POUR UNE DÉFENSE EUROPÉENNE 2/2

par Marc ROUSSET

Le SCAF, un projet franco-allemand « bidon » de plus, une tentative d’Airbus Allemagne de percer les mystères du succès de Dassault, ou un projet industriel européen d’avenir ?

L’avion Rafale de Dassault connaît un succès époustouflant ! L’Arabie saoudite pourrait passer commande de 200 avions, car elle ne souhaite pas dépendre des réglementations américaines et allemandes sur les ventes d’armes. Les Émirats Unis en ont acheté 80, le Qatar 36. La Serbie, après des ventes très importantes à la Grèce, l’Égypte, l’Inde et l’Indonésie, est aussi intéressée pour remplacer ses vieux Migs.

C’est une honte que de voir des pays européens acheter le F 35 américain dont le coût démentiel du programme est estimé à pas moins de 1700 milliards de dollars ! La Suisse, suite à des pressions en coulisses pour obtenir une concession de l’Amérique dans un autre domaine, a aussi rejoint finalement le club des autres acheteurs européens : la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Pologne, la Belgique, la Norvège, le Danemark et l’Italie. Le drame, c’est que les coûts de maintenance du F 35 de Lockheed Martin deviennent tout aussi inabordables que celui de sa construction : un rapport du « Government Accountability Office » a été remis au Congrès américain ; dans ce document d’une dizaine de pages, les auteurs détaillent les faiblesses inacceptables de l’avion américain F-35 qui nous rappellent les malheurs et les insuffisances techniques de Boeing (fiabilité du moteur, production des pièces de rechange, et près de la moitié des appareils cloués au sol pour des raisons techniques ou mécaniques).

Dans l’attente du Scaf (Système de combat avion du futur) en 2040, Dassault, contrairement au F 35 américain, fait déjà trembler la concurrence avec le Rafale F5 (photo ci-dessous) qui se profile comme un avion de combat révolutionnaire. Doté d’un radar à la pointe de la technologie, d’une optronique améliorée, et d’une capacité à voler avec les drones, il prépare les Armées de l’air et de l’espace pour les défis des années 2030-2040. Cet appareil sera bientôt le « meilleur avion du monde » toujours opérationnel jusqu’en 2070 !

L’accord politique sur le Scaf a été un signal important de l’excellente coopération possible entre la France, l’Allemagne et l’Espagne. Il est essentiel de mener ce projet à son terme car il ne s’agit pas d’un simple avion de combat, mais d’un avion doté d’un système de systèmes. Le Scaf devient même un enjeu pour la souveraineté de la défense européenne. Après des négociations tendues entre Dassault et Airbus sur le partage des tâches, la voie semble libre pour poursuivre le plus grand programme militaire européen, estimé à 100 milliards d’euros. Ce projet très ambitieux comporte des avions de combat du futur, ainsi que des drones accompagnateurs, le tout fonctionnant sur le théâtre d’opérations, grâce à un « cloud » de combat. La maîtrise d’œuvre a été confiée à Dassault ; 37 industriels et organismes de recherche de l’UE participent au programme. Un démonstrateur du Scaf, avec un budget de 3,5 milliards d’euros, devrait être présenté en 2029. La Belgique, bien qu’ayant acheté des F 35, a rejoint le programme du Scaf comme observateur. Un grand nombre d’experts continuent cependant à émettre des doutes quant à l’aboutissement du projet Scaf.

Il n’est pas certain que le projet du char franco-allemand du futur aboutisse, l’entreprise allemande Rheinmetall jouant le rôle de l’outsider trouble-fête et voulant prendre une trop grande part du gâteau. Le projet MGCS (système principal de combat au sol en français) a pour vocation d’être aux armées de terre, ce qu’est le programme Scaf à l’aérien.

