par Bernard PLOUVIER
En l’année 2018, les ex-héros – devenus gras et repus de sinécures – de la « révolution de 1968 » ont célébré le 50e anniversaire de leurs exploits. En 2026, ces mêmes héros, pseudo-intellectuels retraités, ex-maoistes devenus sionistes exaltés (les Joffrin, Giesbert, Finkielkraut, etc…) insultent le mouvement lycéen et passent leur temps sur les plateaux de télévision à le criminaliser tandis que les étudiants dans la rue croient refaire 1968. Il peut paraître utile de présenter, de façon non-conventionnelle, mais assez exacte, les faits et leurs moins improbables soubassements tout en soulignant que NON, l’histoire ne se répète jamais.

Avoir été témoin de la chose a permis de prendre note, jour après jour, des événements rendus publics. Puis l’étude, forcément partielle, de ce qui parut sur le sujet, en Allemagne, en France et aux USA, a éclairé ce qui restera le fiasco de la génération des 20-30 ans de cette époque et qui détruisit les fondements de la société européenne, tout juste remise de sa double tentative de suicide, celle de 1914-1918, et celle, poussée plus loin encore, de 1939-1945.
Le contexte international explique la genèse des événements. Les USA sont embourbés depuis 1960 dans la guerre du Viêt-Nam (photo ci-dessous), Kennedy ayant fort mal manœuvré et Johnson plus mal encore. En URSS, depuis l’automne de 1964, trois hommes dirigent – ce qui est inhabituel au « Paradis des travailleurs » et semble préluder à une guerre des chefs, donc au déclin au moins provisoire de l’une des capitales du marxisme… ce qui fait la joie de Mao Tsé-toung.

Or, le plus puissant des trois tsars moscovites n’est nullement un technicien somnolent comme ses associés, c’est même un homme à poigne : Leonid Brejnev. Surpris par les événements du printemps de 1968, il reprendra en mains les directions des Partis communistes d’Occident et remettra durement à sa place le grand organisateur : Fidel Castro, tandis que des contre-révolutionnaires, fort bien informés, vont le débarrasser de l’électron libre Ernesto Guevara.

Ni le Mossad (variante absurde : « l’internationale juive »), ni la Franc-maçonnerie (très divisée et sans direction planétaire), encore moins la CIA – éternelle accusée, en dépit de son amateurisme – ou le gouvernement des USA, n’ont voulu, orchestré, organisé l’anarchie violente qui a secoué, jusqu’au début des années 1980, la France, l’Allemagne de l’Ouest (RFA), l’Italie, le Japon, les Pays-Bas et, à un moindre degré, le Royaume-Uni.
En janvier 1966, se tient à La Havane la réunion préparatoire de la Conférence de Solidarité des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine pour le Viêt-Nam. 82 pays y sont représentés. La conférence de ce que l’on appellera désormais la Tricontinentale se tient dans la capitale cubaine du 3 au 15 avril, où Ernesto Guevara – ex-étudiant en médecine qui n’a jamais terminé ses études, se remettant mal d’être le fils d’un milliardaire ruiné – propose de multiplier les Viêt-Nam un peu partout sur la planète pour hâter le jour glorieux de l’avènement du marxisme mondial. Les représentants de l’URSS font savoir qu’il est urgent de temporiser, tandis que les Chinois sont enthousiastes.

Ce qui s’est dit officiellement n’est d’aucune importance, car tout s’est joué en coulisses, entre Castro, Guevara et les plus jeunes délégués internationaux, qui refusent la pesante tutelle de Moscou. On va enrôler dans l’agitation et la propagande non seulement les jeunes gauchistes, trotskistes, maoïstes, mais aussi les « crétins utiles », si l’on préfère : les « compagnons de route » – chrétiens, pacifistes, séparatistes et indépendantistes (des Irlandais aux Québécois, des Érythréens aux Angolais, sans oublier les Antillais). La Direccion General de Intelligencia (le SR cubain – DGI) fonctionne en totale indépendance du KGB, ne prenant ses ordres que de Fidel Castro.
Pour la France, l’interlocuteur est Jean-Pierre Vigier, maître de conférences du CNRS, membre suppléant du Comité central du PCF, conseiller de divers caciques du PCF qui en a assez de jouer les éminences grises et aimerait devenir un homme de poids au sein du PCF. De retour en France, il fonde le Comité Viêt-Nam de France. Parallèlement, s’agitent dès 1966 les trotskistes d’Alain Krivine et d’Henri Weber, divers groupuscules maoïstes et des cénacles de gauchistes, qui deviendront ensuite d’ardents défenseurs de la cause palestinienne, voire des militants du négationnisme de la Shoah !
En Allemagne, deux courants se forment. Celui de l’étudiant, passé de RDA à Berlin-Ouest, Rudolph Dutschke et celui des terroristes. Les premières émeutes estudiantines ont lieu au printemps de 1967, dans diverses universités de RFA et à Berlin-Ouest.

