LES AMAZONES DU BÉNIN

par Claude TIMMERMAN

Schématiquement, on pourrait dire que des entités politiques organisées existent dès avant le XVIeme siècle dans cette zone dominée par les Yorubas (très présents au sud à l’ouest du Niger encore aujourd’hui dans l’actuel Nigéria) et les Fons proches des Ewes, populations côtières majoritaires au sud du Togo…

L’histoire qui nous intéresse plus directement est celle des Fons dont l’activité économique sera florissante dès le XVIeme siècle grâce à l’arrivée de marranes portugais qui vont enrichir considérablement la zone côtière par le commerce très spécifique de la traite négrière à l’exportation…

Au XVIIeme siècle cette zone compte trois royaumes politiquement organisés, tous issus de tribus de Fons où les occidentaux fondent des comptoirs :

  • Danxomé (nom qui sera traduit par les occidentaux en « Dahomey ») au nord, de capitale Abomey
  • Allada ou Adanwssa (en dialecte Fon) de capitale Savi
  • Xweda enclave indépendante côtière du sud-ouest, de capitale homonyme qui sera traduite par les occidentaux en « Ouidah »

Vassal alors du royaume d’Allada, le royaume de Xweda est alors très souvent mentionné dans les récits d’expéditions européens. Il entre dans l’histoire en 1671, quand les Français fondent un comptoir à Savi, sa capitale.

Aho Houegbadja , est considéré comme le fondateur du royaume du Dahomey.

Royaume du Dahomey en 1894 au moment de la conquête française (frontières actuelles du Bénin).

De teint clair, grand et fort, le prince Aho arrive au pouvoir sous le nom fort de Houegbadja. Il succède à son oncle, Dakodonou, et règne de 1645 à 1685. Houegbadja fonda la cité Abomey en construisant son palais (nommé Agbome qui signifie « au milieu des remparts ») près de Guedevi, à quelques kilomètres au nord-ouest de Bohicon, et annexe les petites chefferies de la région et commence à développer le commerce des esclaves avec traiteurs venus de la côte.

Palais du roi Houegbadja

Son fils Houessou Akaba (ou Hwesu Akaba) est considéré comme le quatrième roi d’Abomey. Il régna de 1685 à 1708, date à laquelle il succombe à une épidémie de variole la veille d’une importante bataille.

Il est alors décidé de cacher sa mort en déguisant sa sœur jumelle Hangbé afin de ne pas décourager les combattants. Le combat est gagné, et Hangbé remplace son frère comme reine du royaume mais cette fois sous son vrai nom.

Ce sera la seule reine du Danxomé qui règnera de 1708 à 1701. C’est elle qui va créer une troupe de femmes combattantes, initialement pour pallier le manque d’hommes soit parce qu’ils ont été massivement tués au combat, soit surtout parce qu’ils ont été vendus comme esclaves.

Elle sera écarté du trône par Dossou Agadja (ou Agaja) qui règnera de 1711 à 1740. (Selon les versions, il aurait soit succédé à son frère Houessou Akaba Akaba, soit remplacé la reine Hangbè, jumelle d’Akaba.)

Agadja attaque et conquiert Allada en 1724, puis Savi (Xweda), déjà vassal d’Allada, en 1727 ; il prend ainsi le contrôle de la principale route commerciale menant à la côte, érige la traite des esclaves en monopole royal et renforce son Etat centralisé à Abomey, la capitale du Royaume.

Sa puissance militaire est déjà le fait d’une troupe d’élite d’amazones qui ont enflammé l’imaginaire européen au temps de Béhanzin et de la colonisation – dénommées les Agon’djié.

Ce qui signifie en langue fon « Ote-toi de là.. » (Aujourd’hui on dirait « Dégage »)

Ce groupe de femmes guerrières est appelé aussi Mino (Mi-No), par les militaires dahoméens ce qui signifie « nos mères » en langue fon, par l’armée masculine du Dahomey.

