LA TAPISSERIE DE BAYEUX DÉGRADÉE ?

Couverture de la revue d'histoire européenne, numéro 26, avec un moine en capuchon, le titre 'La légende noire de l'Inquisition', et des illustrations d'événements historiques.

par Franck BULEUX

Un bus rouge à deux étages devant un grand panneau d'affichage annonçant l'exposition de la Tapisserie de Bayeux au British Museum, avec des bâtiments historiques en arrière-plan.

La tapisserie de Bayeux, une broderie de près de 70 mètres de longueur réalisée voici près d’un millénaire sur commande, selon la tradition, d’Odon de Bayeux (vers 1030-1097), évêque et demi-frère, par leur mère, de Guillaume le Bastard (vers 1027-1087), devenu Conquérant à la suite de la conquête de l’Angleterre contée sur cette œuvre, en 1066. Duc de Normandie succédant à son père Robert le Magnifique (vers 1000-1035) en 1035 et descendant de Rollon, le fondateur du territoire des hommes du Nord (les Northmen devenus Normands) en 911, il devint roi d’Angleterre le 25 décembre 1066, couronné à l’abbaye de Westminster à Londres succédant à Robert le Confesseur, qui l’avait désigné comme héritier et mort le 5 janvier de cette même année, sans laisser d’héritier direct.

Visiteurs observant la Tapisserie de Bayeux dans un musée, avec des scènes historiques brodées.

L’actualité nous amène à (re)découvrir ce joyau textile millénaire car une controverse porte sur le prêt de cette œuvre à nos voisins britanniques par le président Macron dans le cadre d’échanges culturels entre nos deux pays, compte tenu de son usure matérielle. En effet, la Tapisserie est brodée sur lin avec des fils de laine teints, qui se détériorent avec le temps. Enroulée, transportée, exposée à la lumière et à l’humidité, parfois déplacée, sa préservation, selon certains experts, semble problématique.

Véritable instrument du soft power, ce déroulé de scènes médiévales nous fait vivre une imagerie mêlant des situations maritimes et terrestres permettant au duc de Normandie de lier au duché aux Léopards le royaume des Angles.

Près de 1 000 ans après, cette Tapisserie fait écho à de nombreuses évidences, dont la plus éclatante est que la foi d’un peuple en ses droits amène celui-ci à la victoire. Qui d’autre venu du Continent a-t-il, depuis, conquis l’Angleterre ? Ni Napoléon, ni Hitler. Seul Guillaume.

L’expression « Ceci est mon droit » (en latin : « Hic est mea jura ») est traditionnellement associée à la revendication du trône d’Angleterre par Guillaume. Ainsi soit-il.

Femme tissant sur un métier à tisser dans une pièce sombre, avec une lumière douce d'une bougie. Elle porte une robe traditionnelle et est entourée de poteries.

Un épisode très célèbre de l’Odyssée d’Homère (VIIIe siècle avant J.-C.) narre les vingt ans d’absence d’Ulysse de son foyer : pendant cette longue absence, de nombreux prétendants voulurent s’unir à Pénélope, pour prendre sa place de roi. Pénélope, se voulant d’une fidélité à toute épreuve, promet à ses courtisans qu’elle se choisira un mari lorsqu’elle aura terminé de tisser un grand linceul pour le père d’Ulysse. Toutefois, chaque nuit, elle détricote en secret une partie de ce qu’elle a tissé le jour, afin que l’ouvrage ne soit jamais achevé. Pendant ce temps qui s’étire, elle repousse les vues des prétendants en espérant le retour de son époux Ulysse. Cette ruse est devenue un symbole de la fidélité, de la patience mais aussi de l’ingéniosité féminine. La « toile de Pénélope » marque aussi le lien entre elle et Ulysse, au-delà du temps et de l’espace.

Un visiteur observe une tapisserie historique dans un musée, entouré d'autres personnes. La tapisserie illustre des scènes de guerre, éclairée par des lumières tamisées.

