HOMMAGE A YVES BRANCA (1947-2025) : LES QUELQUES MOTS DU TRADUCTEUR DE COSTANZO PREVE 2/4

par YVES BRANCA

Couverture du livre 'Nouvelle histoire alternative de la philosophie' par Costanzo Preve, traduit par Yves Branca, avec une illustration de ruines antiques.

     « Va, livre, tu n’es que trop beau

    Pour être né dans le tombeau

    Duquel mon exil te délivre ;

    Seul pour nous deux je veux périr :

    Commence, mon enfant, à vivre

    Quand ton père s’en va mourir.»

   Agrippa d’Aubigné, Préface aux Tragiques, 1616

Page de préface d'un livre, avec le titre "L'Auteur à son livre" en haut, suivi d'un poème en vieux français sur un fond crème, décoré d'un motif en haut de page.

Ce livre à tant d’égards extraordinaire, cette somme philosophique, que Costanzo Preve (photo ci-dessous) appelait « le livre de ma vie », n’a pas besoin d’une longue introduction. Preve, qui excellait à présenter ses intentions et à guider le lecteur, l’a fort bien introduit lui-même. Ce sont plutôt certaines contingences que je crois bon d’éclairer ici brièvement, car elles ont quelque chose de tragique, qui explique le style et la forme de ce grand livre et par là même, mes partis pris de traduction. Je me permettrai enfin d’indiquer quelques conceptions particulièrement fortes et originales que le lecteur y trouvera, avant de lui  laisser le plaisir, la curiosité, ou l’irritation, de les découvrir lui-même.

Portrait d'un homme âgé avec les cheveux blancs assis, en train de parler, devant des étagères remplies de livres.

La Nouvelle histoire alternative de la philosophie, parue en Italie en mars 2013, est en effet le fruit non seulement de plus de trente ans de méditations, mais encore d’un véritable exil intérieur, depuis qu’une gauche de convention, alliée aux forces du capitalisme globalisé, frappa Costanzo Preve d’ostracisme par conspiration du silence, après que, dans « Le Bombardement Éthique. Essai sur l’Interventionnisme Humanitaire, l’Embargo Thérapeutique et le Mensonge Patent », il eut dévoilé, en 2000, les fondements métaphysiques secrets et la machinerie idéologique de ce « nouvel ordre » mondial qu’un groupe de financiers et de gens à leur solde prétend faire naître du chaos.

Un membre du Comité international de la Croix-Rouge tenant un livre rouge avec un symbole de danger, en tenue avec le logo de l'organisation.

Par surcroît, en 2002, à peine retraité, et déjà dans cette condition d’exclus, Preve, grand voyageur et marcheur – qui par exemple avait traversé la Norvège jusqu’au Cap Nord – fut atteint d’une pathologie très complexe (diabète, hypertension, insuffisance cardiaque, etc.) consécutive à l’ablation d’un rein, nécessitée par un cancer, et qui le réduisit en quelques années, inexorablement, à un état d’infirmité physique progressive.

Une personne âgée assise dans un fauteuil, portant un pull beige, gesticule en parlant dans un environnement intérieur bien éclairé.

C’est dans cette situation, où sa réclusion de valétudinaire aggravait encore son exclusion politique et « médiatique », que Preve, qui avait déjà beaucoup écrit depuis 1980, et dont les œuvres, après une première période « militante », exploraient, depuis l’effondrement du « communisme réel » du XXe siècle en 1991, les problèmes purement théoriques d’une « refondation anthropologique » du communisme, se jeta, à corps perdu, dans un travail titanesque. La nouvelle histoire de la philosophie qu’on va lire, dont il conçut l’idée à Paris, comme il l’explique lui-même, à l’automne de 2007, fut écrite de 2008 à 2010, sans ralentir en rien sa production de deux ou trois livres par an. Plus étonnant encore: il prit la peine et le temps de la rédiger sous deux formes: une  brève, de 250 pages, qui était achevée en 2010 – je possède une copie du tapuscrit, retouché de sa main; et une longue, en plus de 500 pages de grand format in quarto couronne: celle quc j’ai choisi de traduire, et dont les derniers chapitres ne furent achevés qu’au début de 2013, lorsque Preve, en état d’insuffisance rénale terminale, dut se résigner à vivre ses derniers mois sous hémodialyse  permanente. Mais, dès l’été de 2010, il considérait que son œuvre était achevée, et qu’il devait « passer le témoin ». Ce qui me conduit au premier point de cette introduction.  

