par Michel LHOMME
Les jours passent et l’objectif principal des pressions exercées par les États-Unis sur le gouvernement cubain demeure flou. Une possibilité est une transition vers des élections démocratiques, c’est-à-dire la fin de la dictature (https://metainfos.com/2026/06/03/cuba-libre-1-4-vers-une-transition-democratique/). Une autre, plus réaliste, consiste à obtenir des changements tout en maintenant le Parti communiste au pouvoir (méthode actuellement pratiquée au Venezuela).

Le contexte cubain est marqué par une crise humanitaire qui ne va cesser de s’aggraver en raison de la pénurie d’énergie accentué par la crise au Proche-Orient sur le détroit d’Ormuz. Le président Donald Trump a déclaré que le régime était au bord de l’effondrement et a appelé à des négociations avant qu’il ne soit trop tard. Son homologue castriste, Miguel Díaz-Canel, (photo ci-dessous) a répondu que des négociations étaient possibles à condition que les affaires intérieures cubaines ne soient pas abordées. Ces déclarations publiques ne sont pas toujours exactes. Des informations contradictoires circulent concernant d’éventuelles discussions secrètes mais celles-ci ont bien été confirmées par le Président cubain.

Contrairement à l’opération qui a renversé le régime vénézuélien, aucune accusation de trafic de drogue ne pèse sur les dirigeants cubains. On sait que ces accusations ont au contraire joué un rôle clé dans la rhétorique précédant l’enlèvement de Nicolás Maduro.

Pourtant, entre 1979 et 1981, Cuba a permis à des trafiquants de drogue colombiens d’acheminer de la drogue vers les États-Unis via l’île et de fournir des armes au groupe de guérilla M-19. Deux individus impliqués, Johnny Crump et Jaime Guillot Lara, ont témoigné lors d’une enquête fédérale américaine, révélant leurs relations avec des responsables cubains, dont l’ambassadeur à Bogota, Fernando Ravelo Renedo, qui a été expulsé du pays. Un scandale d’une plus grande ampleur a éclaté en 1989 lorsqu’un tribunal révolutionnaire a ordonné l’exécution d’officiers militaires ayant conspiré avec le cartel de Medellín pour transporter de la cocaïne en Floride. Fidel Castro s’y attendait : les détails de l’opération allaient être révélés à Miami.
Le lien cubain était sur le point d’être mis au jour car le principal instigateur, Reinaldo Ruiz, plaida coupable aux États-Unis et commença à détailler ses accords avec le colonel Tony de la Guardia – l’un des exécutés – qui rendait compte au ministre de l’Intérieur, José Abrantes, membre de l’élite dirigeante. Le plus choquant dans ces exécutions fut l’inclusion du général Arnaldo Ochoa, héros de la révolution. Bien qu’il n’ait pas participé au trafic de drogue, il représentait une menace pour les Castro. Les procès furent orchestrés à l’image des procès de Moscou. Un récit détaillé, fondé sur des sources primaires, figure dans l’ouvrage d’Andrés Oppenheimer, « La dernière heure de Castro », publié en 1992. L’année suivante, le Miami Herald révéla le contenu d’un projet d’acte d’accusation contre Raúl Castro et le gouvernement cubain pour trafic de cocaïne vers les États-Unis.

