JEAN MABIRE ET LE RÉVEIL DES PATRIES CHARNELLES 1/3

par Franck BULEUX

Introduction

Portrait de Jean Mabire, né le 8 février 1927, en arrière-plan flou.

 

Un homme chauve souriant, vêtu d'un costume beige et d'une cravate à rayures, assis dans un cadre de studio.

Jean Mabire (photo ci-dessus) est un écrivain, né à Paris en 1927 dans une famille d’origine normande par son père Jacques Mabire (entre Bayeux et Vire), sa mère Germaine était originaire des Cévennes, et décédé en 2006 en Bretagne à Saint-Malo où il résidait depuis 1982 avec sa seconde épouse Katherine Hentic dans le quartier de Saint-Servan, situé au sud de la ville fortifiée, rattaché à la commune en 1967. Romancier, essayiste, journaliste, il a laissé une œuvre abondante consacrée aux Vikings, à la Normandie, aux peuples du Nord et aux combattants de l’histoire européenne, dont sept ouvrages consacrés à la SS entre 1972 et 1996, sans compter les rééditions. La formulation de la BNF (Bibliothèque nationale de France) reconnait sa qualité d’« historien », et pas seulement d’auteur de récits de guerre ou d’ouvrages historiques, notamment consacrés à l’histoire militaire et aux Vikings chez de grands éditeurs comme Fayard, Robert Laffont, Balland, Albin Michel ou Hachette. Dont acte.

Derrière cette œuvre multiple et prolifique (la BNF recense 221 notices bibliographiques associées à son nom, on peut estimer plus d’une centaine d’ouvrages hors rééditions ou éditions successives) se tient une idée politique précise, que résume une expression, celle de « patries charnelles ».

Jean Mabire ne l’a pas inventée, mais il en a fait le cœur de sa pensée. Que recouvre-t-elle ? D’où vient-elle ? Et que faut-il en penser aujourd’hui ?

Nous suivrons deux temps lors de cette causerie. D’abord, l’origine de la notion de « patries charnelles » à travers les diverses influences politiques et métapolitiques de Jean Mabire, et la manière dont l’auteur l’applique à la Normandie, puis à l’Europe.  

  1. Les copains de la belle étoile

Couverture de livre avec le titre 'Les Copains de la belle étoile' de Marc Augier, montrant une maison de montagne entourée de paysages alpins et des personnages en tenue vintage.

C’est dans la lecture du premier roman de Marc Augier, dit Saint-Loup, (photo ci-dessous) « Les copains de la belle étoile », livre publié chez Denoël en 1942 (Mabire a 15 ans, l’âge de tous les défis et de toutes les interrogations) que Jean Mabire trouve sa première inspiration à dimension mythique. Un de ses camarades de classe au collège Stanislas à Paris, Francis Saint-Obert le lui prête… Il n’aura pas l’occasion de le lui rendre puisqu’il trouva la mort dans le mitraillage de son train par l’aviation alliée en 1943. Ce livre marque l’entrée en littérature de Saint-Loup, qui relate l’histoire de jeunes amis nationalistes et communistes entre le 6 février 1934 et le 18 mars 1941, avant la ruée allemande sur les Balkans, prélude à l’embrasement du front de l’Est. Mabire est attiré par l’apologie de cette jeunesse nationaliste et prolétarienne, du Front populaire au front de l’Est, débarrassé du capitalisme et des grandes villes : la découverte du feu de camp, qui permet de renouer avec les dieux du feu, de la pierre et du soleil. Le fondateur des auberges de jeunesse à la française exalte la révélation des champs, des bois et des lacs, le contact tellurique, l’esprit de la nature, celle qui précédait l’humain et dont celui-ci a la responsabilité. Ce premier roman de Saint-Loup annonce les autres, évocateurs des patries charnelles comme « La République du Mont-Blanc » dans lequel le dernier camp, avant la déclaration de la guerre, se déroule sous un igloo, en très haute altitude dans un cadre de joie communautaire de vie ajiste (expression issue des auberges de jeunesse). « Nouveaux Cathares pour Montségur », « Plus de pardon pour les Bretons » ou moins connu « Corse, terre insoumise » complèteront ce cycle régionaliste.

