par Yves MONTENAY
Les Etats du Golfe pris en étau entre la guerre et leur démographie

Le conflit dans le Golfe persique se poursuit et Américains et Iraniens n’arrivent pas à conclure. En attendant, les petits pays arabes s’adaptent à de nouveaux circuits d’approvisionnement et ils devront résoudre des problèmes démographiques et culturels importants. À court et moyen terme, leur principal problème est le Détroit d’Ormuz auquel ils cherchent des substituts. À long terme, leur démographie les fragilise et ils s’appuient sur les importants groupes d’Indiens pour se rapprocher de ce nouveau géant.
A court terme : la fin de la sécurité et de la route maritime

La première conséquence de la guerre est la fin du sentiment de sécurité dans les pays du Golfe. Avoir des bases américaines n’est plus une assurance de sécurité, mais cela peut même vous transformer en potentielle cible pour les Iraniens ! Cela met en péril leur activité non pétrolière, surtout à Dubaï, où vivent des expatriés du monde entier, dont 22 000 Français. Le départ d’une partie de ces riches étrangers ferait s’effondrer l’immobilier et une bonne part du commerce interne.

À cela s’ajoute le problème du détroit d’Ormuz, non seulement pour vendre le pétrole mais pour importer la nourriture et tout ce qui est nécessaire non seulement aux petits pays de la Rive-Sud mais aussi à l’Irak. Bien sûr l’Iran en souffre également, mais la main de fer du régime, qui multiplie actuellement les exécutions, fait que ça n’a pas de répercussions internes pour l’instant… Et, toujours pour l’Iran, sur le plan géopolitique, attaquer des pays arabes, ceux du Golfe mais également la Jordanie aujourd’hui et peut-être demain l’Irak, où il y a encore une base américaine, n’est peut-être pas une bonne option stratégique. Avoir Israël et les États-Unis comme ennemi n’est déjà pas mal, pourquoi y rajouter le monde arabe ? Mais une théocratie est capable de tout !

Les Américains, eux, sont obligés de faire attention à leur opinion publique, car des élections de mi-mandat (Midterms 2026) approchent.
Pour remplacer le détroit d’Ormuz, les projets de pipelines accélèrent : doublement ou plus de celui vers l’Oman, de celui qui part des champs pétroliers saoudiens pour aboutir à la mer Rouge, réactivation de ceux qui partent vers la Méditerranée ou vers la Turquie.

Il faut ajouter à cette carte les divers tuyaux partant de l’Irak et aboutissant en Méditerranée. Ils sont maintenant fermés, mais les sites existent et ils peuvent être remis en état relativement vite avec éventuellement de plus fortes capacités. C’est le cas de celui de l’Irak vers la Méditerranée qui a été pleinement réactivé le 18 mars 2026 (250 000 b/j). Mais ils traversent des pays troublés ou à portée des missiles iraniens. On peut imaginer également des tuyaux partants de la rive sud du Golfe et allant en Irak pour se raccorder à ceux allant vers Méditerranée, mais même remarque …
En attendant, les trafics par camions se multiplient, tant pour exporter le brut que pour approvisionner les pays de la Rive-Sud et l’Irak. En pratique, cela suppose de traverser non seulement l’Irak, mais aussi la Jordanie, la Syrie… ou Israël ! Sans parler de la Turquie, le pays le plus industrialisé de la région, indispensable comme fournisseur.
À long terme, la fragilité démographique

