POUR UNE DÉFENSE EUROPÉENNE 1/2

par Marc ROUSSET

« Être indépendant, c’est comme être enceinte : soit on l’est, soit on ne l’est pas », Marie-France Garaud (1934-2024).

Hommage :

« Le général de Gaulle croit que l’Europe devrait avoir sa propre position indépendante. Et, franchement je le crois aussi. Je pense que le temps est passé où cela servait nos intérêts que les États-Unis soient le partenaire dominant dans une alliance », Conférence de presse de Nixon à Washington – Journal le Monde du 4 mars 1969.

L’idée d’une Europe fédérale présidait avec des hommes du style Jean Monnet. Une armée européenne devait remplacer les armées nationales. Des « soldats nationaux » auraient été placés uniquement sous le commandement d’un Conseil des ministres européens de la défense, ce qui aurait empêché la France de mener comme elle l’entendait la « guerre d’Algérie ». L’accord d’un seul des ministres européens, même contre l’avis de tous les autres, suffisait à autoriser le commandant en chef de l’OTAN à redéployer les forces de défense européenne comme il l’entendait. André Philip a pu dire devant l’Assemblée, qu’avec une armée européenne, il n’y aurait « plus de problème à caractère national ».

Philip, ministre socialiste du gouvernement Félix Gouin (février 1946)

L’armée européenne aurait été intégrée dans le dispositif militaire de l’OTAN, sans remettre en cause la prééminence des États-Unis. Il n’était pas du tout question de doter l’Europe occidentale d’un instrument de défense indépendant, mais de bien dépendre du commandement atlantique, c’est-à-dire des États-Unis. Par ailleurs, cela supposait que la France renonce à son programme nucléaire, puisque acquérir la bombe aurait permis à la RFA d’en faire autant, droit qui lui avait été refusé par les Alliés lors de la capitulation du Troisième Reich.

De plus, le commandant en chef de l’OTAN choisissait seul les armements nécessaires selon la stratégie de l’Alliance, et toute exportation de matériel militaire par un pays européen était interdite, sauf avec son autorisation, ce qui équivalait à mettre l’industrie française de l’armement sous la tutelle de Washington. On ne peut donc que se réjouir du rejet du traité de la CED par le parlement français, le 30 août 1954.

Le général de Gaulle, qui avait une certaine expérience des engagements américains, n’était pas du tout sûr que les États-Unis utiliseraient l’arme atomique, dès lors qu’ils ne seraient pas menacés eux-mêmes. C’est la raison pour laquelle il a doté la France d’une dissuasion nucléaire qui, en même temps qu’elle garantissait son indépendance, faisait d‘elle le fer de lance potentiel d‘une défense européenne. En cas d’attaque contre la France, le Général confiait à Alain Peyrefitte : « La dissuasion est faite pour empêcher la guerre. Nous allons avoir 40 bombes. Elles infligeraient aux Russes des dégâts sans commune mesure avec l’avantage de conquérir notre sol ». C’est donc bien une nation, celle qui justement s’était opposée à la CED, la France, qui a accédé à des moyens sérieux de faire régner la paix en Europe.

Il ne s’agit pas de créer une armée intégrée dans laquelle les nations perdraient leur souveraineté et leur identité. La situation actuelle de l’UE, bousculée par une résurgence des nationalismes et par la diversité des approches stratégiques, ne permet pas de donner une réalité opérationnelle à un quelconque rêve de fusion des forces armées des États membres, en les intégrant dans une armée unique.

Comme le rappelle le général Pierre de Villiers, ancien chef des armées, démissionnaire en 2017 : « l’armée européenne fusionnée est un rêve qui pourrait se terminer en cauchemar. Je crois aux souverainetés nationales, pas à la souveraineté européenne ».[1] La coopération entre nations pour atteindre la puissance est donc la seule voie qui s’impose.

Une armée européenne ne pourrait naître que d’un État européen qui n’existe pas. Il ne peut exister aujourd’hui des États-Unis d’Europe au sens des États-Unis d’Amérique. Même en pleine débâcle, lors de la Seconde Guerre mondiale, le 16 juin 1940, la France avait refusé un projet d’armée commune que lui proposait la Chambre des Communes britannique, sur instigation de Jean Monnet et de Winston Churchill.