Couverture du livre 'Opere di Costanzo Preve Volume I: Il nemico principale', présentant une sculpture représentant plusieurs figures humaines.

Dans l’introduction d’Invito allo straniamento (ce qu’on peut traduire littéralement par Invitation à la distanciation) – ce beau recueil d’études qui devait être le « Livre des amis » de Preve pour son soixante-dixième anniversaire, et devint un hommage posthume – Alessandro Monchietto et Giacomo Pezzano caractérisent finement trois particularités très remarquables de la démarche de Preve, de son extraordinaire liberté d’allure, qui nous paraissent en étroite corrélation réciproque, et nous intéressent singulièrement ici.

    1.« Il y a quelque chose de brillant, d’impétueux, de perpétuellement problématique qui est à l’œuvre dans ses pages, une pensée qui paraît devenir et se construire sous les yeux du lecteur, et qui n’est pas le moindre des charmes que le style de Preve exerce sur lui ».

    2. « L’originalité des points de vue, provenant du rapprochement et de la comparaison de contextes théoriques souvent très éloignés, et une volonté calculée de déconcerter et de ‘provoquer’ l’intelligence du lecteur ».

    3. Enfin, le caractère « inquiet » de cette pensée.

Couverture du livre 'Opere di Costanzo Preve Volume II' avec des sculptures représentant des figures humaines interagissant, accompagnées des titres 'Manifesto filosofico del comunismo comunitario' et 'Elogio del comunitarismo'.

    Cette « inquiétude » se manifeste, je le précise, par une démarche souvent plus en spirale qu’analytique, qui se remet elle-même en question et aime à reprendre les mêmes problèmes de divers points de vue, et quelquefois sous des termes différents, afin d’en découvrir sans cesse de nouveaux aspects, de les préciser, d’en acquérir une vision toujours plus complète, mais toujours ouverte.

Couverture du livre 'Opere di Costanzo Preve Volume III' avec un poing doré et un fond gris. Titre en noir au-dessus et sous le poing.

    

Ce qui donne un style à la fois souple et fort, qui aurait quelque chose de surabondant et de foisonnant, s’il n’était tempéré par un souci constant de dialogue avec le lecteur, pour lequel Preve, nourri de culture antique, recourt tout naturellement à la période cicéronienne. L’harmonie de ce style périodique   associe la rigueur qui dégage le problème par une logique inexorable à un art véritable d’allier les registres élevés et populaires, formels et « informels », l’expression philosophique la plus rigoureuse à une ironie ou une espièglerie très singulières, qui délassent tout en nourrissant d’une autre façon la pensée même. En un mot, un très beau style oratoire sans le moindre artifice rhétorique, d’inspiration dialogique – nul n’a montré mieux que Preve comme la dialectique procède de la « méthode socratique » (sokraticos logos) – et qui atteignit ses sommets dans des livres de la fin des années quatre-vingt dix comme Les siècles difficiles, L’éducation philosophique, ou des essais forts et concis comme Les saisons du nihilisme, Les aventures de l’athéisme, et Vérité et historicité au XXe siècle.

Couverture du livre "Una nuova storia alternativa della filosofia" de Costanzo Preve, mettant en avant une illustration inspirée par des œuvres d'art.

Malheureusement, après 2002, dans la conjoncture tragique que j’ai signalée, Preve, se sentant talonné par le temps, tendit de plus en plus à sacrifier la forme au pur énoncé du contenu ; et son style oratoire, de plus en plus hâtif et négligé, à  devenir oral, à telles enseignes que le texte de certains de ses derniers ouvrages, y compris les derniers chapitres de la Nouvelle histoire alternative de la philosophie qu’on va lire, paraissent la simple transcription d’une suite de  brillantes conférences ou de cours enregistrés au magnétophone. Preve reconnaissait d’ailleurs, dans ses dernières années, qu’il ne prenait plus le temps de se relire ; il ne retrouva son style brillant et maîtrisé que dans sa Lettre sur l’humanisme, de 2012 – son ultime « règlement de compte » avec Louis Althusser, qui est aussi, comme le titre l’indique, une explication courtoise avec Heidegger, et lui tenait particulièrement à cœur.

