par Yves MONTENAY
La France emprunte pour rembourser ses emprunts et payer son déficit. Les intérêts alourdissent chaque année la facture. Mais jusqu’à quand trouverons-nous des prêteurs ? Ils peuvent à tout moment décider de placer leur argent ailleurs. Que se passera-il alors ?
La France vit depuis des décennies à crédit. Depuis 1975, le budget de l’État français est toujours déficitaire et la dette publique française devient une menace. Les intérêts que nous devons payer absorbent une part croissante des ressources de l’État.

Pour comprendre la gravité de la situation, il faut revenir à quelques mécanismes élémentaires :
- Comment et à qui l’État emprunte-t-il ?
- Qui lui prête ?
- Les prêteurs peuvent-ils se détourner de la France ?
- Et que se passerait-il si le Trésor ne parvenait plus à rembourser ses emprunts ?
Ces questions sont familières aux spécialistes des finances publiques, mais beaucoup moins à une partie des citoyens.
Or c’est là-dessus qu’il faudrait juger les candidats aux élections présidentielles et législatives !

Comment fonctionne concrètement la dette publique ?
Commençons par distinguer deux notions souvent confondues : le déficit et la dette.
- Le déficit est la différence entre les dépenses et les recettes publiques pendant une année.
- La dette est l’accumulation des déficits passés.
Chaque année, l’État doit donc emprunter pour deux raisons :
- financer son déficit annuel
- rembourser la dette, c’est à dire les emprunts anciens arrivant à échéance… et les intérêts qui vont avec.
Prenons un exemple simplifié. Supposons que l’État dépense 100 milliards de plus qu’il n’encaisse et que 200 milliards d’emprunts anciens doivent être remboursés. Le Trésor doit alors trouver 300 milliards sur les marchés financiers.
C’est le rôle de l’Agence France Trésor, qui organise les émissions de titres publics, principalement les obligations assimilables du Trésor (OAT), dont la durée peut aller de quelques années à plusieurs décennies.
Les emprunts sont placés par adjudication (ventes aux enchères au plus offrant) : on choisit les taux d’intérêt les plus faibles sur un marché dont les acteurs sont les grandes banques spécialisées. Les investisseurs achètent ensuite ces titres auprès de ces banques ou sur le marché secondaire, après l’émission initiale. Ces investisseurs sont des grandes entreprises qui ont un surplus de devises momentané, après des exportations ou avant un investissement, ou des fonds de placement, donc, derrière eux, des particuliers à qui il faut donner des explications simples. Ce sont ces investisseurs qui apportent l’argent dont nous avons besoin, les banques spécialisées ne sont que des intermédiaires.
Le taux d’intérêt dépend notamment de la confiance accordée à l’emprunteur. Si les investisseurs estiment que la France pourra faire un défaut partiel (ne pas tout rembourser), alors ils demanderont un taux d’intérêt plus élevé comme prime de risque. Ce taux ne s’applique pas à toute la dette existante : il concerne les nouveaux emprunts et les titres qui doivent être renouvelés. Actuellement nous remboursons des dettes conclues il y a quelques années à des taux très bas et parfois négatifs. Mais, les nouveaux emprunts ont des taux beaucoup plus élevés et le coût de ces emprunts se monte maintenant à plus de 70 milliards par an, ce qui aggrave encore notre déficit qui est d’environ 150 milliards :

Qui prête à la France ?
On imagine parfois que la dette française est détenue par quelques États étrangers, notamment la Chine, qui a d’énormes réserves de devises. En fait, les prêteurs sont des banques, des compagnies d’assurance, des fonds de pension, des gestionnaires d’actifs regroupant des particuliers, des banques centrales et d’autres investisseurs institutionnels. La majorité sont étrangers. Prenons l’exemple d’une entreprise chinoise qui exporte vers l’Europe et reçoit des euros. Si elle n’a pas immédiatement besoin de ces sommes, elle peut les placer, directement ou par l’intermédiaire d’une banque, dans des emprunts de tel ou tel pays, voire à une autre très grande entreprise. Bref, les prêteurs ont le choix. Ils peuvent financer la France, mais également l’Allemagne, les États-Unis ou de grandes entreprises.
Les besoins gigantesques de financement des infrastructures liées à l’intelligence artificielle viennent encore élargir les possibilités d’investissement. Et donc ces besoins concurrencent les emprunts de tous les Etats. Ils sont une des raisons de la hausse générale des taux. Si la France veut continuer à emprunter, elle doit offrir une combinaison suffisamment attractive de sécurité, de liquidité et de rendement.