La tapisserie de Bayeux, qui se trouve être une broderie est exposée dans la cité du Calvados depuis sa réalisation, probablement vers 1070, relevant ainsi son appellation. Elle est aussi dite de la reine Mathilde, du nom de l’épouse de Guillaume, Mathilde de Flandre (vers 1031-1083). Il s’agit d’un récit historique collectif, racontant la conquête de l’Angleterre par les troupes emmenées par Guillaume le Conquérant en 1066. Or, cette longue broderie de près de 70 mètres fut réalisée postérieurement à la victoire : il s’agit, ici, de conter un évènement passé, contrairement à la toile de Pénélope. Son attribution symbolique à la reine Mathilde de Flandre, épouse de Guillaume, tend à montrer la fidélité et la fusion du couple, comme entre Ulysse et Pénélope.  Le textile (tissage ou broderie) reste du ressort de la féminité mais surtout la reprise de ce symbole illustre les liens forts entre Guillaume le Bastard devenu Conquérant après la bataille d’Hastings en octobre 1066 et Mathilde de Flandre. Aussi, Guillaume mettra fin aux unions dites « more danico » (à la mode danoise) qui permettaient aux ducs de Normandie de convoler en d’autres noces que celle légitimée par l’Eglise catholique. Guillaume tenait effectivement son surnom « le Bastard » du fait qu’il était l’enfant « more danico » du duc Robert le Magnifique et d’une lingère de Falaise, que la tradition prénomma Arlette. En 1035, lors de la mort de Robert, bien que Guillaume soit de naissance illégitime, hérita du titre de son père, tout en refusant, lors de son règne, de prendre des concubines et se montra fidèle à Mathilde. Aussi, pour les tenants de la tradition, offrir le nom de Mathilde à cette tapisserie, comme si elle en était comme Pénélope, à l’origine, est emblématique de l’estime portée à cette femme par Guillaume.

Visite d'une exposition avec le roi Charles III et la reine consort Camilla, observant un artefact historique avec d'autres dignitaires.

La notion de soft power (le « pouvoir doux », par opposition au pouvoir militaire, considéré comme hard power), concept développé par Joseph Nye au XXe siècle,  désigne la capacité d’un Etat ou d’un acteur à influencer l’opinion publique par la culture, les valeurs, le sport ou l’image plutôt que par la force, par nature brutale et destructrice. On peut voir dans l’œuvre politico-militaire brodée un exemple précoce de propagande visuelle. La toile met en scène la victoire de Guillaume le Conquérant comme héritier naturel d’Edouard le Confesseur, dont la mort avait ouvert une crise de succession, du fait de ses multiples promesses de territoire. Cette broderie légitime Guillaume comme le titulaire du trône d’Angleterre, faisant respecter ses droits en associant à ce dernier le duché normand. L’histoire relatée, évidemment favorable aux vainqueurs, influence les lecteurs de cette fresque sans recours à la force, tout en légitimant la conquête puisque le premier visuel fait apparaître la volonté du roi Robert le Confesseur de faire de Guillaume son héritier, même s’il nous est permis de douter de l’unicité de cette offre testamentaire. L’art visuel fait entrer un pur outil de soft power médiéval par l’imposition d’une vision unilatérale de l’histoire. Cette broderie va avoir pour but, même de manière inconsciente, d’influencer la mémoire collective, la culture anglo-normande. Le tissu est devenu un instrument de pouvoir non violent. L’image positive de Guillaume, passant de « bastard » à « conquérant » se transmet de génération en génération jusqu’à nos jours. Aussi, 2027 verra la commémoration du millénaire de sa naissance.

Couverture du livre 'Le vol de la tapisserie de Bayeux' de Jean-Charles Stasi, montrant un homme en uniforme militaire face à une tapisserie historique.

Dans « Le vol de la tapisserie de Bayeux » (paru chez Tallandier en 2018), Jean-Charles Stasi dévoile l’intérêt d’Heinrich Himmler (1900-1945) l’un des principaux dirigeants du Troisième Reich, pour la tapisserie dans le cadre des études de l’Institut scientifique de recherche allemand, l’Ahnenerbe (« Héritage des ancêtres ») qui recensait, à travers le monde, les éléments archéologiques tendant à prouver la supériorité de la race nordique dite aryenne sur les autres. Il est probable que les dirigeants nazis virent dans cette œuvre d’art, la supériorité des descendants des Vikings, même si les troupes maritimes de Guillaume avait un spectre ethnique beaucoup plus large, notamment avec l’aide de la Maison de Flandre, union mariale oblige.

