UNE JEUNESSE SANS AVENIR

par Christian CHARPENTIER

J’ai beau lire des articles, regarder des vidéos sur cette manifestation, écouter les chefs de file des partis politiques qui se succèdent pour faire leur petite analyse, il y a une revendication des jeunes de banlieue qui a d’abord été complètement occultée par la gauche insoumise, moquée par la droite et aussi bien sûr par une partie de la gauche et du centre.

Il faut revenir au mouvement lycéen qui précède le 17 octobre. Parti au départ d’un ras-le-bol, les premières revendications informelles que les médias ont bien voulu nous montrer n’étaient pas celles reprises ensuite par les instances officielles représentatives des courants politiques. Une petite Noire à lunettes, pour ne prendre qu’elle, dit que l’école c’est important mais qu’il est aussi important de donner de la place et du temps à la famille, à la fratrie, aux parents, aux amis. Juste à côté, un jeune Noir se plaint des profs qui ne les laissent pas dormir en cours. Je laisserai de côté la revendication portant sur l’interdiction des portables en classe, tant la mauvaise foi des adultes qui l’interdisent est criante, puisqu’ils sont tout autant que ces gamins accros à cette prothèse.

Homme tenant une pancarte lors d'une manifestation avec le texte 'L'État nous pisse dessus, les médias nous disent qu'il pleut'.

Les questions sous-jacentes posées peuvent se résumer ainsi : pourquoi me faire venir si tôt et me faire partir si tard pour un enseignement de piètre qualité ? Ne le pensez-vous pas vous-mêmes quand vous laissez nos classes sans professeurs ? quand vous laissez des salles surchargées ? Quand vous ne comblez pas le manque de tables ? Quand vous laissez tomber les bâtiments en ruine ? Quand les professeurs ne sont plus au niveau ? Pourquoi me faire aller jusqu’à 20 ans à l’école pour me retrouver à balayer les rues, à torcher le derrière de gosses ou de vieux qui ne sont même pas mes enfants ni mes grands-parents ? Pour ce résultat professionnel, ne suffirait-il pas que je sache en sortant de l’école lire et écrire correctement ?

Une manifestante souriante tient une pancarte avec un dessin de vache et le texte 'L'état qui rit ! La gen qui périt !' lors d'une manifestation.

N’est-ce pas là des questions qu’auraient pu se poser les socialistes originels ? N’est-ce pas là, de la part de ces jeunes de banlieue, une réaction à l’atomisation de la société ? À la désagrégation de la vie commune ? À la destruction des liens entre les générations ? N’est-ce pas là une critique d’un libéralisme scolaire qui ne dit pas son nom ? Cette revendication politique qu’auraient pu tenir les premiers socialistes historiques, les Occidentaux ordinaires que nous sommes ne la comprennent plus, tant la notion de foyer a disparu de nos mentalités par la désagrégation systématique des liens familiaux et communautaires depuis la naissance du libéralisme.

Jeune femme souriante tenant une pancarte qui dit 'LES FACHOS À LA POUBELLE – non recyclable !!!' lors d'une manifestation, entourée de manifestants.

J’ai été très étonné l’année dernière par un groupe d’adolescents de la bonne bourgeoisie macro-compatibles qui ont mis à l’écart un des leurs parce que celui-ci cultivait encore un lien fort avec sa famille. Car nous en sommes arrivés là, nous les Occidentaux.

Manifestation avec un jeune tenant une pancarte qui dit 'ON EST PAS SÉRIEUX QUAND ON A 17 ANS'.

Jusqu’ici, lors des mouvements estudiantins et lycéens précédents, les revendications n’étaient tenues que par des Occidentaux ordinaires complètement aliénés au système. Ils en étaient tellement imprégnés qu’ils revendiquaient sans qu’il y ait les énormes problèmes d’aujourd’hui. Pour eux, et encore aujourd’hui, ils veulent plus de moyens, plus d’égalité, plus de « démocratisation », plus d’allongement des études. Complètement intégrés à la logique scolaire qui fait croire que le meilleur moyen pour s’émanciper est l’Éducation nationale. Ces enfants occidentaux, galloricains déprolétarisés, demandent à ce que l’école soit toujours centrale dans leur vie. Ils demandent encore majoritairement plus d’école, pas moins. Raison pour laquelle les revendications de ces gamins de banlieue semblent lunaires à nos oreilles !

Une personne tient une pancarte qui dit 'ETUDIANTS SANS MOYENS AVENIR SANS LENDemain' lors d'une manifestation, en noir et blanc.

