JEAN MABIRE ET LE RÉVEIL DES PATRIES CHARNELLES 2/3

par Franck BULEUX

II Une patrie qui se vit avant de se décréter : l’abstraction comme ennemi principal contre l’enracinement

 

Groupe de personnes posant devant un bâtiment avec des fenêtres à volets rouges, semblant être en réunion ou en évènement communautaire.

Pour Mabire, une patrie n’est pas d’abord une constitution, une administration, un passeport ou une frontière sur une carte. C’est quelque chose que l’on habite, physiquement et historiquement ou qui nous habite si nous sommes éloignés de notre terre.

La terre compte. Les paysages comptent. Les morts et les ancêtres comptent. La langue, les coutumes, les récits historiques comptent. Et surtout, la transmission compte.  .

C’est tout le sens du terme « charnelle ». Une patrie abstraite peut se définir juridiquement. Une patrie charnelle, elle, se reçoit, se vit et se transmet. Le mot est presque l’antithèse d’« abstraite ». Chez Mabire, l’enracinement précède toujours la construction politique.

       Cette idée repose sur une distinction essentielle entre État, nation et peuple. Dans le modèle jacobin français, on tend à penser qu’à un État correspondent une nation, un peuple et un territoire. Pour Mabire, cette équation est historiquement fausse.

L’Europe est constituée de populations dont les histoires, les langues et les mémoires ne coïncident pas avec les frontières des États. La France n’épuise pas la réalité normande. L’Espagne n’épuise pas la réalité basque ou catalane. Le Royaume-Uni n’épuise pas la réalité écossaise, galloise ou irlandaise. La Bretagne, la Normandie, la Flandre ou la Catalogne peuvent donc être pensées comme des communautés historiques, sans disposer d’un État souverain.

Il faut ajouter une précision : une patrie charnelle n’est pas une région administrative. Une région est définie par le droit ; une patrie charnelle, par l’histoire, la géographie et l’appartenance. Une région peut ne correspondre à aucune patrie charnelle, et une communauté historique peut être coupée en deux par une frontière. C’est ce qui rend la notion potentiellement subversive à l’égard des États-nations.

 Contre l’universalisme

Une ligne de robots humanoïdes en mouvement dans un grand espace industriel.

 

Cette conception a aussi une dimension philosophique. Dans les années 1960, Mabire écrit que le véritable sens de son combat est « la défense de l’individu contre les robots et, par conséquent, celle des patries contre l’universalisme ».

Il faut comprendre son raisonnement. Pour lui, l’universalisme abstrait risque de produire un homme désincarné, un citoyen identique partout. La patrie charnelle offre au contraire un milieu d’appartenance, un lien. L’homme n’existe pas isolément : il est inséparable d’une famille, d’une communauté, d’un territoire et d’une histoire. On pourrait presque introduire l’étymologie du mot « religion », religare qui signifie relier.

Son « individu » n’est donc pas l’individu atomisé du libéralisme. C’est un individu enraciné. D’où sa critique du jacobinisme, qu’il voit comme une machine à transformer des différences historiques en une population homogène de citoyens, une machine à tuer les peuples selon l’expression de notre regretté Guillaume Faye.

Couverture du livre 'Le Système à tuer les peuples' de Guillaume Faye, présentant une illustration d'un crâne avec un chapeau.

La Normandie d’abord

 

Une belle place avec des maisons à colombages, des terrasses de café et des pavés, sous un ciel clair ensoleillé.

Chez Mabire, la première patrie charnelle est la Normandie. Pour lui, elle n’est pas une simple circonscription administrative française. Elle possède une histoire, une mémoire, des paysages, une culture et une personnalité collective.

Il raconte lui-même le moment où il en prend conscience, dans La Varende entre nous. En 1948, il assiste à des chants et des danses de Flamands et de Bretons. Il écrit alors avoir ressenti « le terrible manque de ce que l’écrivain Saint-Loup devait nommer une patrie charnelle ». Il en tire une règle : rien ne pouvait s’entreprendre qui ne fût placé « sous le double signe d’une terre et d’un peuple ». Et il conclut : « Pour moi, désormais, ce ne pouvait être que la Normandie et rien d’autre. »

Un village pittoresque avec des maisons en pierre et à colombages, entouré de verdure, sous un ciel bleu.

