Par Bernard PLOUVIER
Pierre Laval, le seul Gitan (ou Rom, « Bohémien » etc., comme l’on voudra) à s’être fait un nom dans l’histoire de France, par ailleurs remarquable homme d’affaires, fort honnête surtout si on le compare à ses pairs politiciens-affairistes, est le personnage le plus maudit de notre histoire contemporaine. Est-ce à juste titre ?

Pierre Laval, l’inusable bouc-émissaire

Un minimum d’équité s’avère indispensable à qui prétend écrire l’histoire, singulièrement la contemporaine, où la narration ressemble trop souvent à de la polémique, et la plus hideuse. Juger cette figure politique majeure des années 1930-44 sur des apparences, en passant à la trappe les paroles et les actes du sujet pour la décennie antérieure aux années d’Occupation, c’est donner trop d’importance aux calomnies d’un procès scandaleux et bâclé, où l’accusation ne reposait que sur une documentation partielle autant que partiale.

L’on reconnaît volontiers que pour les historiens consensuels, Laval est un personnage fort pratique, puisqu’en l’accablant, l’on dédouane simultanément le général de Gaulle et les actes terroristes d’une certaine forme de Résistance & l’on blanchit le maréchal Pétain, incarnation de la résilience bon chic bon genre. C’est néanmoins une malhonnêteté.

Tant que l’on accablera Laval au moyen de demi-vérités et surtout d’omissions, la routine universitaire de l’écriture historique continuera d’être une source de désinformation sur la France des années 1933-45, dans le droit fil des propagandes « Antifa », gaulliste, résistancialiste et de la Deception britannique (soit, la tromperie systématique et volontaire du Political Warfare Executive, le ministère de la Propagande), qui fut très utile durant les années de guerre et servit ensuite à l’écriture iconique de l’histoire glorifiant les « grands hommes » et diabolisant les vaincus. Près d’un siècle après les faits, le temps est venu d’une cure de désintoxication.

Toute sa vie, Laval fut viscéralement attaché à la glèbe auvergnate. Le paradoxe, pour un descendant de ces nomades qui sillonnent la France depuis un millénaire, n’est qu’apparent : Laval n’a jamais su déchiffrer l’hérédité inscrite dans les traits de son visage et dans son teint, que l’on retrouvait chez sa fille unique, Josée de Chambrun. Une partie de la haine portée à Laval provient de ce que l’on nomme de nos jours le « délit de sale gueule », soit la moderne resucée de l’antique mépris des Grecs pour le métèque.

Ce fils de pauvre cabaretier fut toute sa vie un homme luttant en solitaire pour défendre ses idées : le pacifisme et la solidarité entre nationaux, tous engagés à servir la France qu’il aimait charnellement. Il rompit avec le parti socialiste dès 1922 et il est stupide d’en faire un « radical » : il n’était ni anticatholique ni franc-maçon. Il revendiquait hautement son statut d’élu indépendant au Sénat, et de maire « de gauche » à Aubervilliers, de 1923 à 1944. Il n’est pas inutile de noter qu’à l’instar d’un Raymond Poincaré (ou plus tard d’un Charles de Gaulle), il fut un mari modèle, soutenu par une épouse exemplaire et discrète.

Bien avant 1914, il était pacifiste et, avocat au barreau de Paris, il défendait des anarchistes, des socialistes et des insoumis au service militaire. Le maréchal Pétain méprisa toujours ce côté antimilitariste du personnage, opposé à toute pratique guerrière.

Nationaliste et socialiste, Laval l’est bien avant 1914, donc avant la naissance du parti nazi. Il le fait de façon originale : jamais, dans aucun discours ni aucune note écrite, il n’a fait preuve de racisme – soit la mention d’inégalité entre des races prétendument supérieures et d’autres jugées inférieures, à la différence d’un Léon Blum, entre bien d’autres exemples possibles – ni même de xénophobie : il respectait le travailleur et ne méprisait que le parasite.

Si, dans la première moitié des années Trente, il devient Président du Conseil à deux reprises, c’est en raison de sa remarquable aptitude à défendre ses opinions et par l’effet d’un entregent dont il n’a jamais usé de manière malhonnête. C’est l’homme qui recherche systématiquement le consensus sur tout ce qui lui paraît essentiel au salut de la France ou à son progrès économique et social, occupant toujours un poste-clé : l’Intérieur, les Affaires Étrangères ou le Travail.

Président du Conseil des ministres en 1931-32 (13 mois) et en 1935-36 (7 mois), il réagit à la crise économique en gérant les Finances de l’État comme il le fait des siennes, en bon père de famille. La rédaction de l’hebdomadaire politique le plus diffusé des USA, Time Magazine, le désigne comme Personnalité de l’année 1931, parce qu’il s’est battu avec fougue pour réduire les intérêts versés aux banquiers Nord-Américains et au gouvernement des USA au titre des dettes de guerre.