Plus prosaïquement, l’attrait de l’œuvre porte également du point de vue militaire sur la conquête de l’île des Britanniques par les troupes normandes… En effet, ce que Guillaume a pu faire, une conquête militaire outre-marine réussie, pourquoi Hitler ne le pourrait-il pas, y compris et aussi par la voie aérienne ? Durant la Seconde Guerre mondiale et la période de l’Occupation, la Tapisserie fera l’objet de nombreuses demandes de visites des autorités culturelles allemandes, elle fut donc considérée comme un objet de prestige (le musée de Bayeux souhaitait conserver la broderie) et de propagande par l’Allemagne. Au demeurant, très récemment, un morceau de la Tapisserie fut retrouvé en Allemagne lors d’un inventaire au palais princier du Schleswig, siège des archives du Land du Schleswig-Holstein. Ce fragment faisait partie de l’héritage de Karl Schlabow (1891-1984), un spécialiste dans l’archéologie textile et proche de Herbert Jankuhn (1905-1990), officier SS, membre de l’Ahnenerbe et reconnu pour ses fouilles à Haithabu, site viking majeur situé en Allemagne du Nord, après de la frontière danoise. C’est en 1941, lors de visites de dignitaires allemands à Bayeux, que Karl Schlabow aurait prélevé quelques centimètres de la doublure. Personne ne s’était rendu compte de cette disparition avant cette année.

Cet exemple du « génie aryen » fut donc, nonobstant ce fragment, conservé en Normandie, puis à partir de juin 1944, juste après le Débarquement,  dans les réserves du musée du Louvre, à Paris, sous la garde des nazis avant de regagner la sous-préfecture du Calvados dès 1945 et de s’y cantonner, faisant la joie et développant l’intérêt de millions de visiteurs. En 2024, le musée de la Tapisserie a accueilli le nombre record de 430 000 visiteurs.

La Tapisserie a donc failli quitter la Normandie et même la France définitivement pour exprimer cette conquête militaire dans une optique idéologique : les nazis essayaient d’imposer leur vision historique par l’art et l’histoire, la Tapisserie se révélant être un instrument de persuasion culturelle. Une nouvelle fois, l’œuvre médiévale devenait un vecteur de pouvoir non violent, même au cœur d’une guerre fratricide totale.

Un homme avec un casque en métal regarde un casque ancien exposé dans un musée.

Guillaume avait fusionné le duché de Normandie et le royaume d’Angleterre. Aujourd’hui, les rapports inter-étatiques s’adressent à la France et au Royaume-Uni. La décision de prêter la Tapisserie au Royaume-Uni par Emmanuel Macron remonte à 2018, comme une réponse au référendum consacrant le Brexit en 2016, permettant au président français de conserver des liens privilégiés avec notre ancienne ennemie, dénommée la perfide Albion. Peut-on considérer que cette offre de prêt s’inscrit dans la tradition de notre culture anglo-normande ou, plus prosaïquement, dans le souhait pour le président de la République de se montrer ouvert au maintien des liens avec un Etat dont les citoyens avaient décidé de s’éloigner de l’Union européenne. En réalité, une nouvelle fois, le concept du soft power est au-devant de la scène européenne : le président Macron essaie de s’inscrire dans une démarche interétatique en s’affirmant comme un interlocuteur incontournable. Selon lui, il s’agit de « revivifier la relation culturelle » avec les Britanniques.

Une vue du Tapisserie de Bayeux montrant des scènes de la conquête normande de l'Angleterre, avec des personnages en armure et des chevaux.

Aussi, il est prévu, par convention bilatérale, que la Tapisserie sera prêtée et exposée au British Museum à Londres jusqu’en juin 2027, puisque le musée de Bayeux fait l’objet d’une période de rénovation de deux ans, jusqu’en octobre 2027.

