par Yves MONTENAY
La réconciliation franco-allemande a transformé l’Europe. Mais elle n’a supprimé ni les intérêts nationaux ni les erreurs stratégiques. Elle n’a pas non plus effacé un passé très chargé. Pour comprendre les désaccords actuels, revenons sur une histoire encombrante.
Que valent les mythes fondateurs ?
Les Celtes

Les Celtes occupaient autrefois une grande partie de l’Europe. L’expansion de populations germaniques contribua à leur recul vers l’ouest. Il s’agissait de tribus sans écriture, donc d’une histoire mal connue. Surtout, ces populations ne formaient ni une France ni une Allemagne avant la lettre. Laissons cet épisode aux historiens spécialisés.
Une divergence fondatrice

La conquête de César intégra la Gaule au monde romain y compris la rive gauche du Rhin, alors Celte, mais pas la Germanie. Certes les Allemands cultivés apprenaient comme les Français les racines culturelles grecques ou latines de la civilisation européenne, mais c’est en perte de vitesse en Allemagne comme en France. Par contre, peu de Français connaissent le désastre romain de Teutoburgerwald (9 après JC), alors qu’il est enseigné en Allemagne. (tableau ci-dessus)
Il symbolise le refus des Germains de cette romanisation, alors que la France « s’est laissé coloniser ». Ce qui est à nuancer bien sûr, mais c’est ce que pensent certains Allemands. Beaucoup d’historiens considèrent que cette bataille et la divergence qui a suivi expliquent la différence de civilisation et de vision du monde entre le monde germanique et l’Europe méditerranéenne, dont la France.
Les grandes invasions

L’effondrement de l’Empire romain d’Occident amena les tribus germaniques dans toute l’Europe. Certains, comme les Francs, se fondirent dans la société d’accueil (voir l’épisode du mariage de Clovis), d’autres germanisèrent la Flandre et la rive gauche du Rhin, créant une frontière culturelle encore vivace aujourd’hui.
Naissance du nationalisme français

Il s’agit de premier temps d’un simple sentiment d’appartenance au royaume de France. Bouvines, en 1214, puis la guerre de Cent Ans y contribuèrent. Le nationalisme moderne vint beaucoup plus tard, notamment avec la Révolution et la mobilisation des citoyens. mais rien de tel côté germanique qui reste féodal. L’hostilité à l’Allemagne, qui n’existait toujours pas, ne fut donc ni originelle, ni permanente. L’opposition séculaire était plutôt entre les Bourbons et les Habsbourg… du moins jusqu’à la naissance de la Prusse.
La Réforme et la Prusse

En géopolitique, la Réforme protestante est le grand événement germanique qui reflète grossièrement la division entre :
- le monde romain (qui devient au Moyen Âge « catholique romain »), en l’occurrence d’une part la France et les Allemands de l’Ouest et du Sud,
- les Allemands du Centre et de l’Est, devenus protestants et qui ont marqué la future Allemagne et notamment la Prusse.
C’est une différence culturelle très importante par rapport à la France. C’est en 1701 que la Prusse, issue de l’assemblage de possessions des Hohenzollern, notamment le Brandebourg et le duché de Prusse, devint un royaume. Frédéric II l’imposa comme puissance européenne, avec une administration efficace, une armée redoutable, et l’apport des protestants français que Louis XIV fit l’erreur d’expulser. Encore une divergence qui a laissé des traces.
L’humiliation napoléonienne

En 1806, les défaites cinglantes d’Iéna (tableau ci-dessus)et d’Auerstedt provoquèrent un effondrement spectaculaire de la Prusse. L’occupation française et les amputations territoriales nourrirent une réaction nationale. Cette humiliation suscita des réformes administratives, sociales et militaires… Napoléon a involontairement contribué à préparer un adversaire puissant.
La vengeance de la Prusse et la crise d’orgueil allemande

La Prusse participa à la défaite de Napoléon en 1813-1815. Puis Bismarck (photo ci-dessus) réalisa l’unité allemande autour d’elle par des guerres successives. La victoire sur la France en 1870 permit la proclamation de l’Empire (le 2è Reich) à Versailles en 1871. L’annexion de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine devint un contentieux aigu, encore ravivé par la « ré-annexion » de 1940-1945. C’était une illustration du sentiment allemand pour lequel l’ethnie est supérieure au sentiment national, ce qui est l’inverse en France.
L’essor industriel de la deuxième moitié du XIXe siècle encouragea des ambitions mondiales et l’orgueil national. Le culte de l’entreprise, déjà sous-jacent dans le protestantisme, y est donc plus répandu qu’en France. La démographie a modifié également le rapport de force avec la France : la croissance de la population allemande s’opposait à une France moins féconde. En 1914, nous étions 40 millions contre plus de 120 millions, y compris l’empire austro-hongrois. D’où l’alliance française avec l’Angleterre et la Russie.
L’échec colonial allemand

