par Pierre LE VIGAN, avec Christian BROSIO.
En 2015, Christian Brosio, très longtemps collaborateur du Spectacle du Monde, m’avait fait l’amitié et l’honneur d’accepter de préfacer mon livre Soudain la postmodernité, recueil de notes, réflexions, anecdotes, évocations portant sur le monde moderne devenu hypermoderne, un monde passé de l’ivresse du culte du progrès à l’apologie du non-sens de tout, et à la réjouissance des morts-vivants que sont devenus trop de nos compatriotes devant ce non-sens.

Qu’il me soit permis de proposer à la méditation de chacun ce texte. Trop tôt disparu, Christian Brosio, né en 1955, repose dans un paysage encore très français, au sud de la Marne, à Noisy le Grand, face à de douces collines, au cœur de cette Ile de France qu’il a, avec la France toute entière, tant aimé. Quant aux amis qui descendront dans le Var, à Cotignac, qu’ils aient aussi une pensée pour Christian, à qui ce « petit pays de France » était cher. Merci Christian Brosio. PLV.
==============================================================================
Préface de Christian Brosio

C’était il y a cinquante ans, autrement dit la préhistoire. La petite ville de Noisy-le-Grand, à l’est de Paris, où mon frère et moi coulions une enfance heureuse auprès de nos parents et grands-parents, présentait encore bien des traits du gros bourg rural dominant la vallée de la Marne, aux portes de la Brie, qu’il était un siècle auparavant. Certes, l’arrivée du tramway, en 1901, puis la construction des premiers lotissements, dans les années 1920, avaient entraîné un début d’urbanisation, et le bourg était devenu banlieue. Après le terrible hiver 1954, l’abbé Pierre y avait ouvert l’un de ses premiers centres d’hébergement d’urgence. Mais une banlieue avec ses prés, ses champs, ses bois, ses vergers, ses jardins maraîchers, ses basses-cours et même sa ferme. Et aussi ses ateliers, ses artisans, ses commerçants, ses ouvriers, ses ferrailleurs, ses clochards familiers. Une banlieue où il arrivait de croiser Michel Simon – qui possédait là une propriété pleine d’animaux. Une banlieue où affleuraient toujours les souvenirs de son lointain passé de villa mérovingienne. Une banlieue, enfin, que prolongeait la campagne du pays briard, et que nous sillonnions dans tous les sens à bicyclette : Champs-sur-Marne, Emerainville et son château, Torcy, Pontault-Combault, Guermantes, Bailly-Romainvilliers, Jossigny, Ferrières, Villiers-sur-Morin, Crécy… Un jour de l’été 1964, nous vîmes deux engins venir abattre quatre arbres séculaires devant notre maison, afin de permettre l’élargissement de la rue. Sans pouvoir en exprimer la raison, je fus pris, à ce spectacle, d’une sourde angoisse. Cela me semblait n’augurer rien de bon. Je finis, pourtant, par me faire une raison. Quelque temps plus tard, la destruction d’autres arbres et de trois pavillons pour percer une nouvelle voie dotée d’un carrefour précisa ce pressentiment. Il devait être largement confirmé. Nous n’avions, en effet, encore rien vu. Nous ignorions que notre commune, intégrée depuis peu dans le nouveau département de Seine Saint-Denis (jusque-là, nous n’étions que des « péquenots» de Seine-et-Oise), était promise à un grand destin : devenir le « grand pôle économique de l’est parisien », le premier « module » de la future ville nouvelle de Marne-la-Vallée.

Tout a basculé au cours de l’hiver 1974-1975. Depuis quelques mois, les charmantes petites routes de Seine-et-Marne où nous avions l’habitude de musarder étaient de plus en plus encombrées de camions de chantier, toujours plus gros. Même le dimanche. Et un dimanche, précisément, au détour d’un bosquet, un spectacle dantesque s’offrit à nous : jusqu’à perte de vue, des dizaines de monstres mécaniques à chenilles, en rangs serrés, retournaient et défonçaient champs, bois et chemins, tandis que, dans un ballet infernal et continu, des centaines de bennes charriaient la terre et les racines arrachées.

Une scène rappelant la fin du film de Philippe de Broca, L’Homme de Rio (1964), où l’on voit des Indiens assis au bord d’une piste assister effarés, désarmés, à l’éventrement de leur forêt amazonienne par des régiments de bulldozers et à coups d’explosifs. Un véritable tsunami venait, soudain, d’être déclenché. Un tsunami décidé et piloté en haut lieu qui, en moins de vingt ans, accouchera d’un paysage intégralement reconfiguré sur les ruines de l’ancien. Forgé par les siècles, ce dernier avait su évoluer tout en restant fondamentalement le même. Cette fois, il ne s’agissait plus d’évolution, mais de table rase, suivie d’une recréation ex-nihilo. Une recréation dont le fleuron, à l’extrémité est de Marne-la-Vallée, est à lui seul tout un symbole : le parc Euro-Disneyland, temple de la colonisation yankee de nos imaginaires, pour lequel on n’hésita pas à sacrifier une part des plus belles terres agricoles d’Ile de France.

Pourquoi cette évocation ? Parce que, derrière son caractère anecdotique, elle me semble illustrer à sa façon le propos du présent ouvrage. Le cas de Marne-la-Vallée est celui de toutes les autres villes nouvelles – ou quasi – qui ont vu le jour entre le milieu des années 1960 et le milieu des années 1980. Tout paysage, rural ou urbain, est le fruit d’une culture, d’une civilisation. Forgés en un temps record – inédit dans l’histoire -, ces nouveaux paysages se ressemblent. Ce sont ceux d’un monde entièrement nouveau. Le monde d’aujourd’hui. Le monde de la postmodernité. Un monde né du grand basculement survenu il y a un demi – siècle. Ce grand basculement, c’est celui de la « civilisation capitaliste », la marchandisation du monde, dont Eric Zemmour a remarquablement retracé l’histoire dans Le Suicide français[1].

Dans ces « Carnets », Pierre Le Vigan va plus loin. A travers la littérature, la philosophie, l’histoire, la politique, l’économie, la psychologie, la sociologie, le fait divers, le cinéma, le théâtre…, il dissèque au scalpel, en véritable entomologiste, tout ce qui « fait sens » pour comprendre les ressorts profonds de notre temps, de cette postmodernité qui apparaît surtout comme une hyper-modernité – mais pas seulement.

Mais Pierre Le Vigan n’est pas un entomologiste froid. C’est un entomologiste engagé, au meilleur sens du terme. N’avait-il pas sous-titré un de ses précédents livres – qu’il reprend ici en partie – « Carnets de fureur et de jubilation » ? On retrouve l’une et l’autre tout au long de ces pages. Celles-ci expriment une pensée radicale, là aussi au meilleur sens du terme, au sens étymologique : « qui va à la racine ». Une pensée sans concession, mais tout en nuances. Voilà pourquoi cet ouvrage est indispensable. Il est à lire et à méditer sans modération. Merci, Pierre Le Vigan.
[1] Eric Zemmour, Le Suicide français, Albin Michel, 2014.

En savoir plus sur METAINFOS.COM
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
