POURQUOI LA RUSSIE SOUHAITE SE RAPPROCHER DE L’EUROPE !

Par Marc ROUSSET

Le rapprochement de la Russie avec l’Europe faciliterait une intégration encore plus harmonieuse de l’islam dans l’Empire russe.

Réunion formelle entre des dirigeants en vêtements traditionnels, assis autour de tables décorées avec des mets variés, dans une pièce élégamment décorée.

Contrairement à l’Europe où l’islam est le fruit de migrations récentes, l’islam en Russie est historique et implanté depuis plus de 1300 ans, avant même que la Sainte Russie devienne chrétienne orthodoxe à Chersonèse, en Crimée. L’attitude de la Russie envers la population musulmane est marquée par la volonté de reconnaitre l’islam comme un composant légitime de l’identité de la Russie, tout en réprimant férocement tout ce qui est associé à l’islamisme politique et au djihadisme terroriste. Les mouvements sécessionnistes sont aujourd’hui très minoritaires en Russie. Depuis 2017, au Tatarstan, la langue tatare n’est enseignée que de manière facultative. La Tchétchénie bénéficie d’un régime très particulier, avec une autonomie très grande symbolisée par le paradoxe du régime de Kadyrov, très fidèle et très loyal à Vladimir Poutine :

Groupe d'hommes en uniformes militaires lors d'une cérémonie, avec des décorations et des médailles, expriment des émotions variées.

Les musulmans occupent la position de « numéro deux », très loin derrière les Russes ethniques. On peut évaluer le nombre de musulmans tatars et bachkirs à environ 7 millions, ceux vivant dans le Caucase à 6,5 millions, soit 15 millions environ de musulmans russes, plus 4 à 6 millions d’immigrés en provenance de l’Asie centrale, soit environ 20 millions de musulmans, soit 15 % de la population russe et 7000 mosquées, alors qu’il y en avait 12 000 en 1917 !  De plus, il existe des tensions entre les diverses identités islamiques russes : les communautés musulmanes de la Volga et de l’Oural diffèrent significativement de celles du Nord Caucase sur le plan culturel. Il existe également des différences au sein de ces deux grands ensembles, par exemple entre les Tatars et les Bachkirs, ou les Tchétchènes et les Ingouches.

Carte de la région de l'Ingouchie en Russie, située entre la Tchétchénie et l'Ossétie du Nord, avec les noms des pays voisins.

Il nous semble donc qu’à l’exception de la Tchétchénie (seulement 17 300 km2) où Kadyrov est en fait aujourd’hui à la tête d’un Emirat pratiquant la charia, il n’y aura jamais de gros problèmes avec les musulmans russes dans l’Empire russe. Le Daghestan qui longe la Caspienne est, lui aussi, un pays musulman très réactif, mais petit (50 000 km2), subventionné à 70% par l’Etat fédéral, avec 3 millions d’habitants répartis en une trentaine d’ethnies dont le taux de fécondité est de l’ordre de 2 enfants par femme. Des difficultés nouvelles pourraient apparaitre, par contre, si le nombre d’immigrés en provenance de l’Asie centrale devait augmenter, comme en Europe, d’une façon incontrôlée, ce qui n’est pas le cas actuellement. A plus long terme, l’islam pourrait poser aussi des difficultés nouvelles, si la démographie galopante de l’Asie centrale, avec comme corollaire une montée en puissance, devait continuer d’augmenter d’une façon très rapide : Azerbaïdjan (10  millions), Turkménistan (7  millions), Kazakhstan (20 millions), Ouzbékistan (36 millions), Kirghizstan (7,2 millions), Tadjikistan (10 millions ), soit environ 90 millions d’habitants avec un taux de fécondité moyen pour ces pays de l’ordre de 3 enfants par femme ! En Russie, le taux de fécondité des Tchétchènes est de 2,74 enfants par femme, mais celui des Tatars et des Bachkirs est inférieur à 2, tandis que le taux de fécondité de la Russie en 2022 était de seulement 1,4 enfants par femme, soit très en dessous du seuil de renouvellement des populations (2,1).

Graphique montrant la population de la Russie de 1950 à 2100, avec une courbe indiquant la variante médiane et un intervalle de prédiction à 95%.

Le rapprochement de la Russie avec l’Europe permettrait de renforcer bien évidemment l’apport européen culturel, religieux, démographique, économique en Russie. Cet apport ne pourrait que mieux permettre à la Russie de contrebalancer d’une façon naturelle, pacifique et harmonieuse, le poids de la Russie chrétienne et européenne face à l’importance de l’islam en Russie et surtout face à la montée en puissance démographique et économique de l’Asie centrale musulmane.

C’est une des raisons pour lesquelles, nonobstant la Chine, le Président Poutine, grand stratège en géopolitique, a toujours voulu se rapprocher tout à fait naturellement de l’Europe. Le grand métropolite érudit Tikhon a pu déclarer et prévenir ses compatriotes en février 2025, en Crimée, à Chersonèse : « La Russie, héritière de Byzance, est un Etat impérial par nature (…) Soit elle vivra et se développera suivant les lois d‘un Etat impérial, soit elle se désagrégera et périra ».[1] 

Carte montrant l'Empire russe en 1907, marqué en rouge avec le titre 'L'Empire Russe'.

La Russie souhaite aussi se rapprocher de l’Europe, pour des raisons de nombre démographique, craignant d’être absorbée par l’Asie centrale et la Chine :

Gros plan du visage d'un homme avec une expression sérieuse, portant un costume sombre.