Cette décision fait l’objet, nous l’avons évoqué, de nombreuses controverses quant aux risques de détérioration de la Tapisserie durant son voyage outre-Manche. Depuis 2020, des expertises ont radiographié les dégradations qui fragilisent déjà la Tapisserie : 24 204 tâches, 9 646 trous, 30 déchirures… et alerté sur les « risques supplémentaires » que ferait courir un transport au-delà d’une heure de trajet, ce que serait le cas. En 2021, la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) de Normandie assurait à l’AFP que « l’œuvre n’était pas transportable avant d’être restaurée ». A contrario, le président du conseil régional, Hervé Morin, promoteur de cette idée avant Macron, n’hésite pas à rappeler que « Ce serait un beau message de réconciliation après le Brexit. », mettant en relation le choix politique des Britanniques (et, en particulier, des Anglais ; plus majoritairement favorables au Brexit) et l’aspect culturel, rendant ce dernier « politique » dans la stricte ligne du soft power.

Une scène de la Tapisserie de Bayeux montrant des chevaliers en armure à cheval, des fantassins avec des arcs et divers animaux, illustrant une bataille historique.

Nonobstant les risques de dégradations de l’œuvre millénaire qui restent du domaine des experts, il est nécessaire de rappeler que ce prêt, qu’il se présente sous la forme d’un échange ou non, ne peut être que fondé sur l’intérêt mutuel d’une histoire partagée, la Tapisserie n’ayant jamais franchi la Manche. Le rôle de la Tapisserie était déjà, il y a près de 1 000 ans, de rapprocher les populations, dont les décideurs et entreprises pour développer des retombées économiques et sociales. Cette initiative pourrait se placer dans le cadre de l’année des Normands en 2027. Le choix de 2027 se fonde sur une « année Guillaume » (un siècle après sa naissance), qui se trouverait ainsi élargie à tous les pays ayant un trait d’union avec la Normandie : un objectif qui pourrait permettre de donner aux Normands un réseau a minima de la même puissance que les réseaux celtes et bretons dont on ne peut qu’applaudir l’efficacité.

Image de plusieurs ampoules suspendues avec le texte 'CONCLUSION GENERALE' sur fond sombre.

Instrument éternel du soft power, la tapisserie de Bayeux ou la broderie de la reine Mathilde est surtout et avant tout un vestige du monde anglo-normand, celui qui a permis de comprendre, certes de manière unilatérale, la conquête ou plus exactement la fusion de deux terres séparées par la Manche. Cette frontière maritime naturelle a marqué l’histoire des deux régions, évitant au demeurant les tentatives d’invasions réciproques. Seule l’armada de Guillaume qui rassemblait près de 700 navires et une armée de près de 10 000 hommes (combattants, archers, chevaliers) ouvrit, même si cela fut militaire, la porte entre les populations des deux rives. L’intelligence de Guillaume, concrétisée par l’étude de la distance la plus courte entre les deux terres et la prise en compte de la météo (la mer agitée, l’été 1066, retarda l’opération), montre, s’il en était besoin, l’énergie déployée pour faire respecter un traité !

La controverse née du transfert de la Tapisserie, au-delà de l’aspect matériel qui reste fondamental, est liée à une décision personnelle du chef de l’Etat. Elle doit s’étendre, pour amener une autre perspective, aux relations entre les peuples.

  • Jean-Charles STASI, Le vol de la Tapisserie de Bayeux : l’incroyable projet des nazis, Tallandier, 2018.
  • Suzanne TURGIS, La reine Mathilde : la Tapisserie-broderie de Bayeux, Editeurs Champion et Tostain, 1912.
  • Charles TURQUIN, Leur obsession : Envahir l’Angleterre, coll. Carnets de guerre, Editions Jourdan, 2016 :

Couverture d'un livre intitulé 'Envahir l'Angleterre' de Charles Turquin, montrant une carte avec des portraits historiques en noir et blanc de personnalités militaires.

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Couverture de la revue "Histoire Européenne" avec des scènes de guerres de religion, incluant des cavaliers et une bataille en arrière-plan.


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