Le français Nexter s’est associé 50/50 avec l’allemand KMW (Krauss-Maffei Wegman) pour avancer sous la même bannière, en créant la société KDNS. Mais KDNS n’arrive pas à trouver un accord véritable, pour le char du futur, avec Rheinmetall, conglomérat allemand réalisant un chiffre d’affaires de 6 milliards d’euros et principal fabricant du char Leopard. Les différents entre KDNS et Rheinmetall se concentrent autour du canon qui équipera le char du futur, chacun mettant en avant un modèle de sa conception et bloquant le projet à la phase d’étude de la définition du système.

Impatient, Rheinmetall a décidé de concurrencer le MGCS, avec l’aide possible du gouvernement allemand, en créant son propre char du futur, le KF-51, présenté comme le successeur du Leopard2, et destiné à être opérationnel, avant le MGCS, pour équiper la Bundeswehr. KDNS a été alors amené à prévoir un plan B avec l’« EMBT » (Euro Main Battle Tank), créé à partir d’un châssis de Leopard 2A7 et une tourelle de char Leclerc. Ce char pourrait être une solution intermédiaire en attendant le véritable char franco-allemand du futur.

En septembre 2023, Paris et Berlin ont repris en main le projet de char du futur en partant du principe qu’il fallait d’abord définir des exigences opérationnelles communes, puis définir les responsabilités de chaque État, avant d’entamer les négociations avec les industriels. L’Italie et les Pays-Bas devraient pouvoir rejoindre le projet, les piliers technologiques étant définis et répartis. Il est permis cependant de douter du succès du projet, suite à la présence intempestive de Rheinmetall.

La France, l’Estonie, la Hongrie, la Belgique et Chypre vont acheter conjointement des missiles sol-air de courte portée Mistral. Entré en service en 1988 au sein de l’armée française, le Mistral, qui est développé par le groupe européen d’armement MBDA, dont le siège est à Paris, peut atteindre des cibles jusqu’à six kilomètres de distance. Paris a tenté d’harmoniser les positions européennes, alors que Berlin a lancé en octobre 2022 une soi-disant « initiative européenne de bouclier aérien » (Euro Sky Shield) rassemblant aujourd’hui 17 pays européens, mais pas la France, ni l’Italie, ni la Pologne, et qui prévoit des achats d’équipement allemand, américain et israélien. Ce projet entend s’appuyer sur les systèmes anti-aériens Iris-T allemand pour la courte portée, Patriot américain pour la moyenne portée et américano-israélien Arrow-3 pour la longue portée. La France, de son côté préfère continuer à miser sur son propre système de défense sol-air de moyenne portée SAMP/T MAMBA, qui pourrait être étendu au reste du continent européen, tout en insistant sur les problèmes que pose le projet allemand.

Le Président Macron, lors du salon du Bourget en juin 2023, a réitéré son opposition à faire appel à des tiers non européens, avançant qu’un tel projet est trop sujet « au calendrier, aux files d’attente, aux priorités, parfois aux autorisations de pays tiers, et dépend trop de l’extérieur ». Le Président français s’adressait en fait à l’Allemagne, en précisant qu’acheter des systèmes de défense non européens revient « à créer des problèmes demain ». Berlin estime de son côté, ce qui est une contre-vérité, que la menace pressante de Moscou demande « une solution capacitaire rapide ». L’Allemagne s’est empressée de signer pour quatre milliards d’euros l’acquisition du bouclier israélien. Berlin souhaiterait prendre en fait, bien présomptueusement, les rênes de la défense aérienne du Vieux Continent !

La dispute actuelle opposant Paris et Berlin au sujet de la défense du ciel européen s’inscrit dans un cadre plus large, notamment sur les divergences de visions pour l’Europe et la place que doivent occuper les États-Unis dans la protection du continent européen.

Marc Rousset – Auteur de « Notre Faux Am l’Amérique /Pour une Alliance avec la Russie » (Préface de Piotr Tolstoï) – 370p – Librinova – 2024.


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