La nationalité du prêteur est-elle importante ?
Je vois dans la presse qu’avoir des prêteurs français serait moins dangereux qu’avoir des prêteurs étrangers. C’est le cas du Japon, où la plupart des créanciers de l’État sont japonais.
Que veut dire dangereux ?
- Si la victime du défaut de paiement est un Français ou même s’il a simplement la crainte d’un défaut, il vendra ses obligations puis votera contre l’équipe en place aux prochaines élections.
- Si c’est un étranger, il vendra lui aussi, mais ne votera pas.
Dans les deux cas, l’effet est immédiat, et massif. Vendre fait baisser le cours des obligations françaises, ce qui est entraine mathématiquement la hausse des taux d’intérêts à payer :
- L’état émet une obligation à 100€ avec un rendement de 5% : il doit verser chaque année un coupon de cinq euros.
- Si le cours de cette obligation baisse à 95€ sur le marché secondaire, le coupon de 5€ représente un taux d’intérêt de 5,26 %, sur lequel la France devra s’aligner à la prochaine adjudication.
Les dépenses d’intérêt seront donc encore plus fortes au prochain renouvellement !
Un fonds japonais, Sumitomo Mitsui DS Asset Management, vient effectivement de vendre toute sa position de dette française. Et le fond norvégien recueillant l’argent du pétrole vient de vendre une grosse partie de sa position de dette américaine. À mon avis ce qui compte davantage, c’est plutôt que le créancier soit privé ou parapublic, et bien sûr, le niveau de sa créance. Si le créancier est une entité parapublique, qu’elle soit française ou étrangère, on sait de qui il s’agit et quel est le contexte politique. Je suppose que le Trésor la contactera à l’avance : « Nous aurons peut-être un problème de remboursement de votre placement dans quelques semaines, Cherchons une solution ensemble (on peut imaginer une prolongation avec un intérêt plus élevé, ou un nouveau prêt, également plus cher). » Bien entendu, si le pays en question est un ennemi – ce qui est rare, car pourquoi nous aurait-il alors soutenu – on en tiendra compte dans la discussion.
S’il s’agit d’un prêteur privé (ce qui serait le cas des 4 % environ de prêteurs américains à la dette française), il est beaucoup plus difficile d’en joindre un nombre suffisant pour discuter. Tout cela n’est que de la logique de ma part, je ne suis pas un fonctionnaire du Trésor. Bref, je me demande si la nationalité du prêteur a l’importance que les journalistes lui prêtent.
Pourquoi les marchés commencent à s’inquiéter ?

Pendant longtemps, la France a bénéficié de taux d’intérêt particulièrement faibles. Les investisseurs considéraient sa dette comme un placement sûr, notamment grâce à son appartenance à la zone euro.
Mais la situation change.
- En 2025, l’Italie, longtemps considérée comme le mauvais élève européen, a ramené son déficit public à 3,1 % du PIB.
- L’Espagne, la Grèce et le Portugal ont également amélioré leurs finances.
- L’Allemagne conserve une dette publique proportionnellement beaucoup plus faible que la nôtre.
La France apparaît désormais comme l’un des pays les plus fragiles de la zone euro.
Les marchés traduisent cette inquiétude par ce qu’on appelle le spread, c’est-à-dire l’écart entre le taux d’intérêt français et celui de l’Allemagne, considérée comme la référence européenne. Actuellement, cet écart augmente, car les investisseurs ont de moins en moins confiance dans la France. Cette méfiance ne concerne pas seulement le budget, mais porte également sur la capacité politique du pays à prendre les décisions nécessaires pour réduire le déficit et la dette. Un gouvernement qui ne dispose pas d’une majorité parlementaire stable peut difficilement garantir la réduction durable des déficits. Les investisseurs le savent et en tiennent compte.
Et la France n’est pas seule dans le monde : les taux d’intérêt ont augmenté dans de nombreux pays, notamment aux États-Unis. Nous devons donc proposer des rendements plus élevés pour attirer les capitaux. La France subit ainsi simultanément la hausse générale des taux et une dégradation de sa propre crédibilité financière.

