par Yves MONTENAY
[L’actualité récente réveille la crainte périodique d’être à l’aube d’une nouvelle guerre mondiale. Après la guerre en Ukraine, le conflit israélo-palestinien, c’est maintenant l’escalade de l’attaque israélo-américaine contre l’Iran et ses conséquences dans toute la région qui ravivent les scénarios catastrophes.]
La dernière péripétie est particulièrement inquiétante : le nouveau guide suprême iranien, apparemment en proie à un désir de vengeance, a choisi de frapper les Etats du Golfe, accusés de soutenir les adversaires de Téhéran :
Et il menace non seulement ses petits voisins mais également l’Arabie Saoudite et l’Irak, sans parler de l’ordre donné au Hezbollah libanais d’attaquer Israël, qui a bien entendu riposté vigoureusement. La guerre est donc devenue régionale. Peut-elle devenir mondiale ?
La riposte de l’Iran au 13 mars 2026

Ces attaques de l’Iran ne visent plus seulement des positions militaires, mais aussi des infrastructures civiles : terminaux pétroliers, infrastructures logistiques et installations énergétiques sont désormais considérés comme des cibles légitimes. Les États du Golfe sont ainsi frappés dans la base même de leur prospérité. La conséquence est immédiate. Plusieurs de ces pays sont contraints de réduire leur production pétrolière et les industries qui en dépendent, notamment les engrais, indispensables à l’agriculture mondiale.

Les compagnies maritimes hésitent à traverser le détroit d’Ormuz, les primes d’assurance explosent et certains cargos sont incendiés en pleine mer. Mais l’effet le plus grave pour ces Etats, et notamment pour Dubaï, est la perte de leur réputation d’endroits sûrs. Adieu l’image de stabilité et de sécurité qui attirait capitaux, entreprises et touristes. Fiscalité faible, discrétion financière et stabilité politique leur avaient permis de devenir une sorte de « Suisse du Moyen-Orient ». Cette réputation pourrait disparaître très rapidement si la région devenait une zone de guerre permanente.

Revenons maintenant à notre interrogation sur une éventuelle guerre mondiale. L’histoire montre que les grandes guerres commencent rarement par une décision claire. Elles naissent plutôt d’une succession de crises mal maîtrisées.
1. L’enseignement de l’histoire : comment naissent les guerres mondiales

L’histoire du XXᵉ siècle montre que les grandes guerres ne sont presque jamais déclenchées volontairement. La Première Guerre mondiale en est un exemple classique. En 1914, aucun gouvernement européen ne souhaite une guerre générale. L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo (photo ci-dessus) provoque une crise austro-serbe qui aurait pu rester locale. Mais le système d’alliances transforme rapidement cet incident en guerre européenne puis mondiale. Chaque acteur pensa intervenir de manière limitée pour soutenir un allié ou défendre ses intérêts. Mais les interventions se cumulent et finissent par entraîner tout le système international.
La Seconde Guerre mondiale suit un mécanisme comparable.

Elle n’éclate pas brutalement en 1939 : elle est précédée d’une série de crises régionales : Mandchourie, Éthiopie, guerre d’Espagne, expansion allemande (Autriche, Tchécoslovaquie…). Ces crises ont révélé progressivement à l’Allemagne la fragilité de l’ordre international.
Aujourd’hui, les grandes puissances disposent d’armes nucléaires qui rendent extrêmement risqué un affrontement direct. Elles cherchent donc à éviter la confrontation frontale, tout en poursuivant leurs rivalités par d’autres moyens. C’est ce qui s’est passé pendant la guerre froide : si l’Europe n’a rien subi, les alliés de part et d’autre ont beaucoup souffert, notamment la Hongrie en 1956 et les 2 Vietnam avec l’ensemble de l’Indochine pendant plus de 20 ans.

Depuis plusieurs années, on observe de nouveau plusieurs foyers de tension majeurs : la guerre en Ukraine, les tensions autour de Taïwan, la rivalité en mer de Chine et les conflits permanents au Moyen-Orient. Chaque crise semble locale, mais toutes mobilisent plus ou moins les mêmes acteurs : États-Unis, Russie et Chine. Autrement dit, la guerre mondiale pourrait ne pas apparaître comme une décision d’un des acteurs, mais comme la conséquence de crises simultanées impliquant progressivement les grandes puissances.
2. La situation géopolitique en 2026

Cela étant rappelé, que se passe-t-il autour de l’Iran ? La République islamique n’est pas seulement un État national classique. Elle est une théocratie qui repose sur une organisation politique spécifique dominée par le Guide suprême et les Gardiens de la révolution. Elle n’est une république que de façade, les élections se faisant entre des personnalités choisies par le pouvoir et qui de toute façon doivent suivre ce que Dieu dit au Guide suprême.

L’Iran entretenait à grands frais la combativité des chiites d’Irak, de Syrie, du Liban et du Yémen, auxquels il faut ajouter le Hamas, qui partage avec l’Iran l’objectif de détruire Israël. Si ce réseau est aujourd’hui affaibli, les États du Golfe sont particulièrement vulnérables. D’abord par leur proximité géographique avec l’Iran, ensuite par leur richesse, qui repose sur des infrastructures extrêmement concentrées : terminaux pétroliers, raffineries, installations de dessalement, centrales électriques, ports et aéroports. Or la guerre moderne permet aujourd’hui de frapper ces installations avec des moyens relativement limités. Des missiles ou des drones relativement peu coûteux peuvent interrompre une production énergétique majeure ou bloquer un port stratégique. Les attaques récentes ont illustré cette vulnérabilité.

