SPECIAL LANGUES 3/7 : L’ABANDON DU FRANÇAIS EN AFRIQUE

par Yves MONTENAY

En un siècle, le français est passé des salons européens aux réseaux sociaux africains. Expansion démographique, vitalité culturelle… mais aussi trahison des élites, fragmentation et menace de l’anglais : la francophonie vit une mutation explosive que la France refuse encore de regarder en face.

Carte des pays africains où le français est une langue officielle ou couramment utilisée, montrant les zones en bleu pour les pays francophones.

Je vous partage ci-après ma communication pour la XXXᵉ Biennale de la Langue Française 2025, qui retrace un siècle de mutations du français et révèle ce paradoxe : jamais le français n’a compté autant de locuteurs, et jamais il n’a été aussi fragilisé. Portée par l’Afrique et par le numérique, notre langue s’est élargie et transformée, mais elle se fragmente et perd du terrain dans les élites happées par l’anglais.

Carte de l'Afrique montrant la part de francophones par pays en 2022, illustrant la diversité linguistique et l'importance croissante du français sur le continent.

Je regrette que la France aggrave cette fragilité par son aveuglement et par des choix politiques malheureux. Le français n’est pas une langue coloniale : c’est aujourd’hui une langue africaine, vivante, inventive, et c’est là que se joue son avenir… Encore faudrait-il que Paris en prenne conscience !


Bannière de la Biennale de la Langue Française, avec un design élégant mettant en avant le thème de la langue française.
Une jeune fille lisant des phrases écrites sur un mur, illustrant l'éducation en milieu francophone.

L’année 1918 marque un tournant dans l’histoire de la langue française et, plus largement, dans les équilibres culturels et géopolitiques du monde. La fin de la Première Guerre mondiale consacre non seulement la défaite des empires centraux, mais constate aussi le suicide de l’Europe comme centre de gravité du monde. En particulier, elle voit la montée en puissance décisive des États-Unis, non seulement sur le plan économique et militaire, mais aussi linguistique et culturel. L’anglais commence à supplanter le français, qui jusqu’alors occupait une position dominante dans la diplomatie, les relations internationales et les élites cultivées d’un grand nombre de pays.

Des manifestants portant une grande bannière avec le texte "Urgence linguistique, protégeons le français" lors d'une manifestation consacrée à la protection de la langue française.

Ce basculement amorce un siècle de recul du français comme langue de culture et de prestige international, mais aussi un siècle de mutations profondes dans les publics qui utilisent le français et dans les outils à travers lesquels il est transmis, représenté et transformé.

Cette communication se propose de retracer les grandes lignes de cette transformation, en identifiant deux ruptures majeures :
1. La disparition progressive des élites francophones traditionnelles, nobles ou bourgeoises, cultivées.
2. Le passage d’une langue de culture, unifiée et codifiée, à une langue de masse, polymorphe, médiatisée et numérisée.

Les pouvoirs publics n’ont pas été conscients de cette évolution ou en tout cas n’ont pas fait grand-chose pour y faire face, à quelques exceptions près (De Gaulle et Pompidou, voir plus bas), si bien que le français, historiquement langue mondiale, reste fragile dans sa géopolitique contemporaine.

Carte de l'Afrique avec les drapeaux de différents pays, illustrant la diversité culturelle et linguistique du continent.

À partir de la fin du XIXe siècle et surtout après 1918, la montée des États-nations va concurrencer le français au profit des langues nationales. En Europe centrale et orientale, les élites francophones issues des empires austro-hongrois ou tsaristes sont remplacées par des élites nationales, souvent issues de milieux plus populaires et peu francophones. Les républiques issues de l’effondrement des grands empires privilégient leur langue propre comme outil d’unification et d’identité.

Ce phénomène s’observe également dans les anciennes colonies, où la lutte pour l’indépendance s’accompagne souvent d’une volonté de réhabiliter les langues locales ou de revendiquer l’anglais comme symbole de modernité face au français associé à l’ancienne domination.

Au XXe siècle, les deux grandes idéologies qui dominent la planète – le communisme et le capitalisme libéral – contribuent, chacune à leur manière, à affaiblir les élites traditionnelles francophones.

Carte des blocs de l'Ouest et de l'Est en Europe, montrant les pays membres de l'OTAN, les pays du Pacte de Varsovie, ainsi que des zones de neutralité pendant la Guerre froide.

Avec le communisme (et aujourd’hui l’islamisme) les anciennes élites sont éliminées physiquement, socialement ou poussées à l’exil. Les institutions éducatives françaises, considérées comme bourgeoises et élitistes, sont souvent fermées ou marginalisées. Le français y devient inutile, voire suspect du fait de sa tradition frondeuse.

