par Jordi GARRIGA
L’art de la guerre repose avant tout sur la tromperie. Lorsque des militaires (aux Pays-Bas) organisent des exercices de construction de camps de concentration pour prisonniers de guerre russes, personne ne dira qu’une guerre à grande échelle se prépare : on parlera d’entraînement nécessaire, de mesure défensive et, surtout, de geste humanitaire. Mais le langage n’est pas entièrement trompeur. Si les prisonniers visés sont spécifiquement russes, c’est parce qu’une guerre contre la Russie existe déjà, tapie dans le tiroir d’un ministère. L’ennemi n’est pas improvisé : il est désigné bien à l’avance. (https://www.lindependant.fr/2026/06/17/guerre-en-ukraine-pour-la-premiere-fois-depuis-la-guerre-froide-larmee-des-pays-bas-teste-un-camp-pour-2-000-prisonniers-de-guerre-russes-en-cas-de-13422191.php)
Cette désignation n’est pas fortuite. Elle fait partie de la doctrine des élites politiques européennes, entièrement soumises à la logique unipolaire américaine et qui déploient des efforts de propagande considérables pour la défendre. La menace russe leur est, en ce sens, doublement profitable : d’une part, elle leur permet de marquer des points auprès de leurs véritables maîtres, Washington et les marchés financiers mondiaux, avides de mettre la main sur les ressources russes et d’un autre côté, elle maintient la population dans un état de peur latente qui neutralise toute réaction face à la détérioration de ses conditions de vie, puisque chaque difficulté (énergétique, économique ou sociale) peut être opportunément imputée aux machinations de la Russie et de ses alliés, la Chine et l’Iran.

Il convient de se demander dans quelle mesure cette architecture de la peur rappelle des épisodes déjà vécus en Europe. Il existe, en effet, deux parallèles historiques, qui sont aussi deux divergences. Le premier est idéologique : dans les années 1930, l’URSS était le siège de l’Internationale communiste, qui dirigeait des partis communistes européens extrêmement disciplinés vis-à-vis de Moscou ; aujourd’hui, le centre de gravité idéologique s’est déplacé vers l’Occident, devenu le fief d’un mondialisme libéral, fondé sur les droits de l’homme et proche du wokisme, qui opère par le biais d’ONGs et de groupes affiliés visant à démanteler les pays de l’intérieur jusqu’à ce que leurs gouvernements finissent par se soumettre aux directives de Washington et de Bruxelles. À l’opposé de ce projet, la Russie se présente comme un bastion conservateur et traditionnel, où la famille et la communauté conservent encore une certaine influence.

Le second parallèle est plus troublant encore car il évoque directement le projet d’invasion et de colonisation du Troisième Reich, déjà annoncé sans équivoque dans Mein Kampf d’Hitler, où les Russes et les Slaves en général étaient décrits comme une race inférieure dont les territoires devaient servir d’espace vital (Lebensraum) et dont les ressources devaient être données au peuple allemand. Aujourd’hui, la rhétorique raciste explicite a disparu, mais la critique de la Russie repose sur un postulat sous-jacent très similaire : la supériorité de la démocratie libérale occidentale, seul régime acceptable sur la planète, destiné à civiliser et à faire progresser les peuples qui n’ont pas eu la chance de vivre dans une démocratie comme celle de l’Occident. De là découle la conclusion que la Russie doit être démocratisée (comprendre : colonisée) et morcelée afin que, nous dit-on, tous ses habitants puissent vivre en liberté. Cette idée séduit aujourd’hui nombre de personnes à travers le monde, tout comme elle a jadis séduit les volontaires européens partis combattre en Russie contre le communisme international sans se rendre compte qu’ils n’étaient rien de plus que de la chair à canon pour l’impérialisme allemand. L’impérialisme d’aujourd’hui est, tout simplement, occidental.

Comment les Russes sont-ils perçus dans ce contexte par les pays baltes ? Il serait plus juste de poser la question à un citoyen balte, et les réponses seraient certainement très variées. Mais il est difficile d’ignorer l’énorme pression médiatique qui tend à dépeindre les Russes comme des êtres malveillants tapis dans l’ombre. Il suffit de voir ce qui s’est passé (et continue de se produire) en Ukraine, où la haine nationaliste envers la Russie a atteint un tel niveau que des collaborateurs de la Seconde Guerre mondiale sont érigés en héros nationaux, sous prétexte qu’ils auraient simplement profité de l’opportunité offerte par l’invasion allemande. Dans les pays baltes, on trouve des musées et des mémoriaux dédiés aux vétérans antibolcheviques de cette même guerre : une activité qui, dans le reste de l’Europe, notamment en Allemagne ou en France, serait impitoyablement réprimée, mais qui est tolérée ici car elle sert un objectif bien précis : ériger un rempart psychologique contre la Russie. Ce n’est pas sans rappeler le soutien apporté par Washington aux islamistes radicaux pour ses propres intérêts, sans se soucier des dommages culturels et émotionnels que ce soutien engendre.

La politique balte est, de fait, pleinement alignée sur les intérêts de l’Union européenne et sa dérive belliqueuse, et cet alignement se traduit par une russophobie à deux niveaux. Au niveau institutionnel, elle se manifeste par l’effacement systématique du passé soviétique (noms de rues, monuments) et la construction d’un récit historique culpabilisant des pays baltes, où ils sont toujours victimes et la Russie toujours bourreau, malgré le fait que le niveau de vie dans ces républiques ne soit pas bien meilleur. Les Lettons de l’époque n’avaient guère de raisons d’envier leur situation actuelle ; aujourd’hui, ils sont de véritables colonies d’un empire. Sur le plan social, la discrimination envers les Russes de souche est tout aussi flagrante : la disparition du russe des écoles, l’obligation de maîtriser les langues locales pour renouveler sa citoyenneté – une condition qui a rendu apatrides de nombreux Lettons et Estoniens qui y vivaient depuis quarante ou cinquante ans. Des personnes qui étaient hier de simples voisins sont désormais des apatrides, voire soupçonnées d’être des agents de Moscou. Autant porter une étoile sur leurs vêtements. (https://www.revueconflits.com/les-pays-baltes-se-sont-coupes-de-la-russie-entretien-avec-celine-bayou/ et http://euro-synergies.hautetfort.com/archive/2024/10/17/la-scandinavie-et-les-pays-baltes-preparent-un-second-front-contre-la-russi.html).

Ce nationalisme exacerbé, par ailleurs, n’est pas l’apanage des pays baltes ou de l’Ukraine. Quand on entend des Ukrainiens ou des Baltes revendiquer leur identité européenne face à des Russes dépeints comme asiatiques, la langue étant le facteur déterminant, il est difficile de ne pas reconnaître le même discours que celui employé par certains nationalistes catalans, qui se considèrent comme européens et d’origine carolingienne, par opposition aux « Espagnols » dépeints comme arriérés, obscurantistes, autoritaires et africains. C’est fondamentalement la même chose qu’on dit de la Russie, appliquée à une autre frontière.Et c’est là que réside le véritable danger : quiconque, d’origine russe ou non, s’oppose à ce nationalisme extrême attisé par l’Occident dans les pays baltes, se retrouve pris dans un engrenage de silence, de boycotts et d’ostracisme social. Car avant d’en arriver aux camps de concentration, il faut toujours les légitimerd’abord dans les esprits.
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