A droite, une nyekplohento. A gauche, une gulonento

À l’époque du roi Ghézo (qui gouverne de 1818 à 1858), le Dahomey se militarise de plus en plus. Ghezo donne une grande importance à l’armée, augmente son budget et améliore sa structure. Il intégra officiellement les mino dans l’armée du Dahomey.

Les Mino seront très entraînées ; elles obtiendront des uniformes et seront équipées avec des fusils danois (obtenus via la traite des esclaves). À cette époque, les Mino sont entre 4 000 et 6 000 femmes et représentent environ le tiers de l’armée du Dahomey.

Cette période historique trouble de l’unification du Dahomey sous l’égide de la reine Hangbé et sur fond politique d’expansion hégémonique et politique liée à l’enrichissement par la traite vient de servir de trame à un film très ˝hollywoodien˝ qui relate le début de l’épopée des agondijés : « The Woman King », une fiction sur les célèbres Amazones béninoises du temps du roi Genzo…

Et il est clair que l’orientation très féministe et antiraciste de la thématique du film qui effleure sans les approfondir les heurts avec les troupes esclavagistes des royaumes rivaux de la côte, notamment de Xweeda (qui donnera Ouidah) n’a pu éviter – à la fureur des wokistes – l’évidence de la prépondérance des béninois dans l’acheminement et la commercialisation des esclaves.

Ce qui a valu au film le boycott de la bien-pensance hollywoodienne qui se souciait beaucoup plus de l’exaltation de la présence des acteurs africains que du respect de la rigueur historique que le film a cherché à respecter.

L’esclavage en Afrique de l’ouest et la traite à destination des Amériques n’ont jamais été dûs à de vilains européens (sauf quelques armateurs anglais ou français pour le très marginal commerce triangulaire à destination des Antilles soit environ 500 000 transportés ; contre un minimum de 11 millions envoyés aux USA, au Brésil et en Colombie) : l’exportation a toujours été le fait de tribus locales[1] !

Deux familles issues d’aventuriers de souche marrane hispanique, métis brésiliens, ont dominé la traite sur la ˝côte des esclaves˝ au XIXeme siècle et y ont amasser des fortunes colossales reconverties à la fin du siècle dans des plantations notamment de cocotiers et des palmeraies

  • Felix de Souza  au Bénin qui sera vice-roi de Ouidah où il a sa statue, dont la petite fille fut « première dame » du pays était l’épouse du président
  • Francisco Olympio au Togo dont le petit fils Sylvanus sera le premier président lors de l’indépendance et sa famille joue aujourd’hui un rôle essentiel dans la vie politique du pays

Le royaume dès le début du XVIIIeme siècle était empêtré dans des guerres incessantes, ce qui entraîna un déclin de la population masculine et une opportunité (ou plutôt une nécessité) d’utiliser des femmes pout combler cette lacune sur le champ de bataille. Ghezo était dans une situation difficile dans les années 1830 et 1840 : même si les prix des esclaves baissait, on pouvait encore gagner beaucoup d’argent en vendant des esclaves, ce qui était toujours plus rentable que la vente d’huile de palme.

D’autant que la production d’huile de palme nécessitait elle aussi l’utilisation d’Africains capturés. Ce n’est qu’en 1852 que le roi Ghezo (portrait ci-dessous) accepta enfin de mettre un terme à la participation du Dahomey à la traite négrière, après des années de pression de la part du gouvernement britannique, qui avait aboli l’esclavage dans ses colonies en 1833.

Les Agodjie sont restées une force militaire importante jusqu’en 1892, lorsque les Français ont conquis le royaume du Dahomey et désarmé son armée. (https://www.nofi.media/2018/02/tata-adjatche-amazone-du-dahomey-2/1616)

Une femme holli du Bénin.