Un autre problème militaire est en train d’apparaître. Les guerres contemporaines consomment d’énormes quantités de missiles, de drones et de munitions de précision. Or les stocks accumulés pendant les périodes de paix ne sont pas illimités. Cela concerne autant l’attaque que la défense : intercepter les drones et missiles demandent des systèmes de défense qui nécessitent eux aussi des ressources considérables. La capacité industrielle redevient donc un facteur stratégique central. Dans les conflits modernes, l’endurance économique peut être aussi importante que la puissance militaire elle-même. On l’a vu pendant la 2e guerre mondiale où ni l’Angleterre ni l’URSS n’auraient pu tenir sans la puissance industrielle américaine.
3. Les possibilités d’extension du conflit

La question essentielle est désormais celle de l’extension du conflit. Un premier scénario serait celui d’une régionalisation de la guerre. Les tensions pourraient s’étendre à l’ensemble du Moyen-Orient : Israël, Liban, Irak ou même Turquie pourraient être entraînés dans une spirale d’affrontements [avec le problème kurde sous-jacent qui touche la Turquie, la Syrie, l’Irak, l’Iran; NdR]
Un second scénario serait celui d’un élargissement par le jeu des alliances.

La Russie entretient depuis longtemps des relations étroites avec l’Iran, notamment dans le domaine militaire. Elle pourrait être tentée de soutenir davantage Téhéran si le conflit s’intensifiait. À l’inverse, plusieurs pays occidentaux entretiennent des liens étroits avec les États du Golfe. La France, par exemple, possède des bases militaires dans la région et des accords de défense avec certains de ces États [en particulier avec le Qatar, merci Sarkozy et Dati !, très contraignant; NdR]. On retrouve ainsi, au moins partiellement, une mécanique d’alliances comparable à celle qui existait avant 1914. Cependant, plusieurs facteurs jouent aujourd’hui dans le sens inverse.
Le rôle modérateur de la Chine
Le premier est la Chine. Pékin dépend fortement des importations d’hydrocarbures du Golfe. Une guerre prolongée dans cette région perturberait gravement son approvisionnement énergétique et donc sa croissance économique. La Chine a donc tout intérêt à favoriser l’apaisement et à jouer un rôle modérateur. [mais elle est la principale visée et ne copte plus non plus se laisser faire; NdR]
La politique intérieure américaine

Le second facteur est la politique intérieure américaine. Les États-Unis approchent des élections de mi–mandat qui pourrait limiter la marge de manœuvre de Donald Trump. Une guerre longue et coûteuse au Moyen-Orient serait politiquement risquée, surtout si elle provoque une hausse durable des prix de l’énergie.
Le Moyen Orient fragilisé
Enfin, les acteurs régionaux eux-mêmes savent qu’un conflit généralisé serait catastrophique. Les États du Golfe pourraient perdre leur principal atout : la stabilité qui attire les capitaux internationaux. Quant à l’Iran, son économie déjà fragilisée aurait de grandes difficultés à soutenir une guerre prolongée contre une coalition occidentale. Ces contraintes créent des pressions permanentes pour limiter l’escalade.
Et l’Europe dans tout cela ?

Elle n’est pas en danger dans l’immédiat : d’une part elle est loin de la zone de conflits, d’autre part Poutine est occupé en Ukraine (merci aux Ukrainiens). Elle n’est pas menacée par un manque physique et massif de pétrole, notamment grâce à ses fournisseurs en Afrique et en Amérique. Elle subit par contre la hausse des prix, car la pénurie à venir en Asie déclenche une hausse du prix du pétrole mondial. Et puis en France, il y a le nucléaire et en Europe des renouvelables, certes mal gérés (mauvais raccordement au réseau, pas encore de batteries étalant la production dans la journée…) mais c’est mieux que rien. À moyen terme (quelques semaines ou mois), la situation européenne devient imprévisible. Enfin, les incertitudes quant aux prévisions sont accrues pour un autre motif non négligeable : le facteur humain.
Le facteur humain
Je pense à la personnalité des principaux gouvernants en lice :
- en Iran, un nouveau guide probablement blessé tant physiquement que par la perte de sa famille, voulant se venger, et peut-être moins rodé à la géopolitique mondiale.
- en Amérique et en Russie, des dirigeants qui ne sont pas des modèles de pondération et de souci du reste du monde.
- en Chine, si le président devrait être logiquement modérateur au Moyen-Orient, il ne l’est pas en Asie orientale avec, dans un passé récent son comportement envers les Tibétains, les Ouïghours et les habitants de Hong Kong. Et aujourd’hui ou demain envers Taïwan et la mer de Chine du Sud.

L’histoire montre que les crises internationales évoluent souvent par surprise. Une succession de conflits régionaux peut y mener sans qu’aucun acteur n’ait réellement voulu cette évolution. Il est évidemment très inquiétant de voir que tant de choses dépendent largement des réactions plus ou moins réfléchies des présidents Trump, Poutine et Xi Jinping…
Source : yvesmontenay.fr

Nous mettons en ligne ce texte mais nous nous étonnons que n’y figure pas une seule fois le nom d’Israel, pourtant véritable instigateur de l’agression criminelle, hors de tout droit international contre l’Iran.
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