Dans tous les pays du Golfe, il y a un très grand nombre d’immigrants en contrats à durée déterminée : ouvriers de chantier souvent indo-pakistanais, personnel de service, souvent des Philippines, sans parler des Arabes des pays pauvres voisins, notamment des Égyptiens très nombreux en Arabie.
Mais il y a aussi les « riches » étrangers que nous avons évoqués : historiquement il s’agissait de cadres d’entreprises issues de tous les pays du monde, notamment occidentales. On y trouve maintenant de plus en plus d’indépendants : ingénieurs ou juristes libanais (souvent francophones, anglophones et arabophones) et du monde entier, cadres intermédiaires arabes étrangers (Égyptiens, Palestiniens…). Tous apprécient les impositions très légères… Vont-ils rester ? Ou revenir, pour ceux qui sont déjà partis ?
Un article récent de The Economist a recueilli plusieurs témoignages faisant le tour des destinations possibles : Milan ou Singapour, deux endroits sérieux… mais fiscalement également. La Nouvelle-Zélande, loin de tout remous géopolitique ? L’Argentine, où on sera financièrement bien accueilli ? La liste est longue des pays en compétition.
La démographie tribale

Pour l’instant, les nationaux membres des tribus dirigeantes, ont une vie très à part, ce qui est accentué par leur tradition tribale et l’islam local. Et comme ils ne sont pas très nombreux, cela entraîne des mariages consanguins qui expliquent la faible fécondité et pose des problèmes de santé publique. Ces mariages consanguins sont même majoritaires aux Emirats. C’est un problème classique dans les pays où il y avait des villages isolés, et l’urbanisation générale le limite aujourd’hui. Mais ce n’est pas le cas aux Emirats où l’ensemble de la population nationale ne forme qu’un petit groupe. Ce manque de nationaux est sensible dans l’armée : si les hauts gradés sont nationaux, il faut se rabattre sur des étrangers en CDD pour les sous-officiers. Cela aura-t-il des conséquences ? On peut imaginer des naturalisations, surtout pour les musulmans (arabes, pakistanais, une partie des Indiens…), ce qui élargirait aussi le marché du mariage. Mais la prise de conscience ne semble pas suffisante pour l’instant.
L’Inde, de la démographie à l’influence
Par ailleurs la revue Conflits (n°63) nous décrit l’importante diaspora indienne, partie importante de la population du Conseil de coopération du Golfe avec environ 9 millions de membres.
L’Inde est depuis longtemps un interlocuteur commercial traditionnel (voir jadis l’importante contrebande de l’or du Dubaï vers l’Inde).
De passage en Oman, j’ai constaté que la population y est largement métissée : Arabes, descendants des esclaves noirs et Indiens.
Ces derniers, naturalisés ou non, semblent être une partie très active de la population.
Aux Emirats, l’influence indienne s’appuie non seulement sur les quelques millions de travailleurs, mais aussi par le cinéma, qui indianiste peu à peu l’ensemble de la population. L’influence mondiale de Bollywood, la très puissante industrie indienne du cinéma, est peu connue en Occident, malgré ses centaines de millions de spectateurs réguliers sur place, mais aussi dans la diaspora, qui a en général des revenus plus élevés qu’au pays. De plus, cela présente ces films à un public étranger très varié mais qui a des valeurs analogues : pauvreté et fierté des héros, solides structures familiales… bref on est très loin des films occidentaux « décadents ». La morale très traditionnelle de ces films convient donc aux pouvoirs en place comme au public local.

L’adaptabilité humaine est infinie et l’incertitude sur le détroit d’Ormuz est gérée quotidiennement à court terme par des camions, à moyen terme par de nouveaux pipelines. Mais l’inflation de ces coûts se fera sentir, d’une manière ou d’une autre, à l’échelon mondial. Au-delà de ces questions d’adaptation, la question principale est bien sûr de savoir si les petits Etats du Golfe et notamment Dubaï retrouveront leur rôle mondial qui était un peu artificiel. Ce n’est pas du tout certain ! Enfin les deux géants voisins que sont le Pakistan et l’Inde joueront probablement un rôle croissant. Le Pakistan est déjà présent comme intermédiaire entre l’Iran et les États-Unis et nous avons vu « l’indianisation » culturelle de la population de toutes origines. Cela aura-t-il un jour comme résultat l’ouverture des dirigeants tribaux vers d’autres populations ?
Source : yves.montenay.fr

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