L’Allemagne acquit tardivement des colonies. Cet empire colonial allemand fut beaucoup plus réduit que les empires britanniques et français, et ne satisfaisait pas les ambitions de puissance de l’Allemagne. Au Maroc, l’Allemagne se heurta par exemple à la coalition française, anglaise et espagnole. Bref une frustration allemande de plus par rapport à la France.
Le suicide de l’Europe : 1914-1945
Première Guerre mondiale

En 1914, Berlin porta une responsabilité majeure dans l’escalade, notamment par son soutien à Vienne. Cette guerre saigna les générations européennes, ruina les finances publiques et accéléra le déplacement de la puissance vers les États-Unis.
L’échec de la première réconciliation

Après 1918, la France cherchait des garanties contre une nouvelle invasion : l’Allemagne dénonçait Versailles. Les réparations et l’occupation de la Ruhr aggravèrent les ressentiments. Briand et Stresemann tentèrent pourtant un rapprochement, symbolisé par les Accords de Locarno en 1925.
La crise économique et le nazisme brisèrent cette ouverture. Hitler exploita les frustrations nationales, mais son projet dépassait la revanche. Il rêvait de conquêtes territoriales, de hiérarchie raciale, notamment par rapport aux Slaves, et de la destruction des Juifs d’Europe. Ce troisième Reich, plus encore que le deuxième, fut victime de l’hubris, cette démesure fréquente chez les dirigeants absolus, contrastant avec la faiblesse des gouvernements français.
Deuxième Guerre mondiale

La guerre déclenchée par l’invasion allemande de la Pologne en 1939 conduisit à une destruction européenne sans précédent. La Shoah et la cruauté envers les Slaves en furent les points marquants. L’occupation de la France fut moins sanglante mais agrandit encore la distance entre les deux pays. En 1945, l’Allemagne était vaincue, considérablement réduite en surface et en population, occupée et divisée. La France retrouva sa place parmi les vainqueurs, mais l’Europe dépendait désormais des Américains et des Soviétiques.
La tentative européenne
La réconciliation

La réconciliation fut une construction plus politique que populaire, appuyée sur la démocratisation de l’Allemagne occidentale. La déclaration Schuman du 9 mai 1950, puis la Communauté européenne du charbon et de l’acier, organisèrent des intérêts communs. Les échanges, les jumelages et les rencontres de jeunes donnèrent ensuite un contenu humain à cette transformation. Le rapprochement répondait également à une nécessité : reconstruire les économies et faire face à la menace soviétique. La protection américaine facilitait ce choix, en réduisant les inquiétudes françaises face au redressement allemand.
L’action gaullienne

De Gaulle et Adenauer renforcèrent ce mouvement par le Traité de l’Élysée de 1963. Le Général espérait ainsi une Europe capable d’agir par elle-même. Mais les conceptions de l’indépendance européenne demeuraient différentes. Le préambule ajouté par le Bundestag lors de la ratification du traité réaffirma l’importance des liens américains et de l’OTAN. On mesure aujourd’hui la gravité de cette erreur.
Les problèmes contemporains
Le nucléaire français face à l’opposition allemande

Les Verts allemands, par ailleurs neutralistes, ont combattu le nucléaire. Certains y ont vu une influence soviétique, encourageant les partis pacifistes dans toute l’Europe. Berlin s’est opposé à l’inclusion du nucléaire dans la taxonomie, classification destinée à orienter les financements. Cette position heurtait directement les intérêts français. La sortie allemande du nucléaire poussa le gouvernement français de François Hollande à céder à la pression conjointe des Allemands et des écologistes français, avec le démantèlement des équipes et la fermeture de Fessenheim. Les Allemands choisirent le gaz russe.
La drogue au gaz russe

Ce terme de « drogue » illustre la dépendance allemande, recherchée pour ses avantages immédiats. En 2021, la Russie fournissait environ 55 % des importations allemandes de gaz. Industriels et responsables politiques croyaient pouvoir séparer commerce et sécurité. L’invasion de l’Ukraine révéla le coût de cette illusion. Les Verts n’en furent pas les seuls responsables : sociaux-démocrates et conservateurs avaient largement construit cette dépendance. L’abandon du nucléaire allemand réduisait parallèlement les possibilités de diversification électrique : on en restait au charbon, au gaz et au pétrole. L’installation massive du solaire et de l’éolien n’a fait que déplacer le problème du fait de l’intermittence. L’Allemagne est obligée de faire appel au nucléaire français ! La baisse des prix, largement entamée des batteries puissantes pourrait résoudre petit à petit ce problème.
Exemples et limites de coopération franco-allemande

Airbus prouve que des Européens peuvent bâtir ensemble une entreprise mondiale malgré les tensions internes. Les coopérations sont néanmoins difficiles : style de direction, doctrines, exportations, propriété intellectuelle et partage du travail opposent les partenaires. En 2026, l’abandon du projet d’avion du SCAF, système de combat aérien du futur (photo ci-dessus), illustre cet échec, les gouvernements essayent de sauver la face en maintenant une coopération technologique. Le char MGCS, système principal de combat terrestre, reste officiellement maintenu, mais les déclarations contradictoires d’octobre 2026 soulignent l’incertitude. La volonté politique et le besoin militaire commun ont plié devant les rivalités industrielles : le refus par les Allemands de prendre l’entreprise française Dassault comme chef de file a été ressenti en France comme un retour de l’orgueil allemand.

La réconciliation franco-allemande est un progrès considérable. Mais elle ne garantit ni la justesse des politiques ni la convergence des intérêts. La différence historico-culturelle demeure forte. Une illustration en est la crise de l’enseignement du français en Allemagne. Non seulement l’anglais a pris la première place, mais les élèves qui choisissent encore le français le font pour des raisons de carrière et non de proximité culturelle. Les enseignants de français en Allemagne se plaignent que leurs élèves leur réclament « un vocabulaire managérial », alors que ces enseignants sont de formation littéraire. Il y a un mouvement parallèle en France, avec la chute de l’allemand première langue en France, passé de 615.000 élèves en 1994 à seulement 153.000 en 2020 (Min de l’Education : L’étude des langues vivantes dans le second degré) . Après avoir payé si cher les rêves de domination de la France, puis de l’Allemagne, les Européens devraient regarder les réalités en face et notamment les hubris russe, chinois et américain.

Source : yvesmontenay.fr

- Quelques précisions. La Réforme en Allemagne était allée de pair avec d’atroces guerres de religion ayant décimé les populations d’Europe centrale et orientale et c’est en réaction qu’on a posé les fondations des Etats modernes pour essayer d’éviter que cela ne se reproduise (les traités de Westphalie signés en 1848). Le 19e siècle a véritablement été une crise d’orgueil des Allemands et s’est développée un militarisme perdant de vue le fait que le militaire doit rester au service du politique et allant de pair avec une culture de l’ultra-violence à l’origine de multiples crimes de guerre et génocides, l’Allemagne ayant perpétré le premier génocide du 20e siècle. C’était pour cette raison que Clémenceau était déterminé à casser l’Allemagne au sortir de la 1ère Guerre mondiale, mais il en a trop fait et a involontairement apporté de l’eau au moulin des extrémistes.Car le 20e n’a pas été le siècle de l’hubris mais de l’angoisse et de la radicalisation car plus l’Allemagne montait en puissance, plus l’Angleterre avait intérêt à monter le reste de l’Europe contre elle et plus grandissait chez les civils une mentalité de peuple assiégé et chez les militaires la peur ancestrale de la guerre sur deux fronts.Se rajoutait par dessus l’angoisse existentielle de la minorité allemande austro-hongroise d’où l’émergence d’idées ethno-nationalistes à partir des années 1860/1870 ayant peu à peu infusé en Allemagne n’ayant eu de cesse de se radicaliser par la suite avec un paroxysme lors de l’invasion génocidaire de l’URSS. Et de nos jours l’AFD surfe sans doute sur la résurgence de ces angoisses car elle perce dans des régions en train de se dépeupler, ce qui veut généralement dire que population restante vieillit très rapidement tandis que dans les grands centres urbains, c’est Die Linke qui cartonne de la même manière que LFI en France, la tendance au soulèvement des jeunes étant en fait généralisée en Occident…Mais la résurgence du militarisme allemand est peu vraisemblable car outre le vieillissement rapide de la population allemande, la Bundeswehr est bien davantage une planque qu’autre chose et bon nombre de soldats sont d’origine turque et susceptible de changer de camp si demain une guerre éclate entre l’Allemagne et la Turquie…
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