par Yves MONTENAY
Pourquoi la Russie est-elle revenue sur le continent africain, et surtout dans les pays francophones ? Prospective de l’influence russe et de l’influence française en Afrique. Dans cet article, je vous partage les grandes lignes d’une récente conférence sur l’influence de la Russie en Afrique, que j’ai présentée au « Groupement Europe de l’Est » de l’École Supérieure de Commerce de Paris (ESCP).

J’entends beaucoup d’Africains affirmer que : « L’Afrique n’est plus seulement un terrain d’influence, mais un acteur qui choisit. » : je trouve que c’est une vision un peu rose de la réalité, que j’entends démystifier… Dans ce qui suit, la plupart de mes exemples viendront des pays du Sahel, car parler de l’ensemble de l’Afrique serait trop long : voir la carte ci-après.

Un retour qui s’inscrit dans l’histoire : la Russie en Afrique, ce n’est pas nouveau.

Dès les années 1920, Lénine, persuadé que les pays capitalistes ne tenaient que par leurs colonies, lançait une formation des cadres pour pousser aux indépendances. En 1924, il y eut notamment une réunion à Paris à laquelle participait le jeune Ho Chi Minh, futur maître d’œuvre des guerres du Vietnam. En 1960, l’URSS soutenait les indépendances africaines. Elle formait des cadres à Moscou et à Kiev, envoyait des armes et se présentait comme championne de l’anti-impérialisme. Certains de ces cadres sont encore influents aujourd’hui : en Afrique il n’y a pas de retraites des responsables.

Le cas le plus connu est celui de l’Algérie, et, pendant quelques années, celui de l’Égypte. Mais après l’effondrement soviétique en 1991, la Russie s’est pratiquement retirée du continent. C’est sous Vladimir Poutine, dans les années 2000, que la Russie revient en Afrique.

Pourquoi ? Pour rompre l’isolement diplomatique, pour chercher des ressources naturelles, pour vendre des armes et, surtout, pour concurrencer l’Occident.
Pourquoi l’Afrique francophone ?

Parce que la France, acteur historique, y traverse une crise d’image bien entretenue par les services russes qui ont notamment payé des manifestants affichant : « à bas la France, vive la Russie ». Un consortium de journaux internationaux, dont Le Monde fait partie, en ont maintenant rassemblé des témoignages sur cet « achat » de manifestants.
Il est souvent dit que les interventions militaires françaises au Sahel ou en Centrafrique ont alimenté un rejet populaire. Non, c’est une apparence : les populations locales étaient plutôt reconnaissantes, mais les responsables politiques se sont sentis froissés par des remarques (souvent justifiées) sur leur gouvernance qu’ils ont jugé « condescendantes » voire « néo coloniales ». Par ailleurs, les jeunes urbains, très actifs sur les réseaux sociaux, veulent tourner la page de la « Françafrique ». Ce n’est pas toujours spontané…

La Russie arrive avec un discours séduisant : « Nous respectons votre souveraineté », « Nous ne faisons pas de leçons de démocratie », « Nous sommes là pour vous défendre ».
Et elle dispose de plusieurs atouts :
- la fourniture d’armes
- les sociétés militaires privées, comme Wagner, qui assurent la survie de régimes fragiles ;
- l’envoi de blé, parfois gratuitement, pour se présenter comme un partenaire indispensable. Mais ses capacités sont limitées par la guerre en Ukraine et les sanctions.
- les campagnes de propagande sur les réseaux sociaux, qui opposent une Russie protectrice à une France prédatrice ;
Les intérêts russes et la réaction des populations

