Lecanuet, président du Centre démocrate (CD) à Rouen, ville dont il est maire, face au sortant gaulliste, défaite qui sera à l’origine de la recomposition « des centres » en 1969 entre partisans de Poher (CD) et ceux de Pompidou (PDM deviendra Centre démocratie et progrès, CDP).
Cette poussée gaulliste constitue un des plus grands succès des « droites » (avec les élections législatives de 1993) d’autant plus remarquable qu’elle intervient après la crise de Mai 68, les manifestations étudiantes et la plus grande grève générale de l’histoire sociale française.

Refusant clairement de se retirer, De Gaulle se fonde sur l’article 12 de « sa » Constitution pour obtenir le vote de confiance des Français plutôt que de solliciter un vote de confiance du Parlement.
Les élections législatives de l’été 1968 peuvent être interprétées comme une victoire électorale du « parti de l’ordre », selon une expression historique française qui fait succéder à une période troublée par des émeutes sociales voire révolutionnaires, la victoire des conservateurs. Pourtant, le paradoxe peut paraître saisissant : alors que le mouvement étudiant et la grève générale ont profondément ébranlé le pouvoir gaulliste en place depuis dix ans, les électeurs offrent à l’UDR une majorité parlementaire sans précédent.
Ce scrutin traduit le rejet d’une large partie de la population du désordre social, rejet matérialisé par la manifestation du 30 mai sur les Champs-Élysées (photo ci-dessous) (et dans beaucoup d’autres grandes villes de France) contre la « chienlit ».

Or, pour en revenir à 2026, la demande d’ordre est-elle la même et peut-on transposer le modèle de 1968 ?
Si la crise révolutionnaire a provoqué une réaction électorale conservatrice, les crises politique, sociale et institutionnelle de 2026 peuvent nourrir une demande de restauration de l’autorité et de la stabilité. Mais s’il existe des similitudes entre les deux périodes en matière de désordre, de solides différences existent : en juin 1968, le parti de l’ordre était déjà au pouvoir. Le général De Gaulle avait été élu en 1958, réélu au suffrage universel direct avec 55 % en 1965 face à l’union de la gauche incarnée par François Mitterrand, Georges Pompidou était Premier ministre et l’UDR était la principale force de la majorité. Il suffisait donc de relégitimer un pouvoir contesté, via des accords sociaux et les élections.
En 2026, le pouvoir ne cherche même plus à se légitimer puisqu’il est discrédité et Macron termine difficilement son second mandat. Il n’a plus ni l’autorité, ni même la légitimité pour obtenir une onction populaire.

Une autre différence de taille existe : les gaullistes, en 1968, ne font pas disparaître les forces de gauche (communistes et socialistes) mais absorbent l’électorat centriste, qui sort défait de ces élections. La défaite de Lecanuet à Rouen en est un symbole.
En 2026, deux questions sont donc à creuser : qui représente le parti de l’ordre et la force électorale du « marais » (l’extrême centre) est-elle prête à sombrer à son profit ? En clair, puisque cela semble aller de soi, le Rassemblement national (RN) est-il le parti de l’ordre bien qu’il ne soit pas au pouvoir ?
Une réponse peut provenir du comportement de Jean-Luc Mélenchon. Ce dernier connaît l’histoire politique et sait, qu’a priori, l’ordre succède au chaos (Ordo ab chaos). Mais s’il était persuadé que ces émeutes permanentes impacteraient le score promis à La France insoumise (LFI), pourquoi ne mettrait-il pas fin à ces « samedis révolutionnaires » ? Compte tenu du nombre de drapeaux estampillés LFI lors des défilés, on peut largement considérer que ce mouvement soutient largement les conflits, voire en est, pour certains, à l’initiative.

Ce comportement peut sembler étrange mais, à partir des éléments rappelés ci-dessus : le parti de l’ordre n’est pas au pouvoir et les centristes représentent une force électorale encore élevée, Mélenchon semble poser un nouveau paradigme : s’il gagne la présidentielle et au-delà de sa personne, LFI aux législatives de juin 2027, l’ordre reviendra… (puisque les revendications passeront de la rue à la table du gouvernement).
Il s’agit d’un pari pour Mélenchon qui n’a de sens parce que Marine Le Pen n’a pas (encore ?) fait naître le fait que son élection ramènerait, de facto, le calme et la sécurité dans l’espace public. Il s’agit peut-être d’une gageure quand on voit, semaine après semaine, la violence des groupes d’ultra gauche radicale, des réseaux antifascistes proclamés,
mais c’est la condition pour qu’un parti de l’ordre émerge lors des élections de 2027.
En 1968, le parti de l’ordre était clairement défini. En 2026, il reste à définir : la victoire à l’élection présidentielle est à ce prix.
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