Par Yves MONTENAY
Pendant des décennies, la peur dominante était celle de la surpopulation. Or, presque sans bruit, le monde a basculé dans une dynamique inverse : la raréfaction des naissances.
Cela fait bientôt 20 ans que j’alerte sur les conséquences alarmantes de la diminution du nombre d’enfants, mais ce phénomène n’intéressait personne. Il n’a pas de conséquences immédiates visibles. Une classe de maternelle en moins ne fait pas perdre une élection. Et pourtant, c’est probablement le phénomène le plus structurant du siècle. Nous sommes en train de passer d’un monde obsédé par le trop-plein d’hommes à un monde inquiet de leur rareté. Ce n’est pas une élucubration, car nous connaissons déjà le nombre de parents qu’il y aura dans une génération, puisque ce sont les jeunes d’aujourd’hui.

Une rupture mondiale désormais achevée
Les données des Nations Unies montrent une transformation radicale. En un demi-siècle, la fécondité mondiale est passée d’environ 5 enfants par femme à un peu plus de 2 ! La quasi-totalité des pays est désormais sous le seuil de renouvellement.

L’Inde a beau avoir dépassé la Chine comme le pays le plus peuplé du monde, en 2025 elle est aussi tombée au seuil de renouvellement. Cela signifie que la transition démographique est donc devenue universelle, à l’exception notable de l’Afrique subsaharienne.
Évolution de la fécondité (ONU)
| Pays | 1965 | 1985 | 2005 | 2025 |
| Monde | 4,9 | 3,6 | 2,7 | 2,2 |
| Inde | 5,7 | 4,5 | 3,3 | 2,0 |
| Corée du Sud | 5,6 | 2,6 | 1,4 | 0,8 |
| Japon | 4,0 | 2,0 | 1,3 | 1,3 |
| Chine | 6,1 | 2,6 | 1,6 | 1,2 |
| Italie | 2,7 | 1,6 | 1,3 | 1,2 |
| France | 2,9 | 1,8 | 1,9 | 1,7 |
| États-Unis | 3,6 | 1,8 | 2,0 | 1,6 |
| Nigéria | 6,7 | 6,3 | 5,7 | 5,3 |
| Sénégal | 6,5 | 6,0 | 5,2 | 4,5 |
| Niger | 7,6 | 7,6 | 7,4 | 6,8 |
Un phénomène mécanique, pas idéologique

Ce basculement ne relève ni des cultures, et notamment pas de la religion, ni des régimes politiques. Il obéit à des mécanismes simples :
- L’urbanisation transforme l’enfant en coût plutôt qu’en ressource.
- Le développement économique accroît les arbitrages individuels.
- Les systèmes de retraite remplacent la solidarité familiale.
Ces facteurs convergent partout, qu’il s’agisse de la Corée, de la Chine, de l’Italie ou des États-Unis. C’est un phénomène mondial, à l’exception toutefois de l’Afrique, subsaharienne surtout (graphique ci-dessous), qui va donc prendre un poids croissant :

Le poids du logement

La raison la plus souvent citée dans les sondages de tous les pays est le coût du logement. Ce dernier était quasiment nul dans les campagnes traditionnelles des pays pauvres, et encore très bas dans les campagnes françaises et les petites villes aujourd’hui. Sans parler de la fermeture de certaines usines qui a réduit quasiment à zéro le prix des logements, mêmes neufs et en centre-ville ! Ce fut le cas notamment à Châtellerault après la fermeture de la manufacture d’armes. Mais c’est évidemment parce qu’on ne trouve pas de travail dans ces régions, alors que vous connaissez les prix des grandes villes françaises, bien au-delà du centre de Paris. Donc, comme il est naturel, c’est là où l’on veut s’installer que l’immobilier ne permet pas de famille nombreuse.
Des effets invisibles à court terme

La démographie agit lentement. C’est pourquoi la chute de la natalité reste sous-estimée. À court terme, elle entraîne des économies. Or, la prochaine élection est dans 1 à 4 ans, et la catastrophe démographique dans 20 ou 40 ans ! Mais elle est irréversible : vieillissement accéléré, une contraction de la population active, et le ralentissement, voir le déclin économique. Les pyramides des âges montrent déjà une inversion : dans de nombreux pays, les générations âgées sont plus nombreuses que les jeunes.
Le monde va manquer d’actifs

La conséquence la plus directe est la raréfaction des actifs.Or, toute économie repose sur le travail. Face à cette contrainte, l’immigration devient une nécessité structurelle. Il ne s’agit pas d’un choix politique ou moral, mais d’une contrainte arithmétique.

