par MIchel LHOMME
Lors des élections présidentielles péruviennes de 2016, Gregorio « Goyo » Santos, menant campagne depuis sa prison, avait recueilli environ 4 % des suffrages au niveau national. Ce pourcentage, qui visait à consolider un important vote « anti-système » provincial, avait finalement coûté des voix cruciales à Verónika Mendoza, candidate de la gauche bien pensante, la gauche modérée et caviar de la capitale et l’avait empêchée d’accéder au second tour. À l’époque, l’un des principaux reproches adressés à Mendoza était son programme progressiste, « woke », nous dirions « bobo » jugé déconnecté des électeurs andins et ruraux, ce qui avait fini par affaiblir son projet politique.

En 2021, la gauche progressiste de Lima, celle de Miraflores, celle des artistes, des intellectuels, des citoyens au niveau d’études supérieures a persisté dans un discours qui, tout en intégrant certaines revendications de l’électorat andin contestataire, restait en contradiction avec nombre de ses valeurs traditionnelles, patriarcales, identitaires, ethniques. Dans ce contexte, Juntos por el Perú avait proposé à Verónika Mendoza son véhicule électoral, celle-ci n’ayant pu se présenter sous sa propre bannière. Cependant, l’électorat andin contestataire avait alors plébiscité la candidature de Pedro Castillo (photo ci-dessous), lui aussi portant dans l’hémicycle son sombrero, un instituteur rural inculte ayant cependant une longue expérience de la direction syndicale des enseignants et parfait représentant d’un populiste provincial ethnico-indien revanchard et anti-espagnol :

Castillo incarnait dans un pays ultra-centralisé l’alternative régionale et décentralisatrice. Politiquement plus radical que la gauche de Lima, comportant dans son équipe d’anciens terroristes, il incarnait les valeurs traditionnelles de l’électorat indien qu’il soit andin ou amazonien et, surtout, il était perçu dans ses manières, ses vêtements, ses discours radicaux comme l’un des leurs. Ce vote identitaire ethnique a alors déferlé sur les communautés paysannes et les zones rurales, supplantant le projet de la gauche progressiste urbaine. Pedro Castillo, actuellement emprisonné, fut élu Président :

Après l’échec de la tentative de son coup d’État pour renverser le Congrès et déclarer une assemblée constituante, Dina Boluarte, sa vice-présidente le remplaça après sa destitution et elle eut alors l’opportunité de renouer le dialogue avec l’électorat de la gauche progressiste de Lima. Elle choisit alors de gouverner avec les segments du pays qui avaient été défaits aux urnes. Pour de nombreux électeurs du sud et des zones rurales, ce choix fut interprété comme la confirmation que la démocratie n’était plus la démocratie, que Dina Bolluarte comme tant d’autres l’avait trahi. Cette situation fut aggravée par l’insécurité montante et surtout la répression violente de manifestations andines populaires (photo ci-dessous) qui fit des dizaines de morts et creusa alors totalement le fossé entre l’État central et cette partie indienne de la population provinciale, en particulier dans la région de Puno, celle autour du lac Titicaca.

En 2026, Roberto Sánchez, député et ancien ministre du Tourisme sous Castillo, tente dans ce second tour qui s’achèvera ce dimanche 7 juin de tirer profit de ce mécontentement en reprenant la rhétorique populiste, ethno-andine qui avait porté Castillo au pouvoir. Selon divers sondages, Sánchez bénéficierait d’un noyau dur d’électeurs particulièrement bien défini, surtout en zone rurale, dans la sierra et la selva. Il arbore opportunément en permanence son sombrero pour faire peuple alors qu’il a toujours habité dans un quartier de la classe moyenne de la capitale, le quartier de San Borja. Pour séduire les « indiens » il s’est même doté de deux vice-présidentes en polleras (voir photo ci-dessous), la pollera désignant principalement unejupe large et colorée qui rerprésente le vêtement traditionnel des femmes andines, très représentatif du folklore local.


Ces deux images d’un Pérou traditionnel identitaire contraste pourtant avec la modernisation réelle du pays, la vitalité et l’ouverture de sa jeunesse y compris provinciale aujourd’hui largement ocidentalisée. Mais pour capter l’électorat provincial, on ressort les grosses ficelles tel Antauro Humala, assassin d’un policier pressenti pour être pourtant le futur Ministre de l’Intérieur si Roberto Sanchez l’emportait dimanche, propose sans rire l’envoi de deux cent soldats commando des forces spéciales péruviennes pour capturer à Madrid le roi d’Espagne et ainsi venger enfin l’assassinat d’Atahualpa !

Au premier tour de la campagne 2026, le 12 avril, on avait noté l’ascension assez rapide de Jorge Nieto, candidat de la gauche miraflorine universitaire qui s’était heurtée à celle disons communiste d’Alfonso López Chau. Cependant, c’est Roberto Sánchez qui obtint la deuxième place, réussissant sans doute l’exploit de réunir la gauche andine et une partie de la gauche caviar. Cela ne doit pas être sous-estimée.

Il est possible qu’au second tour, cette union des deux gauches fasse le plein de ses électeurs et même plus. La force du vote Sanchez est en effet la province, les zones sud et populaires de Lima (Manchay, Pachacamac, Lurin) où la fraude fut d’ailleurs manifeste lors du premier tour. Un électorat indien désabusé se sent toujours ignoré par le pouvoir en place, détesté par les élites de Lima, condamné à la pauvreté et à la survie, marginalisé et oublié – et il faut l’écrire, à juste titre vu l’état déplorable des infrastructures régionales. Or, cela fait des années que cet électorat ethnique, andin et amazonien continue de rechercher son candidat représentatif.

Sanchez s’est retrouvé au second tour parce que la droite politique avait concentré l’essentiel de ses attaques sur López Chau (candidat de l’extrême-gauche terroriste) et Jorge Nieto (la gauche caviar liménienne). En revanche, elle s’était montrée relativement indulgente envers Sánchez, probablement convaincue qu’il serait un adversaire gérable lors d’un éventuel second tour, ce qu’il fut en partie malgré un discours agressif et déloyal envers son adversaire et l’absence de chiffrage et de précisions sur son programme électoral. Le candidat malheureux de la droite conservatrice, le trumpiste Lopez Aliaga, ami de Marco Rubio, pour des raisons de querelles politiciennes et ignorant voire méprisant l’intérêt général du pays ne reportera pas nécessairement ses voix comme ses militants le devrait sur la candidate de la droite libérale, celle de Fuerza Popular, Keiko Fujimori.

L’élection de Castillo a constituée une exception, née du contexte tragique de la pandémie. Sanchez pourrait aussi l’être dimanche, ce 7 juin 2026, par la conjonction des deux gauches réunies contre un nom, le nom de sa rivale, toujours très difficile à porter dans les milieux populaires celui de la dynastie japonaise des Fujimori. Enfin, derrière Sanchez, il ne faut pas oublier que se cache toute l’économie informelle de l’extraction minière illégale qui génère des milliers de dollars, le narco-trafic, la corruption de Pétro-Peru, et une partie des églises évangéliques qui lui apporte leur soutien par un anti-catholicisme primaire de sorte que le second tour de dimanche prochain demeure à l’heure qu’il est toujours indécis, Keiko Fujimori n’étant actuellement que légèrement en tête selon les derniers sondages autorisés.

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