par Yves MONTENAY
L’essentiel du commerce et des opérations financières internationales sont réalisée en dollars. Le pouvoir géopolitique que cela donne aux Etats Unis est combattu par la Chine et la Russie, qui tentent de s’en émanciper. Le dollar est-il vraiment menacé ?

Jusqu’il y a environ deux siècles et demi, on payait ses achats en or, qui était une sorte de monnaie universelle. Ce n’était pas toujours commode : il fallait transporter l’or de façon sécurisée et sans cesse vérifier son poids. Tout le monde, y compris les rois de France, « rognait » les pièces ou les lingots faute d’avoir assez d’or. C’était la forme traditionnelle de la dévaluation : telle pièce d’or théoriquement de X grammes de métal en contenaient de moins en moins.

Alors qu’aujourd’hui un simple clic déplace autant de milliards de dollars que l’on veut à l’autre bout du monde.
Les monnaies se sont détachées progressivement de l’or et définitivement en 1971. Depuis, l’or est une matière première comme une autre, dont le prix est déterminé par les marchés, comme par exemple pour le pétrole.
Quant aux monnaies, leurs cours varie les uns par rapport aux autres, d’où l’habitude de parler en dollars non seulement pour tous les indicateurs internationaux, mais aussi pour le prix de chaque matière première.
Le monde s’est organisé autour de cette nouvelle donne : en gros tout passe par le dollar. Mais cela soulève des protestations, notamment de la Chine et de la Russie et nous allons voir pourquoi.
1. Le dollar, monnaie de réserve

Un exportateur – prenons par exemple le cas d’un Ukrainien exportant du blé vers le Maroc – a besoin de la monnaie ukrainienne pour payer les paysans, et éventuellement de la monnaie d’autres pays pour payer le transport. Le problème est que le Maroc ne dispose pas de monnaie ukrainienne ni de celle d’autres pays.
La question est la même s’il s’agit d’un investissement : il faut de la monnaie locale pour payer les ouvriers mais aussi la monnaie de plusieurs pays pour payer l’équipement.
Plus généralement tous les mouvements d’argent posent des problèmes de monnaie, de couverture à terme pour se mettre à l’abri des variations de change, de garantie en attendant que le client ait payé ou encore de placements financiers.
Un système privé (j’insiste sur ce dernier mot) s’est mis en place : les factures sont libellées en dollars, essentiellement depuis la deuxième guerre mondiale. Auparavant, elles étaient en livres sterling ou en d’autres monnaies convertibles en or comme le franc (attention, la valeur en or du franc a beaucoup changé au fil de l’histoire !)

Facturer en dollars est une simplification puisque toutes les autres opérations nécessaires au commerce que nous verrons plus bas se font dans cette monnaie.
Ce passage par le dollar a un inconvénient psychologique très important : comme les Etats associent le dollar aux États-Unis, cela irrite certains pays, surtout la Chine, qui voudraient que leur propre monnaie joue un rôle analogue.
D’autant plus que les États-Unis surveillent les transactions libellées en dollars et poursuivent ceux qui se livrent à un commerce qu’ils ont interdit.
Je vais commencer par un rapide historique de l’organisation actuelle du système monétaire international, intégrant mon expérience personnelle de trésorier d’entreprise.
Un peu d’histoire

Le 15 août 1971, Richard Nixon, faute d’or, suspend la convertibilité du dollar en or, et le monde s’aperçoit qu’elle n’était plus nécessaire. Car le dollar est resté la monnaie centrale du système international pour des raisons pratiques.
Les entreprises ont pris l’habitude d’établir leurs contrats en dollars, même quand aucun des signataires n’était américain. Les financements ont suivi et banques et grandes entreprises du monde entier empruntent et prêtent désormais en dollars.
Les marchés financiers américains offrent une profondeur et une liquidité sans équivalent, notamment grâce à l’immense marché des titres du Trésor américain, qui reflète l’endettement des États-Unis, maintenant devenu gigantesque.
Enfin, le dollar est la principale monnaie de réserve des banques centrales. Le dollar sert donc à payer, à emprunter et à épargner.
Au premier trimestre 2026, le dollar représentait encore environ 57% des réserves mondiales de change, contre environ 20% pour l’euro et autour de 2% seulement pour le renminbi chinois.
Bref, un exportateur accepte d’être payé en dollars parce qu’il sait que son fournisseur les acceptera à son tour, que sa banque pourra les placer, qu’il pourra emprunter dans cette monnaie puis les convertir immédiatement contre pratiquement toutes les autres devises.
Témoignage personnel