Les problèmes de traduction que cela posait pour les derniers chapitres de la « nouvelle histoire alternative » étaient assez faciles à résoudre : il suffisait de se régler sur le style des propres ouvrages de Preve d’avant 2002, et en quelque sorte de le restituer en français, comme je m’y étais exercé en traduisant l’Eloge du communautarisme. Aristote Hegel Marx, et surtout La Quatrième guerre mondiale. La forme brève en deux cent cinquante pages de la Nouvelle histoire alternative de la philosophie, qui est plus concise, et par là, quelquefois, encore plus claire, m’a d’ailleurs beaucoup aidé. Ce qui explique quelques différences entre le texte original et ma traduction, qui cherche surtout à pallier les négligences, surtout dans les derniers chapitres: resserrement de certains paragraphes d’une prolixité toute orale, suppression de répétitions inutiles, et par endroits, recomposition de l’économie même d’une rédaction un peu hâtive, fiévreuse et encombrée. En outre, Preve cite peu, et parfois de mémoire; s’il cite littéralement, il précise rarement ses sources, que j’ai dû rechercher, et indiquer, le plus souvent en notes. Il préfère quelquefois retraduire lui-même tel passage d’Eschyle, de Platon, d’Aristote, de Kant ou de Hegel, ce que j’ai respecté. Mais parfois aussi il cite en résumant. J’ai donc préféré en donner les traductions françaises les plus connues et autorisées, et quelquefois le texte entier seulement résumé par Preve, quand cela pouvait éclairer encore le propos, comme je l’ai fait pour une citation de la Doctrine de la Vertu de Kant.

Couverture du livre 'Scienza Politica Filosofia' de Costanzo Preve, illustrée par un tableau vibrant de visages variés sur fond bleu.

En deuxième lieu, quelques remarques lexicales. On notera que j’ai toujours écrit en italique deux termes chers à Preve: véritatif, et communautarisme. Je les ai expliqués par des notes, et j’insiste ici sur le sens heideggérien du premier  (toutes le notes que l’on trouvera après chaque chapitre sont du traducteur).  Pour ce qui est du terme « réflexion », j’ai forgé le néologisme « réflection » dans certains développements où il se rapporte spécifiquement à la « théorie du reflet » du marxisme dogmatique, afin d’éviter toute confusion avec son sens courant (retour de la pensée sur elle-même): v. la note 3 du chapitre XXIX. Mais je n’ai pas cru bon de marquer l’emploi très étendu par Preve du terme de « reproduction » dans des contextes où il lui donne un sens de « reproduction sociale » (« reproduction tribale », « reproduction communautaire »), plus général que le concept strictement marxiste de « reproduction des rapports sociaux » – qui procède, dans la société capitaliste, de la reproduction même du capital. La distinction du sens « technique » et du sens étendu est assez claire, et ce dernier, qui rappelle que la « reproduction sociale » n’est autre que la « reproduction humaine », caractérise heureusement l’humanisme de Preve, et son dépassement du structuralisme althussérien. Une autre particularité du vocabulaire de Preve procède de son emploi effectif, pour ses propres analyses ontologico-génétiques, de catégories aristotéliciennes et kantiennes et de figures dialectiques hégéliennes. Preve n’a pas préconisé abstraitement le retour à la « philosophie pour la philosophie », c’est-à-dire à la philosophie classique; sa critique de l’histoire « doxographique » universitaire de la philosophie et de la « pensée faible » postmoderne fait place et donne carrière à une méthode vivante, qu’il met personnellement en œuvre: un des exemples les plus remarquables en est la manière dont il distingue, aux chapitres XXXIII et XXXIV, ce qu’il appelle la « science philosophique de Marx » et son « matérialisme historique » non philosophique et dont il définit leur statut, en recourant à des concepts de Kant et de Hegel: catégorie modale de possibilité ontologique etc. Si le vocabulaire de Preve conservait quelques marques de sa période proprement « marxiste », il était en effet de plus en plus empreint d’aristotélisme et d’idéalisme allemand, et je lui ai laissé cette marque, pour autant que le français le permet. Si, par exemple, « connotare » peut avoir le sens de « caratterizzare » (caractériser) en italien moderne, il a généralement, chez Preve, celui de « connoter » en logique aristotélicienne et thomiste, et jamais celui qu’il a pris dans la sémiotique linguistique et psychologie moderne, comme je l’ai indiqué en note. Je l’ai donc traduit le plus souvent par « connoter », qu’il faut rapporter au sens scolastique de connotation: « propriété que possède un terme de désigner un ou plusieurs attributs en même temps que l’objet qu’il désigne; ex: le mot latin esse signifie l’existence et connote l’essence » (L. M. Morfaux). Par exemple: « Le terme de vérité connote, certes, ce qui est, et est éternellement, mais pour l’appréhender, il nous est nécessaire de passer par notre temps, saisi par la pensée ». De même, « contenu » a toujours pour Preve le sens strict de « compréhension d’un concept » (en allemand: Inhalt). Une dernière remarque confirmera ce qui précède et nous conduira avec bonheur au troisième point: lorsque Preve, interprétant le terme de « matérialisme historique » chez Marx, montre qu’il n’a rien à voir au concept scientifique positiviste de « matière », mais désigne une sorte de « structuralisme historique » où la « structure » tient lieu de « matière » et la « superstructure » de « forme », il suggère lui-même qu’il a recours ici au concept aristotélicien de « forme substantielle » – qui est toujours opposé, en effet, à celui de « matière » en logique formelle, mais par là même, comme l’a montré Hegel, dans une relation de complémentarité dialectique avec ce dernier.  

