PROVINCIALISER L’OCCIDENT ?

par Christian RUBY

  • Pierre Singaravelou, De quoi l’histoire est-elle faite, sinon du monde ?, Paris, Verdier, 2026, 80 pages.
  • MaurIce Godelier,Quand l’Occident s’empare du monde (XVe – XXIe siècle), Paris, CNRS, 2026, 502 pages.

Deux essais interrogent la domination occidentale et les récits historiques qui ont placé l’Europe au centre du monde moderne :

Couverture du livre 'De quoi l'histoire est-elle faite, sinon du monde ?' de Pierre Singaravélou, avec un fond jaune et le texte en noir.

Certaines notions continuent de structurer les représentations du monde malgré les critiques dont elles font l’objet. C’est le cas de l’« Occident », terme issu du latin occidere — ce qui tombe, ce qui se couche, en parlant du soleil — et construit historiquement en opposition à l’Orient, « là où le soleil se lève ». Ces mots sont devenus bien davantage que de simples désignations géographiques : ils renvoient à une manière de penser l’histoire mondiale, longtemps organisée autour d’un centre présenté comme porteur du progrès et de l’universel.

Or cette centralité occidentale est aujourd’hui largement contestée. Mais la critique elle-même demeure complexe, puisqu’elle risque parfois de reconduire les catégories qu’elle entend déconstruire. Comment penser l’histoire du monde sans maintenir l’Occident au centre de tout, sans tomber non plus dans un relativisme simplificateur ? Et surtout, quel vocabulaire commun peut encore être élaboré après la remise en question des anciens récits dominants ?

Ce sont précisément ces questions qu’abordent les deux ouvrages ici réunis : De quoi l’histoire est-elle faite, sinon le monde ? de Pierre Singaravélou et Quand l’Occident s’empare du monde (XVe-XXIe siècle) de Maurice Godelier. Le premier interroge les catégories et les récits produits par l’histoire occidentale ; le second retrace les étapes concrètes de la domination exercée par l’Europe puis les États-Unis sur le reste du monde. Ensemble, ils invitent à repenser les cadres intellectuels à travers lesquels nous continuons de lire l’histoire mondiale.

Couverture du livre 'Quand l'Occident s'empare du monde (XVe-XXe siècle)' de Maurice Godelier.

Le premier ouvrage, De quoi l’histoire est-elle faite, sinon le monde ?, est celui d’un historien, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris I, spécialiste des empires coloniaux et de la mondialisation. C’est précisément cette double spécialisation qui donne à son livre sa force et son importance. Car, en matière d’histoire, il ouvre un débat décisif tout en résistant aux discours habituels, notamment à travers le récit partiel de sa propre histoire, entre les