On leur a rendu hommage au Bénin en juillet 2022 : https://www.jeuneafrique.com/1367556/culture/benin-lamazone-bio-guera-et-lobelisque-aux-devoues-trois-monuments-pour-se-reapproprier-lhistoire/

Une statue monumentale en cuivre et bronze haute de 30 m d’une mino a été érigée :

Inspirée des Agodjié ou Mino, corps de femmes guerrières constitué par la reine Tassi Hangbè, unique souveraine du Danxomè entre 1708 et 1711, la statue de l’Amazone se veut une ode à la femme béninoise : « De par son positionnement, en face de la présidence de la République, c’est une statue qui est appelée à symboliser le peuple des Amazones, une statue qui est appelée à marquer la ville. Une ville a besoin de repères et les deux participent au récit national il y aura la stèle qui va raconter ce à quoi cette statue est destinée. Cela nous amène à apprendre l’épopée des amazones et enfin la place de la femme », expliqua l’architecte béninois Luc Gnacadja.

Dahomey warriors in 1893

« Les Amazones ont joué un rôle prépondérant dans le royaume de Dahomey, l’actuel Bénin. Protectrices du roi Ghezo, qui a régné sur le Dahomey de 1818 à 1858, elles ont formé une troupe d’élite, lui jurant fidélité jusqu’à la mort. Ces redoutables gardes du corps féminins étaient souvent recrutées à l’adolescence par le roi pour leur force et leur beauté mais aussi parce que la main-d’œuvre était de plus en plus rare en raison de la traite européenne des esclaves. »

Les amazones guerrières du Dahomey. (D’après une photographie communiquée par M. le colonel Dinnematin-Dorat.) (1890)

C’est à ce royaume fon du Danxomé francisé en « Dahomey » couvrant alors pratiquement la moitié sud de l’actuel Bénin que va se heurter le colonisateur français à la fin du XIXeme siècle, et singulièrement à Béhanzin qui en sera le dernier empereur régnant…

In 1894, the last King of Dahomey, Béhanzin, surrendered his person to Alfred-Amédée Dodds

Ce prince, dénommé Kondo, est couronné roi Béhanzin le 6 janvier 1890 – après la mort de son père le 28 décembre 1889, au terme de près de quarante années de règne – son demi-frère Ahanzo, héritier direct du trône, étant mort mystérieusement (sans toute empoisonné par Kondo lui-même).

 Behanzin, ex-roi du Dahomey exilé à Blida.

Le règne de Kondo, dit Béhanzin, commence rituellement dans le sang des sacrifices humains…

« Victims for sacrifice » – from The history of Dahomy, an inland Kingdom of Africa, 1793

Or, deux ans avant, le 13 mai 1888, le gouvernement impérial brésilien, dernier état esclavagiste des Amériques avait promulgué la Loi d’or qui supprimait l’esclavage, et du même coup le dernier client de la traite atlantique.

Un bas-relief consacré à l’exploit guerrier d’une amazonel représentée venant en à bout de son ennemi avec sa houe, elle rejoint les rois, divinités et autres rares personnages dont l’ image illustrera à jamais l’histoire de Dahomey.

La tradition rapporte qu’au-delà des 14 garçons et 14 filles rituellement sacrifiés lors des couronnements à Abomey, des centaines de captifs – destinés à la traite, mais ne trouvant plus alors preneur vers l’Amérique – furent alors égorgés en l’honneur de l’avènement du souverain…

les Amazones, femmes soldats du Dahomey

Béhanzin s’opposa violemment à la colonisation française (et est aujourd’hui devenu symbole de la résistance nationale)

The célébration at Abomey(1908). – Dance of the Fon chiefs

Après de nombreux combats, dont certains parfois victorieux, Béhanzin fut finalement vaincu et déporté en Martinique en 1894 ; il mourra, toujours exilé, mais ramené en Algérie, en 1906 …

Depuis cette date les rois d’Abomey, par l’entremise des régents des maisons royales, ont conservé un important statut coutumier et religieux, durant toute la période coloniale…

Ils sont aussi les garants de la religion, le vaudou dont tous les dignitaires font allégeance au roi.