Impossible sous peine d’irréalisme, de ne pas tenir compte des rivalités et des susceptibilités entre les nations. Depuis le traité franco-allemand de l’Élysée en 1963, nombre de « briques » d’une coopération militaire européenne en matière de construction d’armements en commun, ont été posées. Mais l’édifice est resté largement inabouti, en raison de la mauvaise volonté allemande. « Les Allemands n’ont pas envie de voir la France prendre la tête d’une défense européenne, pas plus qu’ils n’ont envie d’une défense européenne consistant en une armée française repeinte aux couleurs européennes » souligne Georges-Henri Soutou.

Une véritable coopération entre la France et l’Allemagne, en matière de forces armées et de productions d’armements, ne pourra s’envisager que d’ici quelques années avec une élite politique complètement renouvelée en France et avec la montée en puissance de l’AfD en Allemagne, seul parti allemand ayant une véritable volonté de puissance européenne, indépendante des États-Unis. Le parti de la liberté (FPÖ) en Autriche, en pleine progression, est une autre source d’espoir pour une Europe de la défense puissante, libre et européenne.

Les orateurs de cette conférence organisée en octobre 2023 à Berlin par le député AfD Petr Bryston (photo ci-dessus), se sont montrés sévères envers l’UE actuelle et ont défini les bases d’une Europe souveraine. La question de l’émancipation de l’Europe des influences transatlantiques était au centre du débat. Petr Bystron a fustigé le projet politique inefficace de l’UE qui contribue à « l’affaiblissement des nations européennes et de la souveraineté des différents pays d’Europe ». Il a explicité la pensée d’Algis Klimatis, le père du « continentalisme européen » : « Les États-Unis contrôlent l’Union européenne de l’extérieur et l’utilisent essentiellement comme un moyen de renforcer leur propre influence en Europe ».

Selon l’expert militaire suisse Ralph Bossard, il y a le risque que le sentiment d’humiliation de la Russie par l’Occident, ce qui remonte aux années 1990, conduise la Russie et la Chine à se liguer contre l’Occident dans le cadre d’un partenariat stratégique. Quant au Dr serbe Dustan Dostanic, professeur à Belgrade, il a souligné l’importance de la souveraineté de l’Europe en matière de politique étrangère et de sécurité, avec pour but de s’affranchir de la domination des États-Unis et de préserver ses propres intérêts : « Les Européens ont besoin d’un modèle socio-économique basé sur leur identité (…) Cela signifie avant tout une domination politique sur l’économie (…) Cela signifie également reconnaître qu’il existe des domaines dans lesquels la logique de marché n’a pas sa place ». Harley Schlanger, vice-président de l’Institut Schiller aux États-Unis, a appelé, de son côté, à la dissolution de l’OTAN, et à multiplier, en dehors de l’UE, les accords avec des pays du Sud dans le monde !

Après avoir quitté l’OTAN et remis en question le fédéralisme de l’UE, il importera donc, plutôt que de courir après les fantasmes chimériques de l’armée européenne, de poursuivre et d’amplifier des coopérations durables entre des armées complémentaires, de constituer une base industrielle de défense commune, chaque fois que possible, de multiplier les collaborations inter-nations les plus poussées sur des projets précis et réalistes, en étant conscient qu’un repli sur soi des différentes armées de chaque pays européen est tout aussi suicidaire que l’utopie fédéraliste d’une « armée européenne ». Quant au rapprochement avec la Russie, il doit se faire d’une façon progressive, bien évidemment, au fur et à mesure que les patriotes européens progresseront électoralement.

L’exercice militaire conjoint de débarquement « Milex 23 » en Espagne, entre neuf pays de l’UE, en octobre 2023, avec une participation importante de la France, de l’Espagne et du Portugal, est une grande première. Il s’agissait pour l’UE de montrer qu’elle peut être un acteur de la défense, indépendant de l’OTAN, en disposant d’ici 2025 d’une capacité de déploiement rapide pouvant compter jusqu’à 5000 militaires.

Marc Rousset – Auteur de « Notre Faux Ami l’Amérique / Pour une Alliance avec la Russie »-Préface de Piotr Tolstoï – 370p  Librinova -2024-


[1] Pierre de Villiers – Qu’est-ce qu’un chef ?, Paris, Fayard 2018.

[2] Nicolas Faure – « L’Europe doit se libérer des influences étrangères »- site Polémia – 31 octobre 2023.


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