Je crois que les remarques qui précèdent étaient nécessaires. Mais au moment d’aborder, en troisième lieu, l’originalité absolue de ce que nous a apporté Costanzo Preve, je me sens aussi « confondu devant la grandeur du sujet » que Bossuet devant la gloire du prince de Condé. Je me contenterai donc de citer un passage de l’excellente note de lecture de la Nouvelle histoire alternative de la philosophie qu’Oscar Oddi, rédacteur de la revue Internet  CONSECUTIO TEMPORUM, rivista critica della Postmodernità (revue critique de la postmodernité), a donnée en 2013 à la revue italienne Communismo e communautà (communisme et communauté), car je crois qu’il a indiqué l’essentiel. J’en souligne les termes qui me paraissent les plus riches de sens. « Dans une science de la totalité expressive, qui exprime le concept de la négativité du capitalisme – écrit Oddi – il n’y a de champ logique que pour ce qui est des déterminations dialectiques de cette totalité dans son développement logique, et donc pas de place pour un ‘champ’ de la superstructure et de la structure, champ qui, au contraire, est nécessaire pour ce qui est d’une science non philosophique; mais la superstructure est seulement l’ensemble des idéologies, forme de conscience que l’on ne peut pas ne pas avoir, tandis que l’art, la religion et la philosophie, n’étant pas des idéologies, ne font pas partie, pour Preve, de la superstructure, mais sont ‘des formes permanentes et transhistoriques de l’activité humaine éternelle de reproduction et d’interprétation, individuelles et collectives, du monde; et par conséquent, la meilleure définition possible en a été donnée par Hegel en termes d’’esprit absolu’».

Dans un entretien de l’été 2010 avec Alessandro Monchietto1, qui est un bilan de l’ensemble de son œuvre, Preve regrette « son incroyable retard à s’être  délesté, même formellement, d’une ‘identité’ qui le rattachait à la tribu marxiste officielle ou officieuse, quand bien même il était devenu un philosophe tout à fait indépendant ». Ce scrupule tenait certainement en partie au caractère « inquiet » de sa pensée, que j’ai signalé. Mais il conclut par une affirmation qu’illustrent merveilleusement ses considérations de la Nouvelle histoire alternative de la philosophie sur la philosophie moderne depuis Fichte : « Par leur absolue nouveauté, les solutions que j’avance sont inacceptables et irrecevables pour la caste des ‘intellectuels de gauche’ »

Yves Branca. Juin 2016.

1. Publié partiellement par la revue KRISIS, n°42, 2016, sous le titre « Un socialisme pour le XXIe siècle ? », et in extenso sur les sites Internet Métapo-Info et Cercle Aristote, à la fin de 2014

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