Zoomorphic representation of Béhanzin as a shark

[Rappelons à ce sujet – aussi mystérieuse et angoissante que puisse apparaître cette religion – que le vaudou, religion animiste côtière essentiellement togolaise et béninoise, toujours localement très présente, apportée par les esclaves aux Antilles, n’a pratiquement rien à voir avec la version dégénérée, présentée là-bas aujourd’hui à des touristes naïfs, notamment à Haïti, à travers des cérémonies ˝folkloriques˝ forgées de toutes pièces…]

Les marchands européens notent leur présence au Dahomey ainsi que celle d’autres femmes guerrières parmi les Ashantis (peuple occidental de l’est Togo anglais, aujourd’hui au Ghana).

Cérémonie de la cour des Asantes en 1817

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En 1890, le roi Behanzin (portrait ci-dessous) commence à combattre les forces françaises au cours de la Première Guerre du Dahomey.

Les heurts seront violents notamment en 1892

Finalement, renforcés par la Légion étrangère et disposant de meilleures armes dont des mitrailleuses ainsi que d’une cavalerie et de l’infanterie de marine, les Français infligent aux Dahoméens des pertes dix fois supérieures aux leurs. Après plusieurs batailles, ils finissent par l’emporter.

Les Légionnaires écriront plus tard sur « l’incroyable courage et audace » des Amazones.

Le régiment ne résista pas aux armes automatiques les plus récentes et fut décimé par les troupes françaises.

La dernière survivante connue des Mino était nommée Nawi. En 1978, lors d’un reportage dans le village de Kinta, un historien béninois rencontra Nawi, qui disait avoir combattu les Français en 1892. Nawi est morte en novembre 1979, âgée de plus de 100 ans

https://www.cairn.info/revue-annales-2008-4-page-739.htm

En 1441, l’arrivée des premiers esclaves noirs à Lisbonne annonce une traite atlantique, massive et spéculative, qui s’enracine dans les formes médiévales de l’esclavage méditerranéen et est soumise aux rythmes et aux modalités des traites multiples intrafricaines s’achevant aux côtes et transsaharienne (vers Tombouctou à l’ouest ou Zanzibar à l‘est).

C’est cinquante ans avant le début des grandes explorations… et avant l’expulsion judéo-arabe – 1492 (Espagne), 1496 Portugal – qui va propulser tout un monde marrane, ou non converti, dans le commerce international et notamment dans le commerce des esclaves reprenant à partir de l’Afrique (notamment de l’Ouest) la grande tradition des rhadanites au long de la route de la soie ramenant les esclaves pour les faire castrer avant de les vendre au califat de Cordoue… (https://metainfos.com/2026/07/24/traore-et-la-traite-arabo-musulmane/)

Pendant le premier siècle de la colonisation (1500-1600), le continent américain reçoit moins de 200 000 esclaves, alors qu’entre 1440 et 1640, 350 000 à 400 000 Africains sont introduits au Portugal et en Espagne. Entre 1515 et 1520, 1 000 à 1 500 esclaves quittent annuellement le seul entrepôt d’Arguin à destination de Lisbonne…

https://www.fichier-pdf.fr/2023/12/07/comprendre-le-benin-par-claude-timmerman/preview/page/1

http://laretraitedejacky.com/les-amazones-du-dahomey/


[1] Voir le dossier de Strategika particulièrement mal reçu par les wokistes de tout poil et antiracistes qui n’ont jamais foutu les pieds en Afrique… Mais ceux-là évidemment savent tout sans rien connaître, et bénéficient étrangement du secours d’historiens français plus soucieux de l’idéologie antiraciste qu’ils veulent servir que de réalité :


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