Dutschke passe alternativement du marxisme à l’anarchie, puis au luthéranisme mâtiné de socialisme, avec des retours en arrière durant lesquels il prône « l’action directe » (le terrorisme ciblé sur les grandes entreprises), puis se repend et joue au gentil écologiste : celui qui dirige en 1966-1968 le Sozialistische Deutsche Studentenbund (ultra-marxiste) deviendra l’un des fondateurs des « Verts ». Mais faire de lui un vulgaire agent des services de renseignements de la RDA, c’est n’avoir rien compris au personnage, à la fois sincère et fantasque, imprévisible, incontrôlable et surtout fort changeant dans ses opinions toujours fort tranchées.
Le premier acte terroriste (fort mal ciblé : c’est un supermarché) est perpétré le 2 avril 1968, à Francfort/Main, par Andreas Baader et Gudrun Ensslin. Naîtront ensuite une quantité de groupuscules de sociopathes, ayant trouvé dans la contestation sociale un alibi à leur joie de nuire, à leur sadisme, à leur refus de travailler utilement.
En Italie, les gauchistes organisent leurs manifestations bruyantes dans les universités dès l’automne de 1967. Il en va de même, sur un mode mineur et mâtiné de reflets hippies, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, où d’emblée la contestation sociale et politique se teinte de licence sexuelle et de consommation de drogues hallucinogènes (haschich et LSD) ou stimulantes (cocaïne, réservée aux fils et filles de riches).
En France, n’importe quel observateur fréquentant les Maisons des Jeunes et de la Culture ou les universités pouvait se rendre compte, dès l’automne de 1966, des fameux « signes avant-coureurs » non perçus, selon leurs souvenirs et Mémoires, par la foule des ministres et directeurs de services de police et de renseignements… qui étaient, au choix, de parfaits incapables ou de gros menteurs !
D’autres penseurs estiment venus les temps messianiques d’un « socialisme à visage humain », ce qui fait sourire si l’on se réfère aux écrits de Marx, « Lénine »-Oulianov ou « Trotski »-Bronstein. Fin mars 1968, le PC tchécoslovaque destitue de toutes ses fonctions le stalinien Antony Novotny, potiche moscovite garantie grand teint, et le tandem Ludvik Svoboda (Tchèque) et Alexander Dubcek (Slovaque) libéralise le régime de façon quasi-instantanée.

Le 15 mars 1968, dans un article du Monde intitulé : La France s’ennuie, Pierre Viansson-Ponté passe totalement à côté du problème. Ce grand penseur n’a perçu que la mousse journalistique, estimant que les Français enragent de ne pouvoir s’agiter, comme en de nombreux pays, à propos de la guerre du Viêt-Nam, de la libéralisation des drogues dites douces (ce qui est une totale ânerie) et de la libération sexuelle. Ceux qui s’ennuient de ne pouvoir le faire sont des contestataires bourgeois, issus de milieux riches, désireux de s’amuser et d’épater la galerie avant de jouir des usines, des magasins ou des millions de francs (lourds) de papa.
La situation de la vraie jeunesse, laborieuse et pauvre, est résolument différente. Elle est dégoûtée de voir la France dirigée par de vieilles gloires de la Résistance, enrichies, repues, devenues peu à peu de répugnants bourgeois, incapables de proposer quelque élan, quelque idéal que ce soit à la jeunesse française.
Le Premier ministre est un financier étroitement lié à un groupe cosmopolite et soutenant les promoteurs immobiliers autant que l’art contemporain. Exaltant tableau pour la jeunesse !

La chienlit française de 1968 débute par une succession de hasards, par l’entrée en scène de quelques meneurs non prévus par les organisateurs de la Tricontinentale et surtout de l’incompétence et de la lâcheté des autorités de l’État gaullien.
Depuis 1967, quelques poignées d’étudiants gauchistes, trotskistes et autres (dont quelques excités maoïstes, de très bonne famille), organisent des chahuts monstres dans des amphithéâtres de sociologie, d’histoire de l’art et de philosophie, où se distingue un petit rouquin dodu, Daniel Cohn-Bendit, archétype de la grande gueule anarchiste, étonné puis ravi de devenir en quelques mois une vedette de la contestation. Il fonde à Nanterre un « groupuscule de parole », nommé le Mouvement du 22 mars… là encore, en faire une officine du KGB ou du SR de la RDA est du pur délire.