J’ai expérimenté personnellement tout cela, en tant que responsable de la trésorerie de l’entreprise pétrolière familiale : le chiffre d’affaires était devenu énorme par rapport aux capitaux de l’entreprise, surtout après la hausse du pétrole en 1974.
Il fallait absolument pouvoir avoir instantanément des crédits, alors que les banques françaises les rationnaient sur ordre du gouvernement… une politique discutable, mais c’est un autre sujet !
À cette époque le terme « eurodollar » semait la perplexité chez les économistes, dont Raymond Barre, premier ministre (!) qui se demandait « est-ce une nouvelle monnaie ? ».
Je constatais avoir accès à des sources de financement à des coûts d’intérêt plus faible que sur le franc (à cette époque !), mais comportant un risque de change lorsque je réglerai mes dépenses en francs. À moi de faire au mieux pour l’entreprise.
Une lourde contrepartie

Mais la commodité du recours au dollar a une lourde contrepartie : une transaction en dollars tombe sous la juridiction américaine.
On se souvient de l’affaire BNP Paribas, qui fut condamnée à une très forte amende et a vu son activité aux États-Unis menacée, pour avoir commercé avec l’Iran.
Depuis, le gel d’une partie des réserves de la Banque centrale russe après l’invasion de l’Ukraine en 2022, ont rappelé à la Chine, à la Russie et à de nombreux pays, que la monnaie internationale est aussi celle d’une puissance politique.
D’où la réaction de ces pays : peut-on se passer du dollar ?
Pour répondre à cette question, voici les thèses, en partie opposées, de deux libéraux : Charles Gave et Henri Lepage.
2. Charles Gave : la dédollarisation est déjà engagée

La thèse de Charles Gave consiste à répondre que l’on peut tout à fait se passer du dollar et que, selon lui, ce mouvement a déjà commencé : il développe notamment cette idée dans son article « Plus besoin n’a besoin d’une monnaie de réserve », publié dans le n°63 de Conflits de mai-juin 2026.
Pendant des décennies, le système a permis aux États-Unis de financer très facilement leurs déficits extérieurs et budgétaires, parce que le reste du monde avait besoin de dollars et, surtout, d’actifs financiers libellés en dollars.
Les excédents commerciaux accumulés notamment en Asie étaient ainsi en partie recyclés vers les États-Unis sous forme d’achats de titres américains.
Les États-Unis bénéficiaient donc de ce que Valéry Giscard d’Estaing, reprenant une formule de Jacques Rueff, avait appelé le « privilège exorbitant » du dollar.
Pour Charles Gave, ce système est désormais fragilisé par la géopolitique : détenir des réserves en dollars ou dépendre entièrement du système financier, c’est accepter une sorte de soumission politique.
La Chine a toutes les raisons d’en tirer les conséquences. Que deviendraient ses actifs en dollars en cas de conflit majeur autour de Taïwan ?
D’où un mouvement de diversification monétaire : développement des règlements en monnaies nationales, accords permettant de commercer en renminbi (nom du yuan à l’extérieur de la Chine), constitution de circuits financiers moins dépendants du dollar et, surtout, achats d’or par plusieurs banques centrales.
Pour Charles Gave, qui s’en réjouit, cette évolution réduit le rôle des États-Unis.
Si les étrangers ont moins besoin de dollars, ils auront également moins besoin d’accumuler des actifs américains. Les États-Unis pourraient alors rencontrer des difficultés à financer leurs déficits budgétaires et leur déficit extérieur. Ils devraient notamment payer des taux d’intérêt plus élevés pour financer leur dette.
La dédollarisation serait donc beaucoup plus qu’un changement technique dans la facturation du commerce mondial : elle modifierait le rapport entre la puissance financière américaine et l’économie réelle mondiale.
3. Henri Lepage : détrôner le dollar sera difficile

Henri Lepage est un spécialiste du système monétaire international et, pour moi, il est surtout celui qui a réintroduit dans l’économie française le mot « libéral », avec deux ouvrages qui ont connu un énorme succès vers 1979 : « Demain le capitalisme » et « Demain le libéralisme ».