Les partis, LFI en tête, ont recouvert les revendications des gamins de banlieue de revendications dans le droit fil du capitalisme scolaire. Les partis de droite les ont soit acceptées pour garder le système en place, soit dénoncées, non pas pour souligner les réelles revendications de ces gamins, mais pour montrer leur soi-disant immaturité et leur fondamentale illégitimité.

Une jeune manifestante tient une pancarte en carton avec l'inscription 'PORTRAIT D'UNE JEUNESSE EN FEU' lors d'une manifestation, entourée d'autres participants.

Ces jeunes de banlieue, majoritairement, ne croient pas en l’ascenseur social. Ils ne peuvent pas croire en l’élitisme républicain ni en la méritocratie. Ils n’ont pas subi un siècle de conditionnement comme nous l’avons subi. Les positions sociales qui, au XIXe et au début du XXe siècle, étaient encore à pourvoir sont aujourd’hui occupées et se reproduisent entre elles. Il n’y aura à présent que des modifications à la marge. Les galloricains de la petite classe moyenne en cours de paupérisation, eux, ont subi cet endoctrinement ; l’univers mental collectif des galloricains l’a intégré. Les uns pillent et brûlent parce qu’ils n’ont que ça à gagner et ils le savent. Les autres suivent parce que leur ressentiment envers ceux qui les ont floués est puissant.

Une manifestation animée avec des participants brandissant une grande bannière et des pancartes, exprimant leurs revendications avec enthousiasme.

Derrière le ras-le-bol scolaire de ces jeunes de banlieue, derrière l’incompréhension qu’il provoque, il y a quelque chose de plus ancien et de plus profond dont il faut crever l’abcès. On parle souvent de la haine du bourgeois ; elle n’est que le reflet de la haine que l’élite bourgeoise éprouve envers les classes populaires autochtones. Les bourgeois, même avant la Révolution, ne rêvaient que de vivre comme des aristocrates. Ils se voyaient déjà en bourgeois gentilshommes, l’avidité en plus et le veau d’or en médaillon. Après avoir orchestré la Révolution, ils pensaient hériter du pouvoir des aristocrates et trouver un peuple docile. Or ce peuple a résisté. Il ne s’est pas laissé faire. Quand il n’a pas soutenu ses anciens maîtres, il a arraché des droits, il a refusé de devenir une simple force de travail corvéable jusqu’à la lie. Cette résistance n’a jamais été digérée. Elle a nourri un ressentiment durable, augmenté par une idéologie libérale assassine des valeurs et donc de la culture, qui s’est ensuite reporté sur tout ce qui restait de ce peuple « d’en bas », et qui a trouvé dans l’immigration et le discours moral de nouveaux instruments. De ce mépris d’en haut sont nés, en retour, trois peuples, chacun porteur d’un ressentiment identitaire et culturel : le peuple « immigré », le petit peuple autochtone paupérisé, et le peuple « bourgeois » composé de l’élite et d’une partie de la classe moyenne supérieure déprolétarisée.

Une personne tient une pancarte avec le texte 'LES FEUX DE POUBELLES CA FAIT PEUR QU'AUX ORDURES' lors d'une manifestation, tandis que des policiers et d'autres participants se trouvent en arrière-plan.

Chez une partie des jeunes de banlieue, le sentiment d’être relégués et méprisés. Chez une partie des classes populaires qui se paupérisent, le sentiment d’avoir été trahies et mises en concurrence. C’est aussi pour cela que la parole simple de cette lycéenne sur le temps à donner à la famille, à la fratrie, aux liens concrets, passe si mal : elle rappelle ce que le libéralisme a progressivement vidé de sa légitimité — les valeurs simples, une culture tirée de la vie familiale.

Une manifestante souriante tenant une pancarte avec le slogan 'La jeunesse s'exprime, la police réprime' lors d'une manifestation.

Et puis il y a les golems : non pas des golems défenseurs d’une communauté, mais les golems défenseurs d’une idéologie et aussi d’une classe sociale. Issus majoritairement du peuple « bourgeois », il y a 50 ans ces golems n’étaient que des golems de l’idéologie gauchiste, c’est-à-dire le libéralisme culturel et politique faussement mâtiné de socialisme. Depuis une quinzaine d’années, nous avons vu venir des golems de l’idéologie droitarde, c’est-à-dire le libéralisme économique faussement mâtiné de conservatisme. Nous avons de belles années devant nous qui se profilent.

Source : ce texte est extrait d’un commentaire d’article sur le site Éléments https://www.revue-elements.com/le-bilan-a-tirer-de-deux-jours-de-guerilla-urbaine/

Un manifestant tenant une pancarte avec le texte 'LES JEUNES SONT PAS CONS, ILS DÉTESTENT MACRON' lors d'une manifestation.


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