À l’UNEF, le membre du PSU (un parti vaguement socialiste voué au culte du riche Pierre Mendès-France) Jacques Sauvageot devient par hasard Président du syndicat. D’autres étudiants, tels Alain Geismar et Jean-Louis Péninou s’essaient aux coups de gueule, comprenant vite le principe de base de la propagande : plus c’est gros, plus c’est con, mieux ça passe !
Les « événements » parisiens – qui vont commander la fronde universitaire, puis ouvrière de l’ensemble du pays – débutent très stupidement le 3 mai 1968, quand le doyen de l’Université de Nanterre décide de fermer boutique, en raison de chahuts ininterrompus depuis six semaines. Les grandes gueules (en version noble : les contestataires) se réfugient à La Sorbonne.

Ce 3 mai, un article signé Georges Marchais (ce qui ne signifie pas qu’il en ait été le rédacteur, le texte étant trop bien léché pour cela) dénonce « les faux révolutionnaires », qui « servent les intérêts du pouvoir gaulliste et des grands monopoles capitalistes » (paru dans ce phare de la pensée française qu’est L’Humanité). L’ex-ouvrier spécialisé des usines Messerschmitt, envoyé en décembre 1942 espionner l’avionneur allemand le plus réputé, sur ordre du PCF clandestin, – collaborationniste jusqu’au 22 juin 1941, puis officine d’espions, de propagandistes et de terroristes au profit de l’URSS -, est devenu le protégé du Bourguignon Waldeck Rochet, alors secrétaire général du PCF. Le ton du PCF est alors : à la niche, les jeunes ! Les communistes français n’agissent pas sans ordre des patrons moscovites.
Ce vendredi 3 mai 1968, à La Sorbonne, environ 400 étudiants hurlent en alternance leur joie et leur fureur, en fonction de ce qu’éructent Sauvageot (UNEF), Weber (Jeunes Communistes Révolutionnaires) et Cohn-Bendit qui ne représente que lui et son groupuscule, venu décharger sa bile sur le PCF. Dans l’après-midi, le recteur demande à la police d’évacuer les contestataires, qui se laissent emmener sans résistance dans une noria de « paniers à salade ». Boulevard Saint-Michel, un crétin (non-étudiant) lance un gros caillou qui blesse grièvement un policier. Dans la soirée, ont lieu de violentes bagarres entre policiers et promeneurs agités.

Le lundi 6 mai, gauchistes, trotskistes et maoïstes dressent quelques barricades au quartier Latin. Puis ont lieu de très violents affrontements avec la police. Un jeune homme meurt ce jour, près d’une barricade. Officiellement, on classe le décès comme n’ayant rien à voir avec les événements.

Le 13 mai, débute la grève générale des étudiants de France, imposée par la violence aux étudiants qui n’en veulent pas. À la faculté mixte de médecine et de pharmacie de Lille, le dernier cours a lieu le samedi 11 mai, puis la poignée d’étudiants studieux est chassée hors du bâtiment, sans que les appariteurs aient osé remuer le petit doigt.

La chienlit estudiantine débute : assemblées générales pluriquotidiennes, grève des examens (décidée par quelques cancres et acceptée par le troupeau des imbéciles), orgie tabagique, alcoolique et sexuelle dans les salles de cours et de travaux pratiques, odeur de bière et de haschich. Elle durera jusqu’au début juin, puis les gosses de riches partiront en vacances.

Le 14 mai, débutent des grèves ouvrières « décidées par la base », c’est-à-dire par de jeunes contestataires, qui se moquent des avis des dignitaires de la CGT. Ceux-ci, ahuris d’une telle audace, demandent des ordres à la centrale, où l’on réclame un ordre de la direction du PCF. À la direction moscovite, c’est la stupeur : des gauchistes osent s’en prendre au meilleur allié « bourgeois » de l’URSS, de Gaulle, animé depuis 1942 par sa haine des USA ! Vigier est chassé du PCF durant la 2e quinzaine de mai. Ordre est donné de ne rien faire pour aggraver le désordre.

