LIBRE-ÉCHANGE OU PROTECTIONNISME 2/3

par Marc ROUSSET

Les « nouveaux pays industrialisés d’Asie ont démontré également l’importance du protectionnisme. Une étude, publiée en 2001 par l’université Harvard, a souligné qu’il peut, tout autant que le libre-échange, générer une forte croissance économique[1]. Ainsi, alors que le discours dominant du journalisme économique a proclamé pendant 70 ans que le protectionnisme était le mal absolu, de nombreux travaux scientifiques démontraient l’inverse. Il y a donc eu discordance entre les discours économiques médiatiques pour plaire aux multinationales, aux banques, à Wall Street, à l’Amérique, à l’UE, et le discours scientifique.

De plus, la libéralisation des échanges est loin de produire les gains espérés.[2] Elle engendre des coûts qui ne sont pas pris en compte dans les modèles utilisés par les organisations internationales. Son bilan économique, hors-même tout jugement social, est bien plus sombre qu’on ne l’affirme. Les droits de douane par exemple contribuent à défendre l’environnement en diminuant les quantités de CO2 engendrées par les périples de la mondialisation. Avant de venir garnir les linéaires des grandes surfaces en Écosse, les crevettes « pêchées in Scotland » de la société Young’s Sea Food effectuaient 27 000 km Aller-Retour avec le Bangladesh pour être simplement décortiquées dans ce pays à bas coût de main-d’œuvre.[3]

Si l’on regarde l’histoire économique des États-Unis, depuis leur création, il n’y a pas eu de nation plus protectionniste que les États-Unis ! On a dit d’Alexander Hamilton, dès la création des États-Unis, qu’il était un autre Colbert. La guerre de Sécession opposait le Nord industriel protectionniste au Sud agricole libre-échangiste[4]. Le paroxysme du protectionnisme fut atteint en 1930 avec la loi Smoot-Hawley qui imposait des droits de douane record aux importations. De leur origine jusqu’aux années 1930, les États-Unis pratiquèrent donc un protectionnisme virulent avec des tarifs douaniers de l’ordre de 50 %. C’est avec cette stratégie qu’ils connurent le taux de croissance le plus élevé du monde et accédèrent au leadership mondial.

De 1947 jusqu’à Donald Trump, les États-Unis y trouvant leur intérêt, une véritable pensée unique, semblable à la nouvelle religion du réchauffement climatique par l’homme, s’était mise en place. Toute autre analyse relevait d’une pensée préscientifique et ne pouvait que susciter la commisération des gens compétents. Et c’est ce même pays, qui s’était fait soudain le héraut du libre-échange mondialiste, qui a retourné de nouveau sa veste en 2017 avec Donald Trump car il n’y trouvait plus avantage. Les premières mesures protectionnistes en 2018 et 2019 du Congrès américain vis-à-vis des importations chinoises ne font que se multiplier avec de plus en plus d’ampleur. L’Inflation Reduction Act du président Joe Biden, avec ses 369 milliards de dollars d’aides et de subventions, voté en août 2022, qui n’a pas de plafond et pourrait finalement dépasser les 1000 milliards de dollars, est la suite logique du nouveau tournant protectionniste des États-Unis. L’Oncle Sam ne veut plus passer de nouveaux accords de libre-échange dans le monde, à l’exception de l’ALENA en Amérique du Nord, sachant que cela conduirait à la disparition de ses dernières usines aux États-Unis.

Emmanuel Todd avait donc entièrement raison lorsqu’il écrivait en décembre 2006 : « Je suis arrivé à la conclusion, il y a quelques années, que le protectionnisme était la seule conception possible, et dans un second temps, que la seule bonne échelle d’application du protectionnisme était l’Europe ». Mais là encore les médias et les moutons de panurge européens ont attendu que les États-Unis virent complètement de bord à nouveau vers le protectionnisme, pour avoir enfin bonne conscience, voir les réalités en face et proclamer avec force leurs nouvelles certitudes d’une nouvelle préférence communautaire qu’ils n’osent même pas encore évoquer à l’heure actuelle ! La forteresse Europe ne semble pouvoir être construite qu’à la remorque de « Fortress USA ».