La proposition s’appuyait sur les témoignages de trafiquants de drogue arrêtés. Carlos Lehder, transporteur du cartel de Medellín emprisonné aux États-Unis, affirmait avoir rencontré Raúl Castro à La Havane (une allégation qu’il a réitérée dans ses mémoires, publiés en 2024). Le document nommait quinze membres du gouvernement comme faisant partie du réseau criminel, sans mentionner Fidel Castro ni Arnaldo Ochoa. Malgré la description d’activités s’étalant sur dix ans, le ministère de la Justice, sous l’administration de Bill Clinton, a classé l’affaire sans suite. Le délai de prescription est désormais expiré. Entre-temps, le régime cubain a abandonné la lutte contre le trafic de drogue dans ses opérations de renseignement, qu’il s’agisse de contrebande d’armes, de génération de devises étrangères ou d’atteintes aux États-Unis. En 2006, Raúl Castro a succédé à son frère Fidel à la présidence de Cuba. En 2015, il a convenu avec Barack Obama de rétablir les relations diplomatiques avec les États-Unis, rompues depuis 1961.
L’absence de mandat d’arrêt contre un dirigeant cubain réduit l’opportunité de reproduire l’opération vénézuélienne. On ne peut toutefois exclure la possibilité de constituer un dossier à partir des éléments qui émergeront du procès de Maduro. Par ailleurs, une partie de la communauté cubaine en exil propose d’inculper Raúl Castro du meurtre – un crime imprescriptible – de trois Américains qui voyageaient à bord de deux petits avions abattus par des missiles cubains en 1996, vraisemblablement en eaux internationales. Mais l’extradition de Castro, qui approche les 95 ans, n’aurait aucun but punitif, et encore moins politique. De plus, si un accord entre Cuba et les États-Unis était envisageable, il pourrait lui-même y contribuer, comme il l’a fait en 2014 par l’intermédiaire de son fils Alejandro, agent de renseignement, qui, selon le quotidien espagnol ABC, est déjà en pourparlers avec les Américains.
Obama a levé certaines restrictions dans l’idée qu’à long terme, elles favoriseraient la démocratisation. Dès le début de son premier mandat en 2017, Donald Trump a voulu revenir sur ce dégel, mais s’est convaincu qu’il était dans l’intérêt des États-Unis de maintenir une présence militaire accrue à Cuba. C’est alors que le syndrome de La Havane, caractérisé par des acouphènes, des nausées et des maux de tête affectant le personnel de l’ambassade et de la CIA, a fait son apparition. Aucune enquête n’a permis d’élucider ce mystère, et certains ont même spéculé sur l’implication d’appareils manipulés par les services de renseignement russes, chinois ou iraniens. Les États-Unis ont rapatrié leur personnel touché de La Havane, ce qui a entraîné le départ d’un nombre similaire de responsables cubains de Washington. La rhétorique de Trump s’est durcie, tandis que Cuba se fermait de plus en plus. Le successeur de Raúl Castro, Miguel Díaz-Canel, a lancé une répression implacable contre les manifestants du soulèvement social du 11 juillet 2021 :

Le message officiel de l’administration Trump est clair : le Parti communiste doit renoncer au pouvoir pour éviter que la population ne meure de faim. Il est peu probable qu’il le fasse de son plein gré. Rien ne garantit non plus qu’une scission interne permettra à une personnalité comme Delcy Rodríguez de devenir une alliée des Américains. Même une ouverture politique sera difficile à négocier. La répression persiste, avec une surveillance physique et numérique, des arrestations et des poursuites judiciaires sans procédure régulière. L’organisation Prisoners Defenders a recensé 1 207 prisonniers politiques au 30 janvier 2026, soit le nombre le plus élevé de l’hémisphère occidental. Des milliers de personnes subissent des peines provisoires en raison de leur propension supposée à menacer la morale socialiste. Les informateurs pullulent. La population craint de manifester, non seulement par peur d’être arrêtée, mais aussi par crainte de perdre son emploi. Ces conditions s’aggraveront lorsque les coupures de courant paralyseront les services publics.

Cubadata, un institut de sondage spécialisé dans les enquêtes d’opinion au sein des sociétés fermées, a interrogé 2 160 personnes ayant accès à Internet et résidant dans toutes les provinces cubaines entre le 15 janvier et le 6 février 2026. Interrogées sur leur niveau de stress sur une échelle de 1 à 10, 52,3 % ont attribué la note la plus basse. Seuls 5,6 % pensent que l’État parviendra à résoudre la situation. 83 % estiment pouvoir faire face à la crise seuls ou avec le soutien de leur famille. Les résultats les plus récents témoignent d’un climat de peur : la population n’attribue plus les problèmes aux États-Unis, mais plutôt à l’inefficacité du gouvernement, et pourtant, la plupart des personnes interrogées préfèrent ne pas prendre le risque de manifester.
La résistance du gouvernement cubain reposera sur sa capacité à contrôler sa population, tout en faisant appel à la solidarité internationale. Une intervention militaire américaine étant exclue car elle ne profiterait à personne, une lutte de pouvoir prolongée pourrait s’ensuivre pour déterminer quel camp cédera le premier. Le secrétaire d’État Marco Rubio serait, semble-t-il, plus attaché que Donald Trump à l’objectif ultime de la démocratisation du pays. La grande question est de savoir comment réagira la population cubaine, une population qui, il y a cinq ans, a ébranlé la dictature en réclamant de meilleurs services et davantage de libertés, et qui cherche aujourd’hui désespérément à survivre. Les mois à venir seront décisifs.
On note qu’en province, des manifestants ont attaqué certains sièges du Parti Communiste local pour protester contre les coupures d’électricité quasiment permanentes et le manque d’aiments de première nécessité. Le fait est inhabituel. Ce fut par exemple le cas au mois de mars dans la municipalité de Moron, province de Ciego de Avila (centre de l’île), à 460 kilomètres environ de La Havane. Cinq personnes y ont été arrêtées et sont aujourd’hui détenues. La manifestation au départ pacifique s’était transformée en actes de vandalisme contre la permanence du Parti avec destruction de la porte d’entrée et incendie dans la rue :

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