Un homme assis sur une moto avec un sac à dos, portant un costume élégant, posant pour la photo.

Lorsque en 1992, un demi-siècle plus tard, Jean Mabire s’investit dans l’aventure normande des « Oiseaux migrateurs », groupe de jeunes qui s’inspire du mouvement allemand « Wandervogel » prônant une rupture avec la société bourgeoise et industrielle et la promotion de la nature à travers une communauté de jeunesse qui retrouve ses racines, il organisera de Hautes écoles populaires pour constituer, selon l’expression de Nietzche, une « rude école » au sein de laquelle des jeunes se retrouvaient dans des lieux ruraux pour marcher, chanter, veiller autour du feu et écouter des conférences d’histoire, de mythologie, de toponymie ou de culture européenne. « Rude école » selon le philosophe allemand du XIXe siècle lorsque l’épreuve devient formation, la discipline de soi évitant de céder à la facilité et permettant de se dépasser.

Au terme de sa vie, Mabire qualifiait encore Saint-Loup de « prophète » au sujet de la défense des patries charnelles : relire à ce sujet le texte « Ils ont rêvé des patries charnelles » dans la revue Réfléchir & Agir (numéro 17, année 2000). Jusqu’à son décès, Jean Mabire fit partie de l’association des Amis de Saint-Loup, Mabire n’a jamais caché son intérêt pour le paganisme notamment völkisch qu’il concevait avec une approche identitaire, c’est-à-dire par un retour à des pratiques culturelles et cultuelles issues de l’Antiquité germano-celte. N’a-t-il pas consacré avec Pierre Vial, fondateur de Terre & Peuple, un ouvrage consacré à la célébration des solstices, plusieurs fois réédité et complété entre 1975 et 2007 ? Et effectivement, le solstice était un temps culturel et cultuel important pour Mabire. Nous allons le voir…

Coucher de soleil derrière Stonehenge, avec une foule rassemblée pour admirer le spectacle.

Le solstice d’été du samedi 19 juin 1948 qui s’est déroulé à Marquemont, dans le Vexin français (l’Oise, la Picardie, les Hauts-de-France…), où se trouvait une petite église gothique en ruines, Saint-Martin-de-Marquemont, prieuré fondé en 1099, est organisé par Jean Mabire dans le cadre de son mouvement de jeunesse fondé en 1946, la Communauté de jeunesse : il invite les scouts bretons Bleimor qu’il avait rencontrés auparavant, il entend les chants et admire les danses des Flamands et des Bretons, ressentant le manque d’une patrie charnelle, comprenant que son engagement doit s’appuyer sur le lien entre une terre et un peuple.  La préparation du feu mobilisait toute une petite communauté pour cette nuit symbolisant la plus courte de l’année. C’est dans son essai consacré à Jean de La Varende « La Varende entre nous » qu’il indique la nécessité d’une patrie charnelle, cette patrie sera la Normandie. Ce solstice est le moment fondateur du régionalisme normand de Mabire et sa conception identitaire de l’Europe à travers trois idées-forces : la recherche d’un enracinement, la découverte des traditions populaires comme moyen de transmission d’une identité populaire et le passage de l’échelle européenne à l’échelle régionale. Les rencontres avec les Flamands et les Bretons contribuent à sa prise de conscience normande. Notre revue a publié un article intitulé Marquemont ou la prise de conscience de Jean Mabire.

Couverture d'un livre intitulé "Les solstices. Histoire et actualité" de Jean Mabire et Pierre Vial, avec une illustration graphique en noir et blanc.

Mais me direz-vous, les Bretons, les Flamands, et les Normands ?

Couverture du livre 'La Varende entre nous' de Jean Mabire, mettant en avant une illustration monochrome d'un homme pensif fumant une cigarette.