Alors que c’est inexact, un très grand nombre d’Européens, crétinisés par les poncifs médiatiques, comparent très souvent le protectionnisme à la ligne Maginot, ce qui est parfaitement exact, mais ils en tirent des conclusions complètement erronées ! La ligne Maginot, en mai 1940, a parfaitement joué son rôle : la seule erreur qui a été commise, c’est de ne pas l’avoir prolongée jusqu’à Dunkerque ! Les Allemands ne se sont pas attaqués à la ligne Maginot ! Ils sont passés par les Ardennes ! De plus, l’Allemagne avait des « Panzer Divisionen » très mobiles, mais elle avait aussi sa ligne Maginot : la ligne Siegfried qui a parfaitement joué son rôle et coûté la vie à de très nombreux soldats alliés, fin 1944 – début 1945 !

Les Européens sont en droit de se demander pourquoi il faudrait à tout prix « fourguer » des Mercédès et des produits de luxe aux Chinois, parfaitement capables de fabriquer des produits analogues, tout en acceptant massivement l’importation de produits que les Européens seraient capables de produire en relocalisant ou en lançant des usines nouvelles. Tout se passe comme si le commerce international était devenu l’indépassable horizon des sociétés multinationales. L’avenir s’appelle « juste échange », protectionnisme intelligent et non pas libre-échange !

La démondialisation est inéluctable car il ne peut pas y avoir de diminution de CO2 avec la structure actuelle du commerce mondial. La démondialisation est en réalité une nécessité écologique, sociale, d’indépendance, d’autonomie et de puissance. Tous les Européens répartis dans un grand espace économique devraient être à même, par souci stratégique, de fabriquer tous les produits sans exception aucune, que ce soient des fusées, des locomotives ou des épingles !

La libéralisation planétaire de l’économie est en fait une perversion du concept des avantages comparatifs développé par Ricardo. Aujourd’hui, les avantages comparatifs ne sont plus des avantages technologiques, géologiques ou climatiques particuliers, mais du « dumping social organisé par les entreprises multinationales qui repose sur le triptyque suivant : produire bon marché dans les enfers sociaux et environnementaux des pays du tiers-monde, valoriser les bénéfices dans les paradis fiscaux et commercialiser dans les temples de la consommation des pays riches qui deviennent de plus en plus pauvres, avec de plus en plus de chômeurs !

En quelques lignes, parues dans les années 1880, tout, ou presque, est dit et annoncé par La Tour du Pin : « Le système de la liberté sans limites du capital a-t-il développé la production, aussi bien qu’il l’a avilie ? Nullement. Il l’a laissée dépérir sur le sol national, en émigrant lui-même, là où il trouvait la main-d’œuvre (…) à meilleur marché (…). Les conséquences du système lié à la multiplicité des voies de communication (…) seront de ne plus pourvoir le marché que par les produits des populations les plus misérables ; le coolie chinois deviendra le meilleur ouvrier des deux mondes parce qu’il n’aura d’autre besoin que ceux de la bête. Puis, comme l’ouvrier, l’ingénieur, l’agent commercial, le banquier lui-même seront pris au meilleur marché (…). Voilà comment une décadence irrémédiable attend, dans l’ordre économique, la civilisation de l’Occident au bout de cette voie de la liberté du travail où elle s’est engagée avec la doctrine de ses philosophes pour flambeau, la science de ses économistes pour guide, et la puissance de ses capitalistes »[5].

Marc Rousset – Auteur de « Notre Faux Ami l’Amérique/Pour une Alliance avec la Russie » -Préface de Piotr Tolstoï – 370p – Librinova – 2024


[1] Michal Clemens et Jeffrey G.Williamson – A tariff growth paradox ? Protection’s impact in the world around 1875 -1997? – Center for international Development – Université Harvard – Cambridge- Mass. – août 2001

[2]Frank Ackerman- The shrinking gains from trade: A critical assessment of Doha round projections – Global Development and Environment Institute – document de travail n°5, Université Tuft- Medford (Mass) – octobre 2005

[3] Thierry Fabre – L’incroyable parcours des produits « made in monde » Capital-pp 76-79 – Mars 2007

[4] André Philip – Histoire des faits économiques et sociaux – pp 142-146 – Aubier -1963

[5] René La Tour du Pin – Vers un ordre social chrétien – Editions du Trident – 1987.


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