Que se passerait-il si le Trésor ne pouvait plus rembourser ?
Imaginons maintenant qu’un emprunt de plusieurs milliards arrive à échéance et que le Trésor ne dispose pas des sommes nécessaires. Dans une situation normale, il émet de nouveaux titres pour rembourser les anciens. C’est ce qu’on appelle le refinancement de la dette. Mais si les investisseurs refusent de souscrire, ou exigent des taux prohibitifs, une crise peut se déclencher. L’État devrait alors réduire brutalement certaines dépenses, augmenter les impôts, rechercher une aide extérieure ou négocier une restructuration de sa dette.
Cette dernière solution consiste à modifier les conditions de remboursement, par exemple en allongeant les échéances ou en réduisant les sommes dues. Elle représente une perte pour les créanciers et compromet durablement la réputation financière du pays. La Grèce a connu une situation de ce genre au début des années 2010. Elle a dû accepter une assistance européenne et internationale, accompagnée de mesures d’austérité très sévères.
La France n’en est pas là.
Son économie reste puissante, ses titres sont largement négociés et elle appartient à une zone monétaire solide. Mais les prêteurs ne continueront pas à financer indéfiniment n’importe quel déficit.
Pourquoi ne pas créer simplement de la monnaie ?

Une objection revient régulièrement : puisque l’État doit rembourser en euros, pourquoi ne pas fabriquer les euros nécessaires ? C’est ce qu’on faisait à l’époque du franc. Mitterrand a été obligé d’en passer par là. Mais il y a une contrepartie : davantage de monnaie pour la même production signifie une hausse générale des prix et une dévaluation. Cette inflation diminue le pouvoir d’achat : le déficit est payé par les consommateurs.
Mais aujourd’hui, la France ne dispose plus d’une monnaie nationale qu’elle pourrait dévaluer à sa convenance.
La Banque centrale européenne est indépendante des gouvernements et les traités européens interdisent le financement monétaire direct des États. Reprendre en main notre politique monétaire, c’est donc quitter l’Europe, ce que même le Rassemblement National ne propose plus. En outre, cela signifie la fin d’un appui financier, et notamment de l’aide massive à nos agriculteurs. Et c’est plonger dans une inflation encore plus forte, car l’euro nous en protège partiellement. Certes, la BCE peut acheter des obligations publiques sur les marchés secondaires, notamment dans le cadre de ses interventions monétaires. Mais elle ne peut pas être considérée comme un guichet automatique chargé de financer sans limite les déficits français. Elle serait vite bloquée par les autres Etats.
La dictature des marchés ? Oui, mais c’est sain

La dette publique n’est pas mauvaise en elle-même. Emprunter pour financer des infrastructures utiles, des investissements productifs ou des dépenses exceptionnelles peut parfaitement se justifier. Mais dans le cas de la France, il s’agit de payer des dépenses de santé, et celles des retraites, notamment du secteur public, qui pèsent des dizaines de milliards dans notre déficit. Et les intérêts de la dette ! C’est-à-dire rien qui permette de générer des recettes permettant de rembourser. Donc, emprunter continuellement pour financer ses dépenses courantes sera un jour ou l’autre insupportable pour nos partenaires. Là encore, notre appartenance à l’Europe sera rapidement mise en question.
N’oublions pas les prêteurs ne sont pas soumis aux mêmes pressions électorales que les élus. Ils peuvent simplement décider de placer leur argent ailleurs. C’est ce que vient de faire la Norvège, dont le fonds souverain vient de décider de revendre pour 80 milliards de dollars d’obligations américaines, car il juge la gestion économique de ce pays pas suffisamment sérieuse.
Les marchés finissent par remettre les États dans les rails. Non parce qu’ils seraient vertueux ou clairvoyants, mais parce qu’ils n’ont pas de contraintes politiques. Ils n’ont pas d’électeurs dans le pays emprunteurs, donc ils échappent à la démagogie.
La véritable question n’est donc pas de savoir si la France devra maîtriser ses dépenses, mais si elle choisira de le faire elle-même, ou si elle attendra d’y être contrainte par ses créanciers.
[Or, on aura compris que la plupart des partis attendent la « contrainte » pour pouvoir dire ensuite « ce n’est pas nous » ! ; NdR]
Mais, aujourd’hui, « la France », c’est un président en fin de mandat et une Assemblée nationale divisée en démagogues de tendances opposées. Je plains le Premier ministre !
Source : yvesmontenay.fr