Vladimir Poutine s’est adressé début 2020 au parlement russe, afin de faire le point sur la crise démographique du pays : « le destin de la Russie et ses perspectives historiques dépendent de combien nous serons à l’avenir. Nous sommes aujourd’hui 147 millions, mais nous sommes entrés dans une mauvaise période démographique », appelant à sortir du « piège démographique » : faible natalité, faible espérance de vie (alcoolisme pour les hommes), 27 millions de morts pendant la Seconde Guerre mondiale, écroulement de la natalité après la chute de l’URSS.

Une foule de personnes se rassemblant sur la Place Rouge à Moscou avec des bâtiments historiques en arrière-plan.

La démographie, contrairement aux dirigeants occidentaux inconscients et décadents, est une obsession pour le Président russe. C’est la raison pour laquelle Poutine a mis en place une politique familiale, en défendant la famille sur le plan sociétal, car la natalité des successeurs de l’homo sovieticus, lors sa nomination en 2000, était en chute libre. La population en âge de faire des enfants aujourd’hui en Russie est celle qui est née pendant la grave crise démographique de l’après URSS. Un programme d’aide financière aux parents, jusqu’alors ouvert à la naissance du second enfant, a été étendu, en 2020, à la naissance du premier enfant. Le taux de fécondité de la Russie a augmenté depuis 2000, mais pas suffisamment à 1,4 enfants par femme, et il faut espérer que la victoire en Ukraine donnera des ailes à un renouveau démographique, patriotique qui est absolument nécessaire pour la survie de l’Empire russe.

Un homme en uniforme militaire embrasse une jeune fille, tandis qu'une femme souriante les regarde, tous présents lors d'un événement extérieur.

La Russie a un sentiment d’insécurité démographique et craint d’être absorbée à terme par l’Asie centrale et la Chine. La population russe diminue tandis que la population musulmane de l’Asie centrale augmente fortement. La perte de l’Ukraine (52 millions d’habitants en 1990) a été ressentie par la Russie non seulement comme une quasi-amputation politique, morale, affective et historique, mais aussi démographique. Selon Bruno Tertrais, « pour la Russie, perdre l’Ukraine signifie échanger un avenir européen contre un avenir asiatique. »[2]

Homme en uniforme militaire assis à une table, examinant des documents, devant un mur décoré avec des logos militaires et des drapeaux russes.

De plus, 68 % de la population russe habite dans l’ouest de la Russie, dans une zone délimitée par un axe Moscou-Nijni Novgorod. Et la part de l’ethnie russe dans la population de la Russie a diminué, passant de 81,5 % en 1989 à 77,7 % aujourd’hui. Par ailleurs, la Russie compte actuellement 15 % de musulmans, mais cette proportion pourrait augmenter d’ici 15 ans. C’est pourquoi l’apport de 44 millions d’Ukrainiens permettrait à la Russie de rééquilibrer la plupart des ratios préoccupants et permettrait d’assurer non seulement la survie démographique de la Russie, mais de réaliser le projet d’une grande Russie réunissant toutes les populations slaves et russophones. L’apport de 10 millions de Biélorusses ferait bien évidemment pencher encore davantage le fléau de la balance démographique dans la bonne direction. Laurence Chalard pense également qu’en cas de victoire en Ukraine, la joie du peuple russe pourrait s’accompagner d’un boom des naissances[3] !

Réunion avec des responsables militaires, avec une vue sur Vladimir Poutine au centre et des drapeaux russe et armorial en arrière-plan.

Poutine, avec 140 millions d’habitants en 2050 dans le plus grand pays du monde, n’a donc pas les moyens démographiques, le voudrait-il, ce qui n’est pas le cas, d’envahir et de conquérir l’Europe ! Il souhaite au contraire très fortement, en sa qualité d’Européen originaire de Saint Pétersbourg, se rapprocher d’elle, et même si possible, de favoriser une émigration européenne vers son pays plein d’avenir, afin d’augmenter la puissance démographique de son immense territoire à défendre. S’il s’empare d’une partie ou de la quasi-totalité de l’Ukraine, sans perdre trop de soldats, ce qui est le cas actuellement, ce sera un bon investissement démographique permettant à la Russie de récupérer, en plus de la Crimée, dix à 25 millions d’habitants.

Le rapprochement de la Russie pour des raisons économiques avec l’Europe joue également un rôle important, mais il nous semble plus secondaire, contrairement à l’Europe.

Carte de l'Europe avec les couleurs de l'Union européenne, de la Russie et de l'Ukraine sur un fond sombre.

Il est évident que l’apport de capitaux (investissement par la compagnie française Total, par exemple, dans des grands projets gaziers et pétroliers), de technologies européennes ne peut que plaire à la Russie, de même qu’elle peut trouver en Europe des débouchés importants pour ses productions de matières premières et de ressources énergétique (gaz, pétrole, uranium enrichi).  Mais il nous semble que, du point de vue russe, contrairement au point de vue français et européen, les motivations économiques sont secondaires par rapport aux problèmes sociétaux et civilisationnels évoqués ci-dessus

Poutine sait qu’en 2050, la Turquie comptera 100 millions d’habitants, soit un nombre égal au nombre de Russes à l’Ouest de l’Oural dans les frontières actuelles de la Russie. Il est aussi conscient de l’augmentation de la population africaine conjuguée au déclin de la population européenne.


[1] Alain Barluet – En Crimée, « berceau du monde russe », la croisade du métropolite Tikhon, le « confesseur » de Vladimir Poutine – pp 2 et 3 -Le Figaro du vendredi 25 avril 2025.

[2] Bruno Tertrais – Pourquoi l’Ukraine est importante pour la Russie : le facteur démographique – Site Institut Montaigne – 11/02/2022

[3] Laurence Chalard – Déclin démographique en Russie : « Poutine n’a pas d’autre issue que de « gagner » en Ukraine » – Site MSN – Le 24/05/2022


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