par Jean TERRIEN.
Le rejet du droit international par Washington n’est plus à démontrer. Outrepasser le droit est devenu la règle de la politique extérieure des États-Unis depuis les attentats du 11septembre 2001. Donald Trump a déclaré explicitement : « Je n’ai pas besoin du droit international. Je suis ma propre morale. »

AU COMMENCEMENT ÉTAIT L’AMÉRIQUE SANS LOI
La découverte du Nouveau Monde par les Européens a modifié leur perception de l’espace ainsi que le droit aux XVIe et XVIIe siècles. Avant les grandes découvertes, l’espace européen était saturé, les puissances de l’époque se battaient pour le contrôle de zones géographiques limitées. Depuis l’Antiquité, on s’affrontait autour d’un grand lac, la Méditerranée. Le Nouveau Monde découvert était un gigantesque espace de liberté et de richesses : un espace vide de droit.

Pour les Européens, l’Amérique était une terre vierge juridiquement. Il n’y avait de droit que celui qu’ils y importaient, éventuellement. Le droit tel qu’il existait sur le continent européen n’avait pas cours en Amérique.

Le Nouveau Monde est « l’état de nature » dont parle Thomas Hobbes (1588-1679) et où vit « l’homme qui est un loup pour l’homme ». Chez John Locke (1632-1704), un autre Anglais, l’état de nature était lié à l’Amérique, mais un état de nature devenu un fait social, car l’œuvre de Locke est déjà proche de l’époque des traités de paix de Nimègue et d’Utrecht (1713), c’est-à-dire de la fin de la période héroïque de la piraterie. (https://metainfos.com/2026/05/31/lempire-de-la-flibuste/)

Dans le second de ses Deux traités de gouvernement (1690), Locke donne à l’Amérique son statut : « Au commencement, le monde entier était l’Amérique. ». D’une certaine façon, l’Amérique était le lieu où l’homme civilisé retournait à l’état de nature et “redevenait” un loup pour l’homme. Et cela s’est traduit par la non-application du droit européen sur le sol américain.
L’AMÉRIQUE ET L’ANOMIE

Il y a, à la base de ces notions, un fondement religieux. C’est d’abord l’idée que les terres vierges du Nouveau Monde appartiennent au monde primordial, à une sorte d’Eden, peuplée d’êtres dont la nature incertaine prêta à controverse. La question de l’humanité des Indiens donne d’ailleurs matière à débat à la Renaissance.

La controverse de Valladolid, en 1550-1551, permet au dominicain Las Casas de réaffirmer le devoir missionnaire des chrétiens face aux indigènes, reconnus comme êtres humains. Le calviniste Isaac de La Peyrère (1594-1676) avance l’hypothèse que les premiers habitants de l’Amérique seraient les descendants d’une humanité antérieure à Adam :

L’autre idée, fondamentalement religieuse, elle aussi, est celle d’absence de loi dans ce monde à la fois nouveau et primitif. Absence de loi dans ce « jardin d’Éden », puisque la Loi n’existait pas avant le premier péché ; et absence de loi dans le monde nouveau correspondant à l’ère messianique, où la Loi est levée puisque « le loup et l’agneau paîtront ensemble » (Isaïe 65, 25) d’après l’eschatologie biblique.

On peut parler ici d’une théologie de l’anomie ; elle n’est pas formalisée conceptuellement mais pratiquée.
De terre origine du monde, l’Amérique est devenue, au XVIIIe siècle, une annonce prophétique de l’avenir. « Le voyage en Amérique revêt à l’époque une valeur initiatique, et quasiment mythique ou archétypale. Dans la conscience européenne, l’Amérique a partie liée avec l’espérance messianique de la rédemption », explique Bernard Cottret.

Si « au début, le monde était l’Amérique » (John Locke), le monde doit alors redevenir l’Amérique à la fin des temps. Dans la logique historique anglo-protestante, l’Amérique, terre colonisée par les Européens, devait devenir un nouveau royaume d’Israël dominant. Cette Amérique, qui était une terre à conquérir exempte de loi, finira par considérer le reste du monde comme terre de conquête, en faisant fi du droit international. Le rapport des États-Unis à la Loi est similaire à celui de l’Angleterre. On comprend ainsi pourquoi l’armée américaine et la CIA ont installé des zones de non-droit en dehors de leur pays pour y pratiquer la torture et pourquoi ils pratiquent de façon extensive les exécutions extrajudiciaires n’importe où dans le monde en violant les frontières.

L’Amérique fut une terre de non-droit pour les Européens, et, dans une sorte de renversement du rapport entre monde ancien, où le droit était en vigueur, et Nouveau Monde où ce droit n’avait pas cours, la terre entière est devenue pour l’Amérique un espace anomique, sans droit. Se comportant tel un État-dieu, l’Amérique messianique abolit le droit international et fait pleuvoir sur les peuples des déluges de feu.

La violation continuelle du droit international par les États-Unis — et Israël — ne doit pas nous surprendre, dans la mesure où le reste du monde est considéré comme habité par des hommes inférieurs que l’on peut bombarder, exterminer et réduire par la stérilisation de masse. Les habitants de la planète terre sont devenus, au regard des États-Unis, les Indiens qu’ils ont exterminés. […]

sur RIVAROL n°3711 du 3/6/2026 (Papier), ACTUELLEMENT EN KIOSQUES

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