Ce fut successivement le cas de la Russie en 1917, de l’Europe de l’Est (sauf en Roumanie, comme nous le verrons) à partir de 1945, du Vietnam à partir de 1954 au nord et 1976 au sud, du Laos et du Cambodge à partir des années 1980 à 90. C’est de manière plus progressive le cas en Algérie. C’est le cas des zones contrôlées par les islamistes au Sahel.

Group of armed individuals in black clothing marching in a desert landscape.
Etat Islamique au Mali

Revenons sur l’exception importante de la Roumanie où par nationalisme l’enseignement du russe fut remplacé par celui français : je peux témoigner que sous Ceausescu puis au début des années 1990, je pouvais parler français tant dans la rue que dans les réunions professionnelles.

Mais ensuite une grande partie de la francophonie roumaine fut emportée par la mondialisation économique

Un homme pousse une charrette dans une rue animée, entourée de gens et de boutiques. En arrière-plan, un panneau indique 'FRANCE', soulignant un lien culturel ou commercial.

Partout, l’essor du monde de l’entreprise, des affaires et de la technologie fait apparaître de nouvelles élites tournées vers l’économie, l’innovation, le management. Dans ces domaines l’anglais est devenu rapidement la langue dominante.

Cela en partie grâce au déluge de bourses envoyées par les universités américaines qui disposent de fonds considérables. Non seulement les inscriptions y sont coûteuses, mais elles sont souvent soutenues par le budget fédéral (ce que Donald Trump s’efforce de supprimer actuellement). Ce déluge a eu lieu brutalement en Europe orientale après 1990, mais était permanent ailleurs depuis longtemps.

Des fonds européens ont également été utilisés par le Royaume-Uni dans la formation informatique. J’en ai été témoin Roumanie et ai réagit en rappelant que ces fonds étaient également largement d’origine française. Je ne suis pas certain que notre appareil diplomatique ait été à la hauteur.

La mondialisation économique et culturelle menace ce qui reste de la langue française en Amérique du Nord, d’abord pour les minorités « hors Québec » au Canada et aux États-Unis. Ces minorités sont de plus en plus submergées par l’immigration depuis plus d’un siècle et voient donc leur échapper depuis longtemps les autorités locales.

Une exception : la Louisiane, mais le retour en grâce juridique du français s’y est fait après une longue période d’interdiction et d’assimilation qui a rendu très précaires les quelques progrès actuels.

Au Canada, toujours « hors Québec », je remarque également l’incompréhension croissante de la population ultra majoritaire, de moins en moins sensible à « l’égalité des deux peuples fondateurs ».

Quant au Québec, il est gravement atteint par la dénatalité. Il tente de la compenser par une immigration francophone (Haïtiens, Maghrébins, Subsahariens…) mais il n’est pas maître de la politique d’immigration, qui est fédérale. Je renonce à comprendre la non-coordination entre « le fédéral » et « le provincial » dans ce domaine.

Et en tant qu’îlot ultra minoritaire en Amérique du Nord, sa population francophone représentant moins de 2% de l’ensemble, il est encore plus sensible que la France à la mondialisation anglophone.

Cela tant de la part des immigrants récents que des Québécois de souche montréalais : « je suis francophone, j’ai appris le français à l’école et le parle avec mes parents, mais je vais au CEGEP (collège) anglophone pour perfectionner mon anglais, pour suivre les chansons et les réseaux sociaux anglophones, et éventuellement pour trouver du travail (la francisation des entreprises étant incomplète à Montréal) »

Bref, au niveau mondial, les nouvelles élites économiques se forment dans les universités américaines, tandis que, de plus en plus, celles du monde entier multiplient les cours en anglais souvent sous la pression des parents « pour la carrière internationale de mes enfants ». En France, les écoles de commerce et, dans une moindre mesure d’ingénieurs, ont de plus en plus de cours en anglais, et ne respectent pas la loi Fioraso qui encadre cette dérive.

Remarquons que la Chine et quelques pays européens ont commencé à réagir en s’opposant à ce que l’anglais envahisse leur enseignement supérieur

Parallèlement, l’usage du français langue de culture reposait largement sur les formations littéraires, juridiques ou philosophiques. Or ces dernières perdent du terrain face aux formations utiles aux entreprises comme le management, le marketing etc. Elles se font souvent en anglais, y compris en France, du fait de la mondialisation. Non seulement cela réduit le nombre de francophones « cultivés », mais ça déstabilise les enseignants de français, qui n’ont en général pas la formation correspondante.