Il mène une politique de compression des dépenses de l’État, allégeant le prix des tarifs publics. À la charnière des années 1935-36, sa politique commence à porter ses fruits : le chômage recule et la chute des exportations cesse. La démagogie du Front Populaire annule puis inverse ces résultats.

Pacifiste viscéral, mais nullement aveugle aux périls, il se rapproche de Mussolini que des politiciens sectaires avaient inutilement insulté. Il tente d’éviter la rupture avec l’Italie lors de la Guerre d’Éthiopie, qu’il n’a nullement encouragée, où les premières frappes furent éthiopiennes. Son projet, concocté en décembre 1935 avec le modéré Samuel Hoare alors titulaire du Foreign Office, aurait pu mettre fin rapidement à cette guerre en laissant indépendante plus de la moitié de l’Empire éthiopien, le Négus (esclavagiste et sanguinaire) conservant tout ce que l’armée italienne n’avait pas encore conquis. Mais c’était contraire aux intérêts des bellicistes enragés à Londres et à la haine des socialistes français qui croyaient à tort Benito Mussolini responsable du meurtre de Giacomo Matteotti, le milliardaire socialiste et aussi un militant acharné encourageant le terrorisme Antifa !

Opposé aux folles dépenses des administrateurs démagogues du Front Populaire, il combat surtout l’agitation qui risque de mener à une guerre européenne qui, à son avis, ferait uniquement le jeu des communistes et des aventuriers des USA qui lorgnent tous deux les empires coloniaux des Européens.

En 1938-39, le sénateur Laval tente de convaincre l’indécis Daladier de jouer la carte italienne contre le Reich. Il est très estimé de « Staline » pour avoir soutenu, en 1935, une alliance militaire franco-soviétique, purement défensive. La haine des Daladier et Blum l’empêche de servir d’intermédiaire, officieux ou officiel.

Républicain et nullement partisan d’une dictature, mais effaré de la faiblesse du régime, il est, en juillet 1940, le plus efficace négociateur dans les coulisses du Congrès qui confie au maréchal Pétain le soin de rédiger une nouvelle Constitution et le droit d’administrer les affaires de l’État jusqu’à la paix. Appelé au gouvernement, il veut finasser avec l’Occupant (comme l’avait fait Stresemann, face à Raymond Poincaré et à Briand), pour permettre à la Nation de survivre jusqu’à la conclusion de la paix – que tout le monde croit proche, en France comme dans le Reich, où le Führer ne compte attaquer l’URSS que vers 1943-44.

Sa collaboration économique est faite de deux éléments bien pensés : il laisse les Allemands prendre ce qu’il ne peut défendre et il procure du travail aux Français. On oublie trop souvent qu’il règne en France – toutes zones confondues -, l’été et l’automne de 1940, un chômage effarant, pire qu’en 1936-37.

De la même façon, il tentera de faire revenir un maximum de prisonniers de guerre en échange de travailleurs volontaires, mais l’Occupant ne lui octroiera qu’un retour pour trois départs vers les usines du Reich, où les travailleurs volontaires jouissent des mêmes salaires et lois sociales que les travailleurs allemands. Le STO (Service du Travail Obligatoire) ne fut que la conséquence de l’échec de cette politique de coopération qui revenait à donner avec contrepartie plutôt que de se laisser prendre pour rien : la haine gaulliste et communiste – soit les clans qui préparaient les élections d’après-guerre – est la raison de cet échec, coûteux et désolant pour la Nation.

En faire « un traître au service de l’Allemagne » est un non-sens. Il ne fut jamais que passionnément Français. Il n’aimait ni les Germains, ni les Britanniques ni les Nord-Américains (à la différence, sur ce point, du maréchal Pétain), ni même les italiens ; il haïssait, non pas les Russes, mais le bolchevisme. « Je n’aime que mon pays » fut le slogan de toute sa vie publique, de 1914 à sa mort.

Le 22 juin 1942, en réponse à des journalistes venus le taquiner à l’occasion du premier anniversaire de l’Opération Barbarossa, il s’écrie : « Je crois en la victoire de l’Allemagne parce que, sans elle, le bolchevisme l’emporterait partout en Europe ». Le texte de l’interview est soumis au maréchal qui fait rectifier le « Je crois » en « Je souhaite », au prétexte que Laval, simple civil, n’a pas à croire quoi que ce soit à propos d’une campagne guerrière… la distinction, fort « subtile », permettra aux historiens maréchalistes d’éloigner leur héros de cette déclaration pourtant prophétique.

