LIBRE-ÉCHANGE OU PROTECTIONNISME ? 1/3

par Marc ROUSSET

« Pendant des siècles, l’Angleterre s’est appuyée sur la protection, l’a pratiquée jusqu’à ses plus extrêmes limites, et en a obtenu des résultats satisfaisants. Après deux siècles, elle a jugé commode d’adopter le libre-échange, car elle pense que la protection n’a plus rien à lui offrir. Eh bien, Messieurs, la connaissance que j’ai de notre pays me conduit à penser que dans moins de deux cents ans, lorsque l’Amérique aura tiré de la protection tout ce qu’elle a à offrir, elle adoptera le libre-échange », Ulysses Grant, Président des États-Unis de 1868 à 1876.

La mondialisation imposée par l’Amérique est en train de sombrer sous nos yeux. Les économies occidentales, contrairement à celles de la Chine et de la Russie, ne produisent pas assez et survivent grâce à un endettement exponentiel. Emmanuel Todd prétend même qu’une partie du PIB de l’Occident n’est que de la « vapeur d’eau » [1].

Le modèle de la théorie des coûts comparés de Ricardo, décrit en 1817, dans son ouvrage On the Principles of Political Economy repose sur une hypothèse essentielle, à savoir que la structure des coûts comparatifs dans les divers pays reste invariable au cours du temps. Or, il n’en est ainsi que dans le cas des ressources naturelles. Ainsi, par rapport à l’Europe occidentale, les pays producteurs de pétrole disposent d’un avantage comparatif qui restera le même dans un avenir prévisible. De même, les produits tropicaux ont un avantage climatique comparatif qui ne saurait disparaître.

Par contre, dans le domaine industriel, aucun avantage comparatif ne saurait être considéré comme permanent. Chaque pays aspire légitimement à rendre ses industries plus efficaces, et il est souhaitable qu’il puisse y parvenir. Il en résulte que l’arrêt de certaines activités dans un pays développé, en raison des désavantages relatifs d’aujourd’hui, pourra se révéler demain complètement stupide, dès lors que ces désavantages relatifs auront disparu. Il faudrait alors rétablir ces industries, mais entre-temps on aura perdu le savoir-faire.

La théorie de Ricardo ne vaut que dans un monde stable et figé. Elle n’est pas valable dans un monde dynamique, où les fonctions de production et les salaires évoluent au cours du temps, où les capitaux et les hommes peuvent se déplacer librement, où les industries peuvent être délocalisées.

Selon la théorie de Ricardo, le libre-échange n’est justifié que si les variations du taux de change entraînent l’équilibre des balances commerciales. Or, c’est l’importance des flux financiers spéculatifs et des mouvements de capitaux qui expliquent l’extraordinaire instabilité des cours du dollar, du yen ou de l’euro. La régulation par les taux de change flottants des balances commerciales n’a donc aujourd’hui aucune signification.

De tous les dogmes économiques, le libre-échange est celui sur lequel les néolibéraux américains ont été le plus intraitables. Formulé il y a plus de deux siècles dans le contexte de l’immobilité des facteurs de production (capital et travail) et de la division internationale du travail avec des flux d’échanges réciproques, il a été présenté pendant 70 ans comme le nec plus ultra de la modernité, et comme la recette infaillible du développement et de la croissance. Ses hérauts néo-conservateurs, appuyés par les multinationales et Wall Street, ont réussi le tour de force de le pérenniser dans un contexte complètement différent de celui de sa conception : aujourd’hui, le capital ne connaît plus aucune entrave à sa circulation internationale, et la main-d’œuvre devient, elle aussi, de plus en plus mobile. Quant à la division internationale du travail, elle appartient au passé, avec la multiplication des entreprises mettant en œuvre des technologies de pointe dans les pays à bas salaires. L’économie mondiale est devenue un bateau ivre, sans gouvernail.

Voilà qui aurait dû disqualifier intellectuellement l’Amérique et le libre-échange mondialiste. Il n’en a rien été. Il a constitué, bien au contraire, le credo fondamental de l’Amérique et de l’UE qui ont défendu avec bec et ongles les « quatre libertés fondamentales », pendant des années, malgré l’invasion migratoire et la mise à mort des peuples, le chômage, malgré les disparitions d’usines et la baisse du niveau de vie des classes moyennes : libre circulation des capitaux, des biens, des services et des personnes dans le monde.

ll est assez cocasse de remarquer que les Américains eux-mêmes, en 1992, bien avant la nomination à la Présidence de Donald Trump, et plus particulièrement Paul Volcker, ancien Président de la Federal Reserve Bank (FED), dans un livre commun avec Toyoo Gyothen, ancien Ministre des Finances du Japon, avaient reconnu que la théorie des avantages comparatifs perdait toute signification lorsque les taux de change variaient de 50 % ou même davantage[2]. Une forte dévaluation du dollar, de 20 % ou plus, équivaut à une barrière douanière protectrice pour les pays qui appartiennent à la zone dollar ; elle représente un énorme coup de canif aux principes du libre-échange.