Les nouvelles élites économiques s’expriment en anglais international souvent sommaire, plutôt qu’en français littéraire. À la biennale de la langue française à Berlin, j’ai noté la remarque des professeurs allemands de français : nous sommes des littéraires, alors que nos élèves nous demandent le vocabulaire du management

Nous avons donc une mutation complète du public francophone : on passe d’une élite cultivée et littéraire à une population plus large, plus populaire, souvent africaine, dont le rapport au français est à la fois plus concret et plus localisé.

Carte montrant la densité francophone dans le monde en 2022, avec des zones colorées pour indiquer le pourcentage de francophones par pays.

Le français n’est plus la langue des salons viennois ou des diplomates ottomans ; il est celui des jeunes créateurs ivoiriens sur TikTok, des enseignants maliens, des débats québécois, des migrants congolais à Bruxelles.

D’un point de vue démographique, le français y a beaucoup gagné puisque les classes dirigeantes francophones étaient relativement peu nombreuses. En France les langues locales ont été longtemps majoritaires, alors qu’aujourd’hui la quasi-totalité des Français, des Belges, des Suisses (une partie étant francophone de langue maternelle, le reste de la bénéficiant d’une formation efficace à l’école) et des Québécois et une partie mal recensée des Africains (200 millions ?) sont francophones. C’est-à-dire capables de tenir une conversation en français, de travailler dans cette langue, ou tout simplement de l’avoir comme langue maternelle.

Il y aurait ainsi maintenant environ 350 millions de francophones faisant du français la cinquième langue mondiale parlée, en passe de ravir la quatrième place à l’espagnol.

Mais les élites de nombreux pays passant à l’anglais, cette francophonie est menacée par le haut de la pyramide sociale

Passons rapidement en revue les outils qui ont permis cette francisation de masse en plus, naturellement, de la scolarisation là où le français est langue officielle.

L’apparition du cinéma sonore, puis de la radio et de la télévision, entraîne un élargissement sans précédent des publics. Le français n’est plus uniquement écrit, lu dans les livres ou entendu dans les salons ; il devient parlé, vu, mis en scène. Il devient une langue d’image, de récit populaire, de divertissement. La langue se simplifie, se standardise, se régionalise parfois.

Cette simplification se fait parfois au détriment de la qualité d’après les associations de défenses du français dont la plus importante est DLF (Défense de la Langue Française)

A close-up of a hand holding a smartphone, with a laptop visible in the background, showcasing a colorful, vibrant setting indicative of digital engagement.

L’apparition d’Internet, des réseaux sociaux et des plateformes vidéo entraîne une nouvelle évolution. Si elle enracine le français chez ceux dont il n’était pas la langue maternelle, elle le fragmente et l’éclate entre différentes catégories d’usagers. On assiste à la multiplication des registres, des jargons, des emprunts à l’anglais, des néologismes. L’orthographe traditionnelle est souvent négligée. L’expression devient plus orale, plus émotionnelle, moins structurée. Voyez le « slam » !

Cette évolution correspond à une transformation profonde de la culture : la place du texte recule au profit de l’image, de la vidéo courte, du commentaire instantané. Le français devient une langue de flux, souvent éloignés de sa formulation classique.

Le fait nouveau aujourd’hui, c’est l’arrivée de l’IA. Les grands modèles de langage sont entraînés principalement en anglais, mais sont de plus en plus adaptés aux autres langues dont le français. Ces outils ont un double effet :

– Ils standardisent certains usages (traductions, résumés, corrections automatiques).

– Mais ils ouvrent aussi la porte à une hyperpersonnalisation linguistique, où chaque utilisateur peut générer son propre contenu dans sa propre variante du français.

Cela contribue à rendre les normes traditionnelles moins centrales. L’orthographe, la syntaxe, le style deviennent modulables, selon les publics, les plateformes et les finalités.

Cela nous mène au risque de fragmentation

Un ensemble de petits drapeaux représentant différentes provinces et territoires du Canada, avec une majorité de drapeaux aux couleurs canadiennes et britanniques, placés sur un fond bleu.

Le français, devenu langue de masse, adopte des formes variées selon les régions du monde. Ces variantes locales sont analysées par les linguistes, qui parfois font campagne pour qu’elles deviennent des langues à part entière, officialisées et enseignées.

En Afrique, en Amérique du Nord ou dans les Outre-mer, le français est souvent parlé dans des formes fortement influencées par les langues locales ou par des argots urbains. Certains y voient une richesse, une créativité, un métissage. D’autres y perçoivent une menace pour l’unité linguistique, voire pour la compréhension mutuelle entre francophones.