Et le vieillissement ne pose pas seulement des problèmes économiques. On observe déjà une montée de la solitude des personnes âgées, une pression accrue sur les systèmes de santé, et parfois des situations de négligence. Dans certains pays, le suicide des personnes âgées progresse. Même en Chine, pourtant marquée par la tradition familiale, les autorités s’inquiètent du sort des anciens.

Nouvelle hiérarchie des puissances

La Chine, admirée aujourd’hui comme le Japon hier, entre dans une phase de déclin démographique rapide. Sa population active diminue, son marché intérieur se contracte, et son modèle économique pourrait être fragilisé. L’Inde bénéficie encore d’un avantage démographique, mais celui-ci est temporaire. Avec une fécondité proche du seuil de remplacement, elle suivra le même chemin 20 ou 30 ans plus tard.
Les États-Unis et les pays d’Europe occidentale, dont la France, conservent un avantage décisif : leur capacité d’attraction migratoire. Ils peuvent compenser leur faible natalité par l’immigration. Le reste de l’Europe, en revanche, cumule faible fécondité et émigration.
Et nous avons déjà vu que la situation était pire en Asie orientale, pays qui finiront probablement par faire appel aux Philippins catholiques, aux Thaïlandais bouddhistes et aux Indonésiens musulmans, et déjà les contrats de travail de plusieurs années se multiplient.
Le cas de la Chine est extrême : il faudrait que toute la jeunesse africaine y immigre pour rééquilibrer la pyramide des âges. C’est impensable pour les Chinois pour l’instant…
Le cas français : une leçon d’histoire

La France constitue un cas particulièrement éclairant. Elle a été le premier pays à entrer dans la transition démographique. Dès le XVIIIe siècle, sa natalité a chuté, alors que celle de ses voisins restait élevée. Elle a ainsi été dépassée par l’Allemagne et les États-Unis. Pour ces derniers, nous étions 10 fois plus peuplés qu’eux lorsque nous les avons aidés pour leur indépendance. Nous sommes aujourd’hui 5 fois moins peuplés. Nous étions leur « grand frère », nous serons sommes maintenant « un petit frère » que l’on est venu aider pendant les 2 guerres mondiales.
De même, face à une Allemagne plus peuplée, la France a dû rechercher des alliances avec le Royaume-Uni, pourtant ennemi héréditaire et son rival colonial ! Aujourd’hui, la France garde une fécondité légèrement supérieure à celle du reste de l’Europe. Mais c’est l’Allemagne qui attire, plus que nous, les immigrants.
Que faire ?

D’une part, une politique familiale ambitieuse peut soutenir la natalité, par exemple une forte allocation à la naissance du premier enfant, en expliquant aux électeurs âgés que cela va leur fournir une aide qui sinon leur manquerait dans leur vieillesse. D’autre part, une immigration – à mieux gérer économiquement et culturellement, mais c’est un autre problème – peut compenser le déficit d’actifs. Mais si une politique nataliste vigoureuse était décidée et efficace, il resterait « un trou » démographique de 25 à 30 ans pendant lequel l’immigration serait immédiatement nécessaire.

Je note que la combinaison de ces deux politiques implique de vigoureuses créations de logements dans les régions en expansion, avec probablement une multiplication des rénovations dans les quartiers touristiques, très nombreux en France, du centre de Paris à beaucoup de petits villages. Les nouveaux programmes nécessiteront probablement une souplesse de la réglementation « pas d’artificialisation nette », peut-être par une bourse intercommunale à organiser pour lever les objections de certains mouvements qui retardent ou annulent tant de programmes de logements, d’industries ou de services.
Le malentendu des retraites
Le débat sur les retraites est souvent mal posé :
Sans actifs, aucun système ne peut fonctionner. Ceux qui réclament une retraite précoce ne pourront pas en profiter : il n’y aura personne pour les servir (soins, repas…), tout sera réservé aux riches ! De plus la capitalisation suppose que les placements financiers ou immobiliers seront tout aussi rémunérateurs que dans les décennies précédentes, ce qui est loin d’être acquis dans une société où la population aura fondu.

Nous passons d’un monde obsédé par la surpopulation à un monde confronté à la pénurie d’hommes. Ce basculement est encore mal perçu, car ses effets sont différés. Mais ses implications sont considérables : montée en puissance relative de l’Afrique, fragilisation des sociétés vieillissantes et transformation des équilibres géopolitiques :
La France a déjà connu, au XIXe et au début du XXe siècle, les conséquences d’un décrochage démographique. Nous devrions en comprendre le risque, mais nos élus en parlent très peu !
Source : yvesmontenay.fr

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