Par Yves MONTENAY
La guerre contre l’Iran menace directement le succès des états du Golfe. En effet le conflit actuel, outre des dégâts matériels directs, révèle des vulnérabilités inquiétantes et affecte leur réputation de stabilité et sécurité.

La prospétiré des Etats du Golfe s’est construite sur l’exploitation des hydrocarbures et l’utilisation de ses recettes pour lancer des plateformes internationales de commerce, tourisme et finance. Des villes comme Dubaï, Doha ou Abou Dabi se présentent désormais comme des centres mondiaux du transport aérien, des congrès et des investissements. Cette prospérité repose toutefois sur la perception d’un environnement sûr et stable. Or, la guerre actuelle fragilise ce modèle. Même si les États du Golfe ne sont pas directement belligérants, ils se trouvent au cœur d’un espace stratégique où sont concentrées des infrastructures énergétiques, portuaires et urbaines d’une extrême vulnérabilité. Les conséquences apparaissent déjà aux trois niveaux : matériel, réputationnel et stratégique.
1. Conséquences matérielles de la guerre

Les premières conséquences sont matérielles et sécuritaires. Les États du Golfe ont déjà été exposés par le passé à des attaques indirectes liées aux tensions avec l’Iran ou avec ses alliés régionaux.
Installations pétrolières

L’exemple le plus spectaculaire reste l’attaque de septembre 2019 contre les installations pétrolières saoudiennes d’Abqaiq et de Khurais. Des drones et missiles de croisière avaient alors temporairement interrompu près de la moitié de la production pétrolière saoudienne, soit environ 5 % de l’offre mondiale. Cet épisode a montré qu’un nombre limité d’engins pouvait perturber gravement un système énergétique pourtant fortement protégé.
Navigation dans le Golfe

D’autres incidents ont touché la navigation dans le Golfe. En 2019, plusieurs pétroliers ont été sabotés au large du port de Fujairah, tandis que des navires marchands ont été attaqués dans le Golfe d’Oman au cours des années suivantes. Chaque incident entraîne immédiatement une hausse des primes d’assurance maritime et une plus grande prudence des armateurs. C’est le cas depuis quelques jours et seuls 7 navires, sous pavillon chinois, se sont aventurés dans le détroit d’Ormuz. Ils sont passés sans problème, mais les autres armateurs ne s’y risquent pas, tant que leurs compagnies d’assurance refusent de les couvrir dans ce qui est désormais perçu comme une zone de guerre.
Zones urbaines

Les zones urbaines ne sont pas totalement à l’abri. En janvier 2022, une attaque de drones, revendiquée par les rebelles houthis, a provoqué des explosions près d’installations pétrolières et de l’aéroport d’Abou Dabi. Ces derniers jours, ce fut le cas de l’aéroport de Dubaï sur lequel sont tombés les débris et dans le trafic a été perturbé. Les débris ont également créé des incendies dans le port de Jebel Ali. Toujours à Dubaï, des immeubles résidentiels ont été touchés (photo ci-dessous) notamment sur la fameuse île artificielle « Palm Jumeirah » et un centre de données informatiques.

Même si la quasi-totalité des 1600 missiles et drones a été interceptée, l’inquiétude demeure. À Bahreïn, une usine de dessalement d’eau de mer a été endommagée, ainsi que l’aéroport, un hôtel et un immeuble résidentiel. En Arabie saoudite, la raffinerie de Ras Tanura a été touchée et est en arrêt temporaire. En Oman, des installations portuaires ont été endommagées. Ces incidents restent limités mais ils révèlent un risque important : les États du Golfe ont des infrastructures extrêmement concentrées – terminaux pétroliers, ports, aéroports et zones urbaines denses – donc vulnérables dans une guerre de drones et de missiles. Notons que Le Monde fait état de félicitations à la France de la part des gouvernements locaux, portant notamment sur l’efficacité des Rafales.
2. Conséquences sur la réputation touristique et d’affaires
Au-delà des dégâts matériels, l’effet le plus sensible concerne la réputation internationale de la région. Les économies du Golfe ont investi massivement pour apparaître comme des zones de stabilité dans un Moyen-Orient perçu comme instable.
Hubs aériens

Ainsi, Dubaï est devenu l’un des principaux hubs aériens mondiaux, avec 95,2 millions de passagers, dont 80 à 90% sont en transit avec 140 destinations desservies. Or la moindre tension militaire dans la région perturbe immédiatement le trafic aérien. Les compagnies modifient leurs routes pour éviter certaines zones, ce qui allonge les trajets et renchérit les coûts.