Du 3 au 11 mai, le Premier ministre Georges Pompidou est en balade au Proche-Orient, puis le chef de l’État, Charles de Gaulle, suit son exemple, fuyant Paris du 14 au 18 mai, pour visiter la Roumanie communiste, alors que le pays est en pleine anarchie et que des scènes de guerre civile se déroulent quotidiennement à Paris, où le préfet de police, Maurice Grimaud, un proche de la direction du Parti socialiste, laisse courir les événements, donnant le moins d’ordres possible aux chefs des services de police. L’État n’est plus dirigé ; les Français le comprennent instantanément. Du 6 au 30 mai, ont lieu de façon quotidienne de très violents affrontements entre une police totalement désorientée par l’absence de direction et des manifestants qui suivent un unique mot d’ordre : Révolution.

Contrairement aux souvenirs mensongers des uns et des autres, l’étude de la presse permet de comptabiliser 6 morts, en plus d’environ 3 200 blessés, deux-tiers de manifestants et un tiers de policiers et gendarmes mobiles. Outre le mort parisien du 5 mai, déjà mentionné, on peut relever deux morts le 24 mai (un manifestant, près de la Bourse de Paris, et un policier à Lyon), le maoïste de 17 ans Gilles Tautin, noyé à Meulan le 10 juin après une charge de gendarmes mobiles, et deux manifestants à Montbéliard, près des usines Peugeot, le 11 juin.

De Gaulle larmoie à la télévision le 24, annonçant un référendum sur la participation, qu’il avait déjà promis lors de la campagne présidentielle de 1965. Le 27 mai, sont signés les accords de Grenelle, entre gouvernement, patronat et leaders syndicaux, dont les grévistes ne veulent pas entendre parler. Il y a environ 3 millions de grévistes volontaires et trois fois autant de sujets privés de leur travail par les très violents piquets de grève. Le 28 mai, François Mitterrand et Pierre Mendès-France, constatant que l’État a démissionné, réclament le Pouvoir !

Le 29 mai, de Gaulle fuit par hélicoptère à Baden-Baden, se réfugiant auprès du général Massu qui n’y comprend rien et ne peut que réclamer des ordres que le Président, hagard, n’ose pas donner. De Gaulle revient dans l’après-midi du 30 mai… alors que la Nation française défile dans toutes les villes de France, pour exiger le retour à l’Ordre. Les bobos-gauchos-friqués ont parlé d’une réaction de peur. C’était peut-être vrai des riches, mais la quasi-totalité des patriotes qui ont manifesté ce jour-là voulaient la fin de la honte, dénommée « chienlit » par de Gaulle, enfin rasséréné par le soutien spontané de la Nation.

L’ordre bafoué par de pseudo-révolutionnaires, des amateurs de grabuge, sans direction ni talent, l’ordre bafoué par la démission de fait de la direction de l’État, fut rétabli par la Nation française et elle seule. Mitterrand et Mendès-France rentrent à la niche.
Pompidou le lamentable fut limogé après les élections qui suivirent la dissolution de la Chambre, décidée le 30 mai, et devint président de la République un an plus tard. La France perdit, durant les vingt années suivantes, les structures de l’État napoléonien, ce qui était indispensable au passage à la globalo-mondialisation de l’économie et de la propagande, assurée par Mitterrand. Elle y gagna un surplus de grossièreté dans les relations individuelles et collectives, la « libération des mœurs » et le droit à l’avortement de complaisance (remboursé par la SS en 2016).
Dès juin 1968, Brejnev rétablit l’ordre dans les partis communistes occidentaux et les syndicats communistes (dont la CGT). Castro se fit injurier et sa DGI passa sous strict contrôle du KGB, étant désormais dirigée à La Havane par le général Victor Simevo, dépendant directement du grand patron Youri Andropov.
Durant l’été, le gouvernement tchécoslovaque fut châtié et la population sommée de rentrer dans la stricte obédience moscoutaire. Dès la fin du mois de mai, l’Armée Rouge avait accru ses effectifs en Tchécoslovaquie, tandis que s’agitaient en Autriche une foule d’agents du MI-6, de la CIA et même du SDECE. Du 20 au 22 août, le pays fut occupé par des troupes soviétiques, polonaises et allemandes de l’Est. La Tchécoslovaquie rentra dans le rang du totalitarisme et Brejnev relança la guerre froide, poursuivie jusqu’à la mort de Constantin Tchernenko, en 1985. Le KGB, dirigé par Andropov et successeurs, financera le terrorisme anti-occidental, grâce à un trafic d’opiacés caucasiens, jusqu’en 1985.
Il y a réellement de quoi pavoiser !
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