Il y avait déjà des libéraux en France mais ils étaient obligés de se présenter comme « conservateurs » ou « sérieux », et étaient souvent caricaturés du nom de « comptables ». Cette qualification est d’ailleurs toujours en usage, chez les populistes ou à gauche : si vous citez un chiffre qui ne plaît pas, on vous traite de « comptable ».
Lorsque j’ai préparé mon entrée à Sciences-po en 1964, j’ai constaté que l’on présentait le libéralisme comme une idéologie tombée en désuétude depuis près d’un siècle, alors que la vie universitaire et les affaires en étaient imprégnées en dehors de France !
Voici la réaction d’Henri Lepage :
« Je ne conteste pas les faits cités par Charles Gave : la Chine cherche effectivement à réduire sa dépendance au dollar, développe les paiements en renminbis, multiplie les accords bilatéraux et certains pays diversifient leurs réserves. Là où je diverge profondément, c’est sur l’interprétation de ces faits.
Ils concernent surtout le dollar comme monnaie de règlement et comme actif de réserve des banques centrales. Or le véritable dollar mondial est aujourd’hui essentiellement un système privé de crédit et de financement international, l’eurodollar.
En effet, le commerce international des biens comme des services nécessite toutes sortes d’opérations financières, non seulement le change, mais aussi la couverture à terme, les garanties (collatéral), les échanges de devises (swaps)
Changer de monnaie de facturation ne fera pas disparaître ce système bien commode.
D’ailleurs, malgré les tentatives chinoises, le dollar était encore présent dans 89,2 % des transactions mondiales de change en 2025, davantage qu’en 2022, et le crédit en dollars aux emprunteurs situés hors des États-Unis atteignait 14 300 milliards de dollars fin 2025, en hausse de 8,5 % sur un an.
La Chine construit donc bien des circuits permettant d’éviter le dollar dans certaines transactions, mais elle n’a pas construit une architecture monétaire capable de remplacer le système dollar.
La vraie question n’est donc pas : “Combien de transactions commerciales ne sont plus facturées en dollars ?” mais : “Quelle monnaie fournit au système mondial le crédit, le collatéral, les dérivés, la liquidité et surtout la capacité financière des intermédiaires qui permettent à toutes ces créances de circuler ?” Pour l’instant, la réponse demeure : le dollar. »
4. Le dollar est-il réellement menacé ?

Charles Gave constate la rupture géopolitique intervenue dans le système monétaire international.
Les sanctions contre l’Iran, l’extraterritorialité du droit américain et surtout le traitement des réserves russes ont donné aux gouvernements chinois, russe et à d’autres une raison rationnelle de chercher des solutions de remplacement. La tentative de dédollarisation en découle.
Par ailleurs, Charles Gave montre que cela ne mènera pas forcément à une nouvelle monnaie remplaçant le dollar. Le système peut évoluer vers une fragmentation monétaire : dollar dans une partie du monde, euro dans une autre, renminbi dans une partie des échanges asiatiques, monnaies nationales pour certains échanges bilatéraux et or comme actif de réserve politiquement neutre.
Mais de cette éventuelle dédollarisation régionale est loin d’un renversement du système.
Car le problème n’est pas seulement de savoir avec quelle monnaie, on achète une cargaison de pétrole. Il faut savoir dans quoi seront placés les milliards accumulés par le vendeur et en quelle monnaie se feront les opérations que nous avons décrites.
Il apparaît alors que Pékin est face à une contradiction : la Chine ne peut faire du renminbi une monnaie mondiale sans ouvrir beaucoup plus largement son marché financier, accepter la liberté des mouvements de capitaux et offrir aux investisseurs étrangers des garanties institutionnelles comparables à celles qu’ils trouvent dans les grandes économies occidentales.
Bref, le problème de Pékin provient de sa limitation des libertés économiques. Cette limitation et d’éventuelless décisions politiques rendent les opérateurs méfiants. Mieux vaut un inconvénient connu côté dollar qu’un risque politique extrême.
Toutefois, la domination américaine repose en partie sur la confiance dans la qualité des actifs américains. L’accumulation des déficits et de la dette des États-Unis pourrait éroder cette confiance.
Les données les plus récentes ne montrent pourtant pas encore de basculement. Au premier trimestre 2026, la part du dollar dans les réserves mondiales est même remontée à 57,13 %, mouvement en partie explicable par les variations de change.
À mon avis, le remplacement du dollar comme monnaie centrale sera difficile et il est dangereux de casser un système vital qui marche.
Pourquoi ce système international est-il vital ? Par ce que nous avons besoin de produits et de services étrangers, et maintenant plus que jamais, avec la mondialisation des produits et services.
Et l’euro ? Si son rôle augmentait il se trouverait à la fois politiquement plus puissant, mais avec une possibilité de laxisme comme on le voit pour les États-Unis.
Pour conclure, je ne pense pas que le dollar soit sur le point d’être remplacé mais sa domination absolue pourra être progressivement érodée.
Et surtout, l’avenir n’est peut-être pas celui d’un duel entre le dollar et le renminbi. Il pourrait être celui d’un système plus fragmenté, dans lequel le dollar resterait la première monnaie mondiale, mais où une proportion croissante des échanges internationaux parviendrait à s’en passer.
Source : yvesmontenay.com
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