Deux remarques sur ce passage. D’abord, la formule « une terre et un peuple » résume toute la notion : ni un simple territoire, ni une simple population, mais la combinaison des deux. Ensuite, la date compte. Dans le récit que Mabire fait de sa vie, l’enracinement normand précède de près de quinze ans son engagement dans les revues de la droite radicale, au moment du conflit algérien. Les doctrines viendront ensuite donner une forme systématique à une expérience d’abord vécue.

Cet attachement se traduit par un engagement concret. Mabire participe à la création de l’Union pour la région normande en 1968, du Mouvement de la jeunesse de Normandie en 1969, puis du Mouvement normand en 1971. Jean Mabire a été un fidèle compagnon du président-fondateur du MN, Didier Patte, disparu en 2023,  qui aspirait à l’unité normande mais aussi à l’exaltation des valeurs nordiques. La Normandie dans l’espace nordique est essentielle aux yeux de Mabire.

Vue panoramique des falaises d'Étretat en Normandie, avec des arches naturelles et un ciel bleu dégagé.

Le rêve nordique

Deux combattants médiévaux en armure s'affrontent sur une plage, entourés d'un public en arrière-plan.

 

Mais quelle Normandie Jean Mabire défend-il ? Une Normandie pensée avant tout à travers son héritage scandinave.

L’historien Benoît Marpeau, dans les Annales de Normandie, a montré la place considérable qu’occupent chez lui les Vikings, les mythologies nordiques et ce qu’il appelle le « tempérament normand ». Le Nord est la clé de lecture de son imaginaire normand.

Cela produit une construction identitaire en cascade. Le Normand est l’héritier des Vikings ; à ce titre, il appartient au monde nordique ; et par là, il est Européen. L’Europe ne vient pas remplacer l’identité normande. Elle en est l’horizon supérieur.

Raconter pour enraciner

Couverture du livre 'Les Vikings' de Jean Mabire, représentant un drakkar naviguant sur une mer calme, avec des montagnes en arrière-plan.

 

Mabire n’est pas un théoricien systématique, à la manière d’un Alain de Benoist, aux côtés duquel il a participé à la fondation du GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne) en 1968, au sein duquel il fit partie de la commission des traditions. Il est d’abord un écrivain, un conteur, un passeur de mémoire, un éveilleur des esprits et des âmes. Il ne cherche pas seulement à démontrer que la Normandie est une communauté historique, il veut faire ressentir cette appartenance.

Pour lui, raconter l’histoire n’est jamais neutre. Une génération qui oublie ses héros perd une partie de son identité. Raconter les Vikings, les marins normands, les écrivains enracinés ou les mythologies du Nord, c’est réactiver une mémoire collective.

Deux livres de Jean Mabire : 'Les conquérants des mers polaires' et 'Les Vikings, rois des tempêtes', posés sur une surface claire.

C’est pourquoi son œuvre littéraire compte autant que ses textes politiques. Chez lui, la littérature devient un instrument politique, et l’imaginaire précède souvent la doctrine.

De la Normandie à l’Europe

 

Couverture du livre 'Rêve d'Europe' de Jean Mabire, présentant quatre écrivains français : André Dubosq, Alphonse de Chateaubriant, Abel Bonnard, et Jacques Chardonne.

Pourtant, Mabire n’est pas un indépendantiste. Il ne veut pas remplacer la France par une Normandie souveraine et repliée sur elle-même. Benoît Marpeau le souligne : son régionalisme n’est pas un « nationalisme dans un cadre régional ». Il cherche au contraire à relier les régionalismes européens dans une perspective plus vaste.

Mabire résume lui-même sa hiérarchie d’appartenances dans La Varende entre nous : « la Normandie d’abord, puis la communauté des peuples nordiques, enfin l’Europe impériale. »Cette phrase éclaire tout. Son identité n’est pas la Normandie ou l’Europe. C’est la Normandie et le monde nordique et l’Europe. Les niveaux ne s’annulent pas, ils s’emboîtent : l’individu, la communauté locale, la patrie charnelle, la communauté des peuples nordiques, et enfin l’Europe. Mabire ne pense pas la Normandie contre l’Europe ; il pense l’Europe à partir de la Normandie.

Illustration d'un joueur de tennis vu de dos, en train de se préparer à frapper une balle, avec le texte 'Affaire à suivre ...'.


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