       Après la « grande brulerie » comme l’appelait Louis Beuve, poète défenseur de la culture normande et de son héritage nordique pour désigner les destructions massives subies par la Normandie durant la Seconde Guerre mondiale, Mabire cherche à rencontrer physiquement La Varende, auteur normand monarchiste et catholique : après le solstice de Marquemont, il prend sa plume et lui écrit qu’il a brûlé de désir de servir le pays normand en lisant Guillaume le Bâtard-Conquérant en 1946. Ce n’est qu’à l’hiver 1948-49, avant de fonder la revue Viking, qu’il décide de rencontrer La Varende au Chamblac dans le pays d’Ouche, où l’écrivain réside. Accompagné de son camarade Noël Cornu, étudiant en pharmacie, Mabire se retrouve face à La Varende. Le témoignage est narré dans « La Varende entre nous » publié en 1999 et réédité chez ACE (Amis de la culture européenne) il y a peu. Le futur journaliste à La Presse de la Manche (1956-1963) qui n’a pas encore fondé Viking (1949) – mais dont c’est l’objectif –  profite de leurs échanges pour apprécier la Normandie présentée par La Varende : les paysages, les demeures, la ruralité, les ports et la permanence d’une terre, le territoire fonde l’enracinement si le passé regorge d’enseignement, de remords comme de regrets, de victoires comme de défaites. Mais Mabire veut aller au-delà d’une pensée dont l’esprit reste dans un cadre monarchique, catholique et dénue d’énergie populaire et de représentation de la jeunesse.

Couverture arrière du livre 'La Varende entre nous' de Jean Mabire, présentant une image de l'auteur, une briève description de son œuvre et son influence sur la littérature normande.

Mabire va chercher un modèle d’action à l’Ouest !

Portrait en noir et blanc d'un homme portant des lunettes, avec un costume et une cravate.

Peu après la Seconde Guerre mondiale, le jeune Mabire découvre la revue bretonne Stur, « Le Gouvernail », fondée par Olier Mordrel (photo ci-dessus) en 1934 et publiée jusqu’en 1944, dirigeant nationaliste breton condamné à mort par contumace en 1946 et alors en exil en Argentine. Il évoquera son éblouissement devant cette revue qu’il découvre après 1945 et écrira avoir éprouvé une « totale communauté d’idées et d’instincts ». Une correspondance s’installera entre eux à travers l’océan Atlantique. Mabire reçoit de Mordrel trois apports : le modèle de la revue militante, le passage du régionalisme à une conception politique du peuple comme force collective et l’horizon européen : « Pas de Normandie sans l’Europe, pas d’Europe sans la Normandie ». Mabire, s’il transpose avec Viking la démarche de Mordrel, prend ses références dans un imaginaire différent, celui de l’héritage scandinave, des Vikings et de Guillaume le Conquérant. Notre revue a évoqué, dans l’un de ses numéros, cette connivence britto-normande.

Couverture du livre 'Drieu parmi nous' par Jean Mabire, montrant un portrait en noir et blanc d'un homme avec un fond rouge.

En 1963, Mabire consacre à Drieu La Rochelle « Drieu parmi nous », relevant ses réflexions sur le déclin européen, la crise de la nation française (relire « Mesure de la France » que j’ai eu l’honneur de préfacer pour les défuntes éditions Pardès et qui a été réédité par mon ami Phillipe Randa et la recherche d’une identité européenne. Mabire présente d’ailleurs Drieu La Rochelle comme un écrivain normand et nordique et non comme un simple auteur français. Courageux combattant durant la Grande Guerre, son rêve d’empire se fracassa sur la défaite allemande en 1945 et les deux guerres civiles européennes successives. Ce « jeune européen », du nom d’un essai de Drieu publié par Gallimard en 1927 « Le jeune européen », voyait dans l’Europe une grande nation au sein de laquelle les peuples auraient pu cohabiter.

       Entre l’enracinement normand (La Varende), le régionalisme militant (Olier Mordrel), la communauté charnelle (Saint-Loup) et la perspective européenne (Drieu La Rochelle), si on y ajoute  la culture barrésienne de la terre et des ancêtres et l’environnement des poètes normands (à qui Mabire consacra un livre) exaltant le Nord, Jean Mabire est constitué Maît’Jean.

Illustration d'un joueur de tennis de dos, avec la phrase 'Affaire à suivre ...' en haut.


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