par HANNIBAL
Emmanuel Macron a gagné. A plate couture. Sur toute la ligne. Il a battu haut la main et les doigts dans le nez le peuple de France, avec ses alliés de la grande coalition, la GROKO, comme on dit en allemand, avec les Grokons. Le 9 juin au soir, c’était la catastrophe pour l’anti-France, habituée depuis tant de temps à tenir le haut du pavé. Les partis de gouvernement, comme ils disent, étaient à dache. Le PS, malgré Glucksmann, au-dessous des sondages, à moins de 14 % (13,83 %), L’ensemble des centriste macronistes à peine plus haut, 14,60 %, les républicains à 7,25 %. Si on y ajoutait les écolos, en capilotade avec un peu plus de 5 % (5,50 %), au coude à coude avec Marion Maréchal (5,47 %) et le PC laminé (2,36 %), on arrivait à un total de 30 %, toutes gauches confondues. Avec une « extrême droite » à plus de 36 %. La France, par la magie d’un scrutin de surprise, était devenue ingouvernable pour les princes qui nous gouvernent. Alors, quelques minutes après les premières estimations, le président de la République annonçait la dissolution de l’Assemblée nationale et des élections législatives anticipées le 30 juin et le 7 juillet. Que n’a-t-on entendu alors chez les bien-pensants et les confortables ? Il jouait la France au poker. A la roulette. A la roulette russe. A la roulette belge. Faisait le jeu du RN. Mettait le pays en danger.

Une grande première raison expliquait ce brouhaha d’inquiétude et d’indignation : beaucoup avaient peur de perdre leur siège, et ceux qui n’étaient pas députés celle de perdre le morceau de pouvoir que constitue un parti puissant et gras. Et il y avait pire : le système dans son entier craignait de perdre le pouvoir au profit du Rassemblement national. Nous savons, nous, tout ce à quoi celui-ci a renoncé. Nous connaissons ses contradictions, ses faiblesses, les grandes causes qu’il a laissé tomber. Mais en politique n’existe que ce qui paraît exister. Et c’est l’image composée par le système de « l’extrême droite » qui a été l’objet de la stratégie de Macron, l’enjeu des élections législatives et la raison de la victoire de Macron et des siens — parmi lesquels il faut évidemment ranger Mélenchon, et tous les autres jusqu’à Laurent Wauquiez inclusivement.

Du RN, en effet, le système a donné une représentation qui explique à la fois sa percée et son échec, et qui lui donne une place à part dans l’esprit des Français. Il en a fait d’une part le pôle de répulsion absolue de la République, et de l’autre la voie de la rupture absolue avec cette République, de sorte que les gens qui ont voté pour lui l’ont fait pour la détruire, détruire cette machine à ne pas écouter la voix du peuple, ce monstre d’iniquité, d’incompétence, d’indécence et d’imposture. Quoi que vaillent en vrai Reconquête de Zemmour et le RN de Marine Le Pen, c’est-à-dire pas grand-chose, le peuple français avait voté Zorro le 9 juin, voté pour sa délivrance, et la question, pour Macron et tous les autres, était : comment faire pour que ce cri du peuple n’ait aucune incidence sur la vie politique ?
A cette question, le gros des troupes du système pensait répondre par un grand silence hébété, dans un clapotis d’intérêts malmenés et d’espoir que le bon temps dure encore un peu, chacun accroché à ses petites prébendes dans un soulagement relatif que ça n’aille pas plus loin. Le sergent Garcia Larcher était la tête digérante de cette inaction.

Seul Macron eut le courage et l’invention de faire quelque chose, promptement, contre l’avis de tout son camp. Il avait médité son coup depuis longtemps, les confidences affluent pour le confirmer. En pratiquant des échecs et non du poker. Il jouait gagnant quel que soit le résultat des législatives. Soit, continuant sur sa lancée, la coalition « d’extrême droite » l’emportait, et il lui refilait toutes les patates chaudes du moment (agriculture, fracture sociale, éducation nationale, armées, insécurité, immigration), pour dégager sa propre responsabilité. En tablant qu’elle s’y casserait les dents, presque sans risque : car, d’une part, la situation financière est catastrophique (endettement record, note de la France mauvaise), de l’autre, les traités qui nous lient à l’Europe et au Monde, traités commerciaux, militaires, institutionnels, rendaient la marge de manœuvre d’un gouvernement national-populiste très petite.

Soit, plus probable, le « réflexe républicain » jouerait, dans une sorte de troisième tour de la présidentielle de 2002, ou un second de 2017 et 2022. La République et son président ont acquis avec l’habitude une compétence extraordinaire pour organiser en quelques jours une fantasmagorie antifasciste, quelque chose comme la fête des lumières et la Fantasia de Walt Disney conjuguées. Médias, ONG, associations de quartier, intermittents du spectacle, associations de pensée, syndicats, enseignants, juges, footballeurs, rappeurs, pas besoin de chef d’orchestre, tout le monde connaît sa partition par cœur sur le bout des doigts.

Cette année, ça a un peu branlé dans le manche au début. Parce qu’Eric Ciotti a brisé le grand tabou posé par François Mitterrand et Jacques Chirac dès 1984 : pas d’alliance entre la droite et l’extrême droite. L’affaire du détail trois ans plus tard, habilement montée et exploitée, avait donné en 1987 un semblant de justification rétrospective à ce grand interdit lancé trois ans plus tôt à l’instigation de Bernard-Henri Lévy, inventeur du « cordon sanitaire ».

Le pâle Eric Ciotti, mû, dit-on, par le dépit de n’avoir pas été considéré par Macron et par l’ambition de damer le pion à son éternel concurrent niçois Estrosi, transgressa la grande interdiction : président des Républicains, il passa alliance avec le RN. C’était historique, et c’était le grand péché contre l’esprit de la maçonnerie. Certes, les républicains sont un parti croupion, mais c’était tout de même un acte impensable une semaine auparavant : et tout naturellement les Républicains, soudain courageux, préférèrent se suicider plutôt que de suivre leur président. Il y eut un petit imbroglio juridico-politique d’où ils sortirent plus ridicules que jamais et dont ils ne se seraient jamais relevé si l’opération lancée par Macron n’avait été au bout du compte un succès. Car elle a été un plein succès, et l’instrument de ce plein succès aura été le Nouveau Front Populaire (NFP).
Le NFP aura été monté en une soirée et lancé le 10 juin par des gens que le peuple venait de rejeter et qui ne s’entendent ni sur les objectifs, ni sur les méthodes politiques. La composante dirigeante de cet ensemble hétéroclite est la France insoumise. Macron, et dans une moindre mesure le parti socialiste, lui-même composante de cette alliance de bric et de broc, avaient dit pis que pendre, pendant des semaines de campagne, de cette France insoumise et de son chef, Jean-Luc Mélenchon. On l’accusa même, lui et quelques-uns de ses proches, d’antisémitisme. Aussi le président, et beaucoup avec lui, demeurèrent-ils jusqu’au soir du premier tour sur la stratégie du « ni ni », ni RN ni LFI. On devait cette nouveauté au 7 octobre, qui s’invitait dans la politique française. Contrairement aux « juifs de gauche », engagés à fond dans une lutte à mort ad vitam aeternam avec « l’extrême droite », les « juifs de droite », Elisabeth Lévy, Gilles-William Goldnadel, Serge Klarsfeld, Richard Prasquier, pour ne citer qu’eux, osaient montrer du doigt la principale menace qui, selon eux, pèse sur leur communauté, un certain communautarisme issu de l’immigration.
Source : extrait de RIVAROL N°3622 DU 10/7/2024 (papier)
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