Certes, Laval a cautionné la lutte contre les « résistants communistes », mais on oublie trop souvent qu’à partir de la 3e décade de juin 1941, beaucoup de ceux-ci se comportent en terroristes assassinant des soldats allemands désarmés, faisant payer la note par des otages innocents – il n’est toutefois pas membre du gouvernement qui a créé les Sections spéciales de lutte contre le terrorisme. Son soutien à la Milice, en 1943-44, ne porte que sur la répression de ce type d’actes, jugés inutilement dangereux pour la Nation même par Charles de Gaulle jusqu’à l’approche du Débarquement. Laval n’a jamais ordonné l’exécution d’adversaire politique, et surtout pas celle de George-Louis Mandel-Rothschild qu’il fréquentait de longue date.

Il fut trahi et dénoncé de tous les côtés, servant d’épouvantail et de repoussoir, d’archétype du « Collaborateur ».

À Vichy ou à Lyon, il était combattu et dénoncé comme « le traître à abattre » par les adeptes du double jeu – un pied dans la collaboration administrative, obligatoire pour tout fonctionnaire en poste durant l’Occupation, & un bras ou la bouche engagés dans les contacts avec la « Résistance », sans savoir toujours pour qui le « vichysto-résistant » travaillait : terroristes du SOE, colonialistes de l’OSS qui préparaient une autre occupation, voire les rares gaullistes de la capitale (officiellement provisoire) de l’État Français.

À Paris, haut-lieu de toutes les combines – économiques et politiques, où les grossiums du marché noir finançaient les FTP (communistes) -, il était dénoncé par les peu nombreux nazis français comme un tiède, voire un « traître » à la collaboration active, où se côtoyaient des intellectuels et des mafiosi (tueurs et voleurs) – exactement comme cela se pratiquait dans cette « Résistance » trop idéalisée voire sanctifiée, alors qu’elle était autant mêlée d’idéalistes et de pourris que la « Collaboration ».

En réalité, il ne pouvait, du printemps 42 à l’été 44, qu’administrer le quotidien, pour lutter contre la misère et la faim, contre la déportation des travailleurs – qu’il parvint, avec son ministre Jean Bichelonne, à maintenir en France, près de leur famille. Et c’était déjà beaucoup.

Il n’a pas participé à la rédaction des deux Statuts des Juifs. Lors du premier, celui d’octobre 1940, il est membre du gouvernement, mais se désintéresse d’un projet qui dépasse l’apurement des comptes avec les juifs ultra-bellicistes des années 1933-1939. Lors du second, celui de juin 1941, il n’en est plus membre. En 1943, il refuse la dénaturalisation massive et systématique de tous les Juifs admis à la qualité de citoyen français depuis 1927 et ce refus, cette « résistance » seront très vivement critiqués par Karl Oberg, le chef des SS et des polices allemandes en France.

En 1942, il a vainement tenté d’obtenir des diplomates nord-américains des visas en grand nombre pour les enfants juifs nés de non-citoyens français, étrangers ou apatrides. Du fait de la très mauvaise volonté du State Department, quelques dizaines de visas furent octroyés… juste avant l’invasion de l’Afrique du Nord et ne servirent donc à rien !

Sa politique juive fut simpliste, reposant sur un faux postulat : il croyait ce qu’on lui disait de la déportation des Juifs « vers l’Est ». En principe, elle correspondait à un regroupement de travailleurs pour l’effort de guerre allemand, en attendant leur refoulement plus loin encore, à la fin de la guerre. C’est pour cette raison qu’il a insisté pour qu’on ne sépare pas les enfants de leurs parents. Il a cru Oberg et son discours lénifiant et non les plaintes alarmistes des très rares Juifs de France qui acceptaient les rumeurs, vagues et parfois très « bizarres » quant à leur mécanisme, de tueries voire d’extermination.

Viscéralement pacifiste, trop intelligent pour n’être pas anticommuniste, croyant aux vertus d’un parlementarisme bien mené dans le style de Clemenceau (qui lui avait vainement offert un secrétariat d’État en 1917), de Poincaré (le grandiose administrateur de la Chose publique) ou du pacifiste Briand (dont il fut le disciple), il s’est effectivement trompé durant les années 1940-44.

Il a payé ses erreurs de sa vie. Il avait lucidement accepté son destin de bouc-émissaire. Mais il n’a pu s’expliquer devant des juges haineux, partiaux, assoiffés de vengeance. Il serait inconvenant de poursuivre l’œuvre de cette parodie de justice, en n’examinant pas objectivement ce que fut l’homme et en refusant l’analyse honnête de sa politique.



LA RÉDACTION :
- La plupart des photographies renvoie à l’article « Laval » de Wikipedia.
- Nous avons illustrer une bibliographie possible par des photographies mais nous rajoutons ici cette dernière parue récemment et qui nous paraît honnête et faire dorénavant autorité :

Nous l’avons acheté ce samedi à la FNAC avec pour l’anecdote cette autre publication récente


Fiction :
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