Friedrich List, en 1840, expliqua qu’il fallait protéger les industries naissantes en Allemagne face à la concurrence sans merci des pays industriels les plus avancés : toute nation qui, par des tarifs douaniers protecteurs et des restrictions sur la navigation, a élevé sa puissance manufacturière et navale à un degré de développement tel qu’aucune autre nation n’est en mesure de soutenir une concurrence libre avec elle, ne peut rien faire de plus judicieux que de larguer les échelles qui ont fait sa grandeur, prêcher aux autres nations les bénéfices du libre-échange, et déclarer, sur le ton d’un pénitent, qu’elle s’était jusqu’alors fourvoyée dans les chemins de l’erreur, et qu’elle a maintenant, pour la première fois, réussi à dénouer la vérité.»

Si la théorie de Ricardo était exacte, les États-Unis, l’Allemagne et le Japon n’auraient jamais dû s’industrialiser. L’Angleterre devrait toujours être le seul et principal centre industriel au monde. Il se trouve que l’Angleterre importe aujourd’hui plus de biens manufacturés qu’elle n’en exporte.

La « main invisible » d’Adam Smith sur le plan international est censée permettre à tous ceux qui prennent part à l’échange de maximiser leur avantage ; elle a surtout pour effet d’empêcher les plus faibles de créer des barrières et de devenir par là même un jour des concurrents gênants. Grâce à Friedrich List, l’Allemagne a mené une politique économique protectionniste et est devenue très rapidement une grande puissance industrielle dès la fin du XIXe siècle[3].

Paul Bairoch, Professeur à l’Université de Genève, a également montré que la croissance économique dans la période 1870-1940, fut largement liée au protectionnisme. Paul Bairoch a publié, en 1994, une étude sur les Mythes et Paradoxes de l’histoire économique[4]. Il écrit : « On aurait du mal à trouver des exemples de faits en contradiction plus flagrante avec la théorie dominante qui veut que le protectionnisme ait un impact négatif, tout au moins dans l’histoire économique du XIXe siècle. Le protectionnisme a toujours coïncidé dans le temps avec l’industrialisation et le développement économique, s’il n’en est pas à l’origine ». Bairoch montre également que le protectionnisme, contrairement aux bobards médiatiques, ne fut pas la cause, mais bien la conséquence du krach de Wall Street en octobre 1929. À partir de séries statistiques s’étalant de 1800 à 1990, il explique que le monde développé du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle, à l’exception de quelques brèves périodes, tira son expansion économique de politiques très majoritairement protectionnistes, mais que, en revanche, il imposa le libéralisme aux pays qui allaient devenir le tiers-monde, à l’Inde en particulier. Ni le Royaume-Uni, ni la France, ni la Corée, ni le Japon, ni les États-Unis n’ont acquis leur puissance industrielle en respectant la « loi » des avantages comparatifs de David Ricardo.

Cette approche a même donné naissance au « paradoxe de la croissance dopée par les droits de douane » (tariff growth paradox). Il est en effet établi, pour le XIXe siècle, comme pour une bonne partie du XXe siècle, que la croissance est en relation inverse avec le degré d’ouverture du commerce international »[5].

Marc Rousset – Auteur de « Notre Faux Ami l’Amérique/Pour une Alliance avec la Russie » -Préface de Piotr Tolstoï – 370 p – Librinova – 2024


[1] Guillaume Bigot – Le « Titan » a coulé – La mondialisation suit le même chemin – Site JSF du mardi 8 août 2023

[2] Paul Volcker et Toyoo Gyothen – Changing Fortunes – p.293- NY – Random House -1992

[3] Marc Rousset – Pour le Renouveau de l’entreprise – Préface de Raymond Barre -p.114 -Editions Albatros – 1987

[4] Paul Bairoch- Mythes et Paradoxes de l’histoire économique- p.80 – Editions La Découverte – Paris – 1994

[5] Kevin H. O’Rourke – « Tariffs and growth in the late 19th century » – Economic Journal – vol 110, N°3, Londres – Avril 2000.


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