LA FOLIE DE CEUTA

par Apostolos APOSTOLOU

Depuis plus d’une décennie, l’Union européenne aborde l’immigration avec la même logique : réagir aux crises plutôt que de les prévenir. Chaque nouvelle crise s’accompagne de déclarations solennelles, de sommets extraordinaires et de promesses de réforme, mais le résultat est toujours le même. Les flux migratoires persistent, les organisations criminelles prospèrent et les États membres restent divisés. C’est le portrait d’une Europe incapable de transformer sa puissance économique et politique en une stratégie efficace de contrôle des frontières.

L’incident de Ceuta est emblématique. En quelques heures seulement, des milliers de personnes ont rejoint l’enclave espagnole depuis le Maroc, traversant la mer à la nage ou tentant d’escalader les clôtures. Ces images auraient dû marquer un tournant dans la politique migratoire européenne. Au lieu de cela, elles sont devenues un symbole de plus d’une Union qui observe les événements, les commente, puis revient à la normale.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a qualifié ces images d’« inacceptables ». Mais la véritable question est : qu’a-t-on fait pour empêcher que de tels incidents ne se reproduisent ? Les mots ne suffisent pas à endiguer le flux migratoire, ils ne dissuadent pas les départs et, surtout, ils ne parviennent pas à démanteler le gigantesque système criminel qui prospère grâce au trafic d’êtres humains.

Le paradoxe est flagrant. Bruxelles débat sans cesse de quotas, de redistribution, d’accueil et de réformes bureaucratiques, tandis que le cœur du problème reste souvent dans l’ombre. Derrière chaque embarcation, chaque traversée irrégulière et chaque voyage désespéré se cache un réseau qui s’enrichit de milliers d’euros en exploitant la vulnérabilité des migrants. Les trafiquants n’improvisent pas : ils planifient, recrutent, s’enrichissent et réinvestissent. Ils ont transformé le désespoir en une industrie multimilliardaire.

Pourtant, on a l’impression que l’Union européenne continue de privilégier la gestion des conséquences plutôt que la démantèlement du modèle économique des réseaux criminels. On parle de solidarité entre États, mais beaucoup moins de renseignement, de coopération en matière d’enquêtes, de saisie d’avoirs et d’opérations internationales contre les organisateurs de trafic de migrants.

À cela s’ajoute une autre faiblesse : l’Europe semble avoir renoncé à exercer une véritable dissuasion. Chaque crise démontre comment les flux migratoires peuvent être instrumentalisés par des pays tiers pour exercer une pression politique. Lorsque les frontières deviennent un levier diplomatique, cela signifie que la politique étrangère européenne a perdu toute capacité d’initiative.

Les divisions internes aggravent encore le problème. D’un côté, certains gouvernements réclament un renforcement des contrôles aux frontières, une accélération des procédures de rapatriement et un renforcement de Frontex. De l’autre, d’autres continuent de privilégier une approche axée sur l’accueil. Il en résulte un compromis permanent qui ne satisfait personne et laisse des questions fondamentales en suspens.

L’impression générale est que Bruxelles préfère aborder la question sous un angle humanitaire et administratif plutôt que comme un enjeu stratégique de sécurité européenne. Pourtant, ces deux dimensions ne sont pas contradictoires. Défendre les frontières extérieures, c’est aussi empêcher que des milliers de personnes ne tombent entre les mains d’organisations criminelles sans scrupules. Une frontière contrôlée n’est pas l’antithèse de la solidarité ; c’est la condition sine qua non d’une gestion de l’immigration ordonnée et crédible.

L’Europe dispose des ressources économiques, des outils technologiques et des capacités diplomatiques nécessaires pour élaborer une politique différente. Il est indispensable de renforcer la coopération avec les pays d’origine et de transit, d’intensifier les enquêtes contre les trafiquants, d’accélérer le rapatriement des personnes ne bénéficiant pas d’une protection internationale et de mettre en œuvre une politique étrangère capable d’empêcher que l’immigration ne soit instrumentalisée à des fins de pression géopolitique.

La véritable erreur de l’Union européenne n’est pas seulement de sous-estimer le phénomène migratoire. Elle consiste à projeter l’image d’une institution qui réagit aux événements plutôt que de les maîtriser. Chaque nouvelle crise ne fait que confirmer cette impression. Et tant que Bruxelles se contentera de déclarations circonstancielles sans s’attaquer résolument au système criminel qui alimente les flux migratoires irréguliers, les trafiquants continueront de dicter le cours des événements.

Pour un continent qui aspire à jouer un rôle de premier plan sur la scène internationale, il s’agit d’une capitulation politique, avant même la capitulation administrative. L’Europe peut soit continuer à gérer les crises, soit enfin décider de les maîtriser. Jusqu’à présent, malheureusement, elle a choisi la première option.

Source : https://www.destra.it/


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