On peut disserter à l’infini sur l’utilité ou non des créoles haïtiens, ultra marins ou mauricien, et des argots comme le nouchi en Côte d’Ivoire ou le camfranglais au Cameroun.

Les créoles sont maintenant officialisés. À mon avis ils devraient à la longue se franciser et peut-être disparaître, mais l’enseigner freine cette évolutions. Par contre, les autorités ivoiriennes et camerounaises restent attachées à l’enseignement du français standard.

Finalement les systèmes scolaires continuent à enseigner un français normé, calqué sur le modèle hexagonal. Mais sur Internet, dans la musique, les séries, les blogs, ces formes locales prospèrent et se diffusent largement.

Les grandes entreprises du numérique, comme Google ou Microsoft, commencent à segmenter le français en fonction des variantes : français de France, du Canada, de Belgique, de Suisse, d’Afrique, etc. Ce mouvement est déjà bien avancé pour l’anglais (britannique, américain, australien, etc.) et pourrait s’accentuer pour le français.

D’où le dilemme : faut-il défendre une langue française unifiée et normée, ce qui est mon avis personnel ou accompagner sa pluralisation ? Voilà un domaine où l’OIF devrait défendre français « universel », plutôt que de faire des proclamations de pacifisme analogues à celles de l’ONU et sans plus d’effet !

J’aborde ainsi les revendications dites « décoloniales ». Dans plusieurs pays africains, en Algérie notamment, le français est accusé d’être une survivance coloniale, quitte à mutiler histoire. Certains gouvernements cherchent à le réduire, voire à le remplacer dans l’administration et l’enseignement.

À mon avis, le français n’est pas une langue coloniale. Ou alors toutes les langues le sont plus ou moins, à commencer par l’arabe et l’anglais que l’on met souvent en avant quand on veut attaquer le français. À mon avis, lorsqu’une partie de la population d’un pays le parle, c’est une langue nationale.

Dans ce contexte, il faut considérer qu’en Afrique le français n’est pas une langue étrangère, mais une langue africaine. Dans de nombreux pays du continent, le français est en effet la langue la plus partagée, celle de l’école, des médias, des affaires. Il n’est plus imposé de l’extérieur : il est pratiqué, revendiqué, réinventé de l’intérieur.

Il faut donc que les Français prennent conscience que le français est aussi une langue africaine, et peut-être même principalement puisque c’est là que se trouve la majorité des locuteurs. Ce n’est pas encore le cas des élites politiques françaises, souvent aveugles. Elles s’imaginent souvent à droite que c’est un facteur d’influence, alors que ce n’est pas la question : c’est un vecteur de culture et de développement dont le corpus de conception africaine, certes partant de très bas, s’enrichit de jour en jour. Et à gauche « qu’il faut s’en débarrasser » car élitiste voire écoutant message verbal et si pas clair rappelle moi coloniale.

À ce propos, je constate que beaucoup de Français et Africains répètent que les pays anglophones se développent mieux que les pays francophones, ce qui est faux. Pour un Kenya qui réussit moyennement, il y a beaucoup plus d’États plus ou moins anglophones qui sont dans un état catastrophique à commencer par le principal, le Nigéria. Alors que de Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Cameroun et le Gabon s’en tirent honorablement.

Image d'une diapositive avec des ampoules suspendues sur fond sombre, présentant le texte 'CONCLUSION GENERALE' en blanc et jaune.

Une langue en transformation

La francophonie a connu une mutation profonde en un siècle : elle est passée d’un monde élitiste, occidental et littéraire à un usage de masse populaire, africain, numérique et fragmenté. Le français n’est plus la langue des salons d’Amérique latine, mais une langue de travail dans la plupart des entreprises africaines.

Reste à ce que les élites intellectuelles et économiques françaises analysent correctement cette situation.

En France, ces élites ont aggravé le mal, et j’entends autour de moi que l’anglais mondial est une simplification qui permettra de diminuer les coûts et d’augmenter la compréhension entre responsables ! Les progrès de la traduction automatique, maintenant verbale et instantanée d’une part, et la situation géopolitique d’autre part contredisent dramatiquement cette idée.

Au sommet, je déplore toute les occasions où une action du gouvernement aurait pu agir mieux ou plus tôt. Seul le général De Gaulle et Georges Pompidou étaient sensibilisés à la francophonie, ce qui n’a pas empêché ce dernier de faire l’erreur dramatique d’accueillir les Anglais à Bruxelles, qui ont réussi à y maintenir le monopole de leur langue malgré le Brexit !

Et à la base, dans les entreprises françaises, je suis toujours navré quand je vois des recruteurs s’adresser en anglais à des étudiants africains francophones.

Source : yvesmontenay.fr


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