par Michel LHOMME
L’été serait-il mortifère ? On croit souvent perdre les gens âgés qu’on aime en hiver mais ils partent le plus souvent dans la belle saison. Comment aurais-je pu penser que ce rendez-vous plus ou moins programmé en septembre au bar du Muguet avenue de Taillebourg près de la place de la Nation où il résidait et où nous avions l’habitude de nous rencontrer quand je suis en France serait déprogrammé pour cause de décès. Depuis mon retour de Nouvelle-Calédonie, j’avais croisé Yves Branca par deux fois dans des causeries littéraires sur Ismaïl Kadaré (1936-2024), le grand écrivain albanais et le normand Guy de Maupassant (1850-1893), toujours égal à lui-même, bougon et furibond contre les éditeurs et la légèreté de leurs correcteurs, fumeur de pipe invétéré en appartement près du Parc Monceau, ce qui se faisait hier mais indispose parfois aujourd’hui sauf quand l’hôte est remarquable d’attention, un côté Simenon en gros pardessus qu’il m’avouait dernièrement en aparté considéré d’ailleurs avec moi comme un maître. Lorsque le poète Chénier fut guillotiné à trente et un ans, le 25 juillet 1794, il confia alors sur l’échafaud aux derniers gens qui l’entourait, sans doute son ami Roché : « Je n’ai rien fait pour la postérité » et désignant sa tête appelée à tomber, il dressa ce constat amer : « Pourtant, j’avais quelque chose là, c’est dommage, il y avait quelque chose là ! ». C’est ainsi qu’à chaque décès d’une personnalité aussi originale et érudite que celle d’Yves Branca, la phrase de Chénier toujours me revient. On perd un ami mais aussi une intelligence, un fin connaisseur par exemple de l’Ancien Régime et de la littérature classique et italienne. Yves Branca, né en 1947, avait été professeur de lettres en France et de français à Pékin, où il avait résidé trois ans (1974-76). Il s’était alors passionné du monde chinois au point d’en avoir appris immédiatement la langue avec minutie et dans ces dernières années, c’est à la Chine qu’il consacrait l’essentiel de son temps non seulement en approfondissant la langue, en traduisant mais aussi en dépouillant les dépêches officielles du gouvernement chinois se révoltant contre tous les préjugés et les désinformations sur le système politique chinois diffusés à longueur d’antenne sur nos médias. Depuis près de cinq ans, il travaillait sans relâche et avec acharnement à la traduction des Dialogues et propos de Meng Zi qui viennent de paraître chez Perspectives Libres, la maison d’édition du Cercle Aristote (https://cerclearistote.fr/) au point de refuser toute autre collaboration (par exemple pour Metainfos). Reclus dans son appartement HLM de la place de la Nation où les pompiers constatèrent sa mort naturelle après sans doute un appel de détresse de sa part, il vivait seul insomniaque, se levant tard entouré de ses livres, de ses notes et paperoles comme dans une tanière, souvent irascible et parfois désagréable, les mœurs modernes, l’inculture grandissante et les trahisons du milieu l’indisposant de plus en plus. Dans la grande tradition universitaire, il ne concevait pas la traduction sans l’abondant appareillage de notes et de commentaires qui dépassent parfois le texte original. Dans les années 1970, Branca avait traduit et présenté plusieurs documents relatifs au communisme chinois et à la « révolte des Taiping (1851-1863) » et collaboré jusqu’en 1978 aux Éditions en Langues étrangères de Pékin. Depuis 1990, il traduisit aussi des romanciers et poètes italiens du Risorgimento comme Alessandro Manzoni, Ippolito Nievo, Giacomo Leopardi, ce géant trop hâtivement assimilé au pessimisme de Schopenhauer ou à un avatar péninsulaire du romantisme. Mais les années suivantes furent aussi me semble-t-il dépressives, troublées sentimentalement par le venin des femmes, assistant ces derniers mois non sans colère au grand remplacement dans son quartier et aux incivilités dans sa résidence avec tous les inconvénients sonores que cela pouvaient provoquer dans sa retraite studieuse. C’est par Costanzo Preve (Turin, 1943-2013) que je me rapprochai de lui considérant comme lui l’œuvre du philosophe italien dont il traduisit la Nouvelle histoire alternative de la philosophie (Paris, Perspectives Libres, 2017) son testament philosophique. De quelqu’un avant l’annonce fatale, il nous reste toujours une dernière image : pour nous, ce sera celle d’une conversation intellectuelle dans une rame de la ligne 9 « Etoile-Mairie de Montreuil », vers onze heures et demie du soir, un dialogue amical avec un vieux monsieur à chapeau, imposant par sa carrure mais complètement hors-temps dans un wagon métissé où nous n’étions d’ailleurs plus à cette heure tardive que les seuls autochtones. Tandis qu’à la station Nation je cherchai ma correspondance, il me lança un « Au revoir ! A bientôt », avant de prendre sa porte de sortie. Comment aurai-je pu deviner que cette sortie serait en fait pour moi définitive ?
Yves Branca ne livra à Metainfos que deux textes précisément sur la Chine :
- https://metainfos.com/2020/05/02/l1-faux-loccident-blame-la-chine-pour-detourner-lattention-de-son-incompetence/
- https://metainfos.com/2021/01/05/les-voeux-2021-de-la-chine/
Pour lui rendre hommage nous mettons ici en ligne trois textes
- ses « Quelques mots du traducteur » qu’Yves nous avait envoyés lors de la publication de la Nouvelle histoire alternative de la philosophie de Costanzo Preve chez Perspectives Libres en 2016 avec l’hommage qu’Yves Branca avait rédigé sur le site de la revue Eléments lors du décès du philosophe italien.
- Un texte en hommage à Louis XIV sur Versailles qui avait été publié sur l’ancien Metamag et se trouve actuellement en ligne sur le site du Cercle Aristote.
Nous joignons ici à ces mises en ligne deux vidéos de présentation des deux dernières publications de Yves Branca suivies de sa bibliographie

- FACE à PYR avec Yves Branca : La pensée chinoise de Meng Zi à Xi Jinping :
2. Yves Branca : Introduction à la pensée de Costanzo Preve :

Étude
- Sol Invictus. Pour le centenaire de Raymond Abellio, DVX, 2008.
Éditeur scientifique :
- Giuseppe Garibaldi, Clelia ou Le pouvoir des prêtres, Plombières-les-Bains, Éditions Ex Æquo, coll. Hors Temps, 2010.

Traductions :
- De l’italien :
- Alessandro Manzoni, Les Fiancés,Paris, Gallimard, coll. Folio Classique,1995.

- Ippolito Nievo, Un Ange de bonté, Genève, Éditions Zoé, coll. Les Classiques du monde, 2008.

- Costanzo Preve (trad. de l’italien par Yves Branca, préf. Michel Maffesoli), Éloge du communautarisme : Aristote – Hegel – Marx [« Elogio del comunitarismo »], Paris, Krisis, 2012.

- Costanzo Preve, La Quatrième Guerre mondiale, Paris, Astrée, 2013.

- Costanzo Preve, Une Nouvelle histoire alternative de la philosophie: Le chemin ontologico-social de la philosophie, Paris, Perspectives Libres, 2017.

Du chinois,
- Meng Zi, Dialogues et Propos, Paris, Perspectives Libres, 2024.

Contribution à un ouvrage collectif /
- Pourquoi combattre ?, sous la dir. de Pierre-Yves Rougeyron, Éditions Perspectives Libres, Paris,2019.

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