Mais on voit rapidement que ce qui intéresse en fait Moscou, c’est l’accès aux ressources naturelles : or, uranium, diamants, d’autant plus indispensables depuis les sanctions occidentales. C’est également le vote des Africains à l’ONU. Une partie d’entre eux se sont ainsi abstenus, au lieu de condamner l’agression russe en Ukraine.
Mais, le temps passant, l’opinion publique constate les exactions des paramilitaires russes contre les civils, l’incapacité à vaincre les groupes jihadistes, et la dépendance totale des régimes envers Moscou. RFI regorge de témoignages d’opposants de l’intérieur, et surtout de réfugiés, arrivant notamment en Mauritanie. Idem pour France 24, le Wall Street Journal…
Les influences russes et françaises sont de nature différente
Qu’est-ce que l’influence ? Ce ne sont pas seulement des soldats ou des contrats miniers. C’est aussi la culture, l’éducation et la capacité à créer un récit mobilisateur. Comparons.
La Russie
Ses atouts : elle flatte la souveraineté, sa propagande est efficace.
Ses faiblesses : une économie fragile, peu de soucis et encore moins de moyens pour l’éducation ou la santé, une dépendance au militaire, et une image ternie par l’Ukraine et Wagner. Et il faut la payer en or et en droits miniers.
Un jour ou l’autre elle sera ressentie comme un occupant peu efficace.
La France
Ses atouts : la francophonie, les universités, la coopération scientifique, les investissements privés.
Ses faiblesses : l’héritage colonial, la perception d’ingérence, les interventions militaires impopulaires au sommet, et une difficulté à parler aux jeunes générations africaines. Et le fait qu’une partie des idéologues français soit très critique sur le passé de la France en Afrique sert de justificatif aux auteurs de discours ou de programmes scolaires.
Il est en particulier jugé indécent de parler de la « la face positive de la période coloniale » que sont la suppression de l’esclavage interne et arabe et la paix civile qui contraste avec la situation dans de nombreux pays aujourd’hui.
En résumé : l’influence russe me paraît fragile à terme, la France a une influence structurelle mais en perte de légitimité.
Trois scénarios pour demain
1. La domination russe

Dans certains pays, la Russie devient l’acteur sécuritaire central : au Mali, en Centrafrique, au Burkina Faso et peut-être au Niger. Elle va peu à peu se heurter à l’hostilité des populations, les régimes deviendront de plus en plus répressifs. Mais ça n’empêche pas de se maintenir longtemps, comme on peut le vérifier dans de nombreux pays du monde.
2. La rééquilibration multipolaire
La France, maintenant sans bases militaires dans ces pays, mise sur l’éducation et l’économie. La Russie reste présente mais son influence est limitée par celles de la Chine, la Turquie et les pays du Golfe.
3. Le reflux russe
Si la guerre en Ukraine épuise Moscou, et si les opinions publiques arrivent à s’exprimer.

La Russie a su exploiter l’humiliation des dirigeants des pays africains face aux reproches français de mauvaise gouvernance et d’impuissance militaire. Ces reproches étaient probablement justifié mais cela a été ressenti comme condescendant. Le tout dans un contexte international de ressentiment anti-occidental. Mais l’influence russe repose sur des bases fragiles : le militaire, la propagande, les ressources. La France, malgré ses faiblesses, garde des atouts durables, notamment dans le domaine éducatif et culturel. Et par les diasporas si nous y sommes attentifs. Le Carrefour des Acteurs Sociaux, dont je fais partie, fait ce qu’il peut dans ce domaine. L’avenir dépendra des Africains eux-mêmes, car la compétition entre la France et la Russie en Afrique n’est pas seulement une question de présence militaire ou de contrats. C’est une bataille pour les imaginaires, pour les récits, pour la confiance. Et sur ce terrain, rien n’est joué.
Source : yvesmontenay.fr

- Le remarquable ouvrage d’Emmanuel Garnier, L’empire des sables – La France au Sahel 1860-1960 » (2018) retraçant l’action administrative, militaire et médicale (comme l’œuvre sanitaire des médecins du « bout de la piste ») de la France dans cette région pendant un siècle, étude fournissant de précieuses connaissances et bases de réflexion pour les décideurs actuels, notamment les diplomates :


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