Il y aurait environ 60 000 Français – et certainement beaucoup d’autres Occidentaux – actuellement expatriés dans le Golfe, environ 5000 demandant à rentrer en France. Parmi eux, 40.000 résident aux Emirats Arabes Unis, selon France Info qui en a interviewé certains.

En transit, les Occidentaux partis pour l’Asie avec escale à Dubaï ou un autre aéroport du Golfe ne peuvent plus utiliser leur billet de retour, avec l’annulation des vols concernés. Le trafic aérien mondial s’en trouve gravement perturbé pour des centaines de milliers de voyageurs.

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Activités économiques et tourisme
Les activités économiques sont tout aussi sensibles à ces dangers. Les grands salons internationaux organisés à Abou Dabi ou à Doha – forums économiques, salons industriels ou événements sportifs – reposent sur la certitude d’un environnement sûr et accessible. Les Grands Prix de Formule 1 d’Arabie Saoudite et du Bahrein, qui bénéficient d’une visibilité mondiale, sont menacés d’annulation. Deux tournois de tennis prévus à Fujaïrah aux Emirats Arabes Unis ont également dû être annulés.

Le calendrier du football mondial est également affecté, dans les pays du Moyen Orient (au Liban, au Qatar, en Iran ou en Israël) mais pas seulement, vu que la Coupe du Monde démarre dans 3 mois aux Etats-Unis, qui a initié le conflit avec Israël.
Le tourisme est également dépendant de cette image de sécurité. Or, faute de qualité particulière du milieu naturel ou indigène, cette sécurité était la qualité principale. Une perte très importante de clientèle est donc prévisible et sera probablement durable. D’ores et déjà un reportage des Echos montre une série de boutiques de luxe totalement désertes :

Soucieuses de préserver l’image du pays, les autorités du Qatar ont mis en garde la population contre le partage d’information « qui contredit les annonces officielles »… et a même déjà arrêté 313 personnes pour avoir » filmé et diffusé des séquences vidéo, et publié des informations trompeuses ainsi que des rumeurs » sur les attaques iraniennes.
3. Des vulnérabilités inquiétantes

La crise actuelle a mis aussi en lumière plusieurs vulnérabilités inquiétantes et, surtout, non modifiables.
Le contrôle du détroit d’Ormuz

La première concerne la route maritime du détroit d’Ormuz. La presse internationale insiste sur le fait qu’un cinquième du pétrole mondial transite par ce passage étroit entre l’Iran et la péninsule arabique. Mais c’est également le cas de bien d’autres produits et notamment de l’approvisionnement quotidien des Etats du Golfe. Or l’Iran a à plusieurs reprises menacé de fermer ce détroit en cas de guerre majeure, menace qu’il peut mettre à exécution à tout moment et d’une manière difficile à contrôler (mines, missiles…).
L’approvisionnement en eau

La deuxième vulnérabilité concerne l’approvisionnement en eau. Les villes du Golfe dépendent presque entièrement des centrales de dessalement installées sur leurs côtes. Quelques installations suffisent à alimenter des agglomérations de plusieurs millions d’habitants.

Une attaque contre ces installations pourrait provoquer rapidement une pénurie d’eau, non seulement de boisson, mais pour tous les autres usages, dont la climatisation des bâtiments de grande hauteur, essentielle dans ces pays.
Distribution de l’énergie

Enfin, des centrales électriques et les réseaux de distribution constituent un troisième point sensible. Les métropoles du Golfe reposent sur une consommation énergétique très élevée liée à la climatisation permanente, aux gratte‑ciel, aux métros automatisés et aux infrastructures numériques. Une interruption de l’électricité aurait des effets immédiats : arrêt de la climatisation dans des villes où la température dépasse régulièrement 45 °C, paralysie des ascenseurs des tours, perturbation des centres commerciaux et des transports urbains.

La guerre contre l’Iran révèle ainsi un paradoxe stratégique des États du Golfe. Leur richesse et leur modernisation reposent sur des infrastructures extrêmement concentrées – ports, terminaux pétroliers, centrales de dessalement et réseaux électriques – qui constituent autant de cibles vulnérables dans un contexte de guerre utilisant drones et missiles. Même en l’absence de destructions massives, la simple perception d’un risque militaire peut affecter leur rôle de plateformes internationales du commerce et du tourisme. La prospérité du Golfe dépend donc moins de la puissance militaire que du maintien d’un environnement régional stable. Toute escalade durable avec l’Iran mettrait ainsi en cause l’un des fondements de leur modèle économique, si ce n’est déjà fait.
Source : yvesmontenay.com
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