QUELQUES CHIFFRES :
Déficit et niveau de la dette : Panorama des dépenses publiques
En 2024, les dépenses publiques représentaient 1 670,2 milliards d’euros et les recettes 1 501,6 milliards d’euros. Le déficit public (écart entre recettes et dépenses) s’établissait donc à 168,6 milliards d’euros, soit 5,8 % du produit intérieur brut.
La dette publique (cumul des emprunts contractés au fil des années) s’établit à 3 305,3 milliards d’euros, soit 113,2 % du PIB en 2024, après 109,8 % en 2023, et 111,9 % fin 2022 (elle était de 97,9 % du PIB en 2019 avant la pandémie de Covid-19). D’après les derniers chiffres de l’Insee, la dette publique continue d’augmenter : elle atteint désormais 3 595,5 milliards d’euros au premier trimestre 2026, soit 119,0 % du PIB.
Dette française : évolution du taux de l’échéance à 10 ans
Source Viepublique.fr
Des dettes conclues il y a quelques années à des taux très bas et parfois négatifs.

Dette française : le Taux d’intérêt de référence auquel emprunte la France a grimpé de 4,19% au 1er septembre à 4,75% le 23 septembre .
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Bernard Plouvier
Article d’une logique parfaite, du moins une logique cartésienne parfaite… qui n’a rien de « politique » !
Car le créateur du déficit budgétaire permanent et de la Dette indéfiniment croissante – FDR, le Roosevelt des années 1937 à sa mort en avril 1945, l’année 37 étant celle de la rechute dramatique de la Grande Dépression par une nouvelle explosion de bulle spéculative dans les Bourses US – n’a jamais envisagé une seule seconde de rembourser la Dette, contrairement à ce qu’avaient fait les très honnêtes Présidents Républicains après le règne de T. W. Wilson, désastreux pour les Finances US.
Dans le système FDR, l’emprunt de capitaux fictifs (soit la machine à billets verts qu’est la FED) empêche l’économie de la zone Dollar-US (USD) de se gripper méchamment et c’est, jusqu’à présent, une vis sans fin. On paie des intérêts annuels mais on ne rembourse pas le capital : jamais un successeur de FDR n’est revenu sur ce principe. La Dette US atteint des hauteurs vertigineuses, mais tout le monde s’en moque, tant que l’USD est accepté.
Les Brics vont-ils continuer à accepter le dieu-dollar (en dépit d’une grogne publique et de menaces du style : « Retenez-moi ou je fais un malheur ») ? Poser la question, c’est envisager exactement le même paradoxe que l’usage des bombes utilisant la fission nucléaire : le premier crétin qui s’y lancera provoquera une catastrophe planétaire d’une intensité et d’une durée que personne n’ose imaginer.
Bref : on continue à gémir sur « l’Empire des Dettes », mais on suit pour éviter une casse monstrueuse et on agit de même en France (entre bien d’autres exemples d’États où on entretient la paix sociale par une Dette prodigieuse qui permet de soutenir les dépenses croissantes).
Bientôt, on acceptera discrètement l’introduction massive, dans le marché économique, de « l’argent sale » des innombrables mafias en se souvenant que les paris clandestins, les matchs truqués, la protection imposée de force, la prostitution, l’usage des stupéfiants, les trafics d’esclaves, d’armes ou de n’importe quoi ayant une valeur sont des constantes de l’humanité depuis la plus haute Antiquité. Alors, pourquoi se priver d’utiliser cet argent ? Le jour où l’humanité sera exclusivement constituée de saints, on pourra réellement combattre les trafics et qualifier enfin de « sales » des centaines milliards d’USD (ou autre monnaie) produits chaque année.
La bonne question non posée est celle des boulets économiques – singulièrement l’Afrique et, en France, ces « 18 millions de Français nés en Afrique » dont E. Macron a parlé dernièrement – donnant enfin une précision de statistique ethnique que le bon peuple réclame en vain depuis 30 ans ! Une énorme part des Dettes est liée aux subventions en tous genres : cela, c’est la réalité, à la fois évidente et occultée dans le discours quotidien. Qui va oser s’attaquer à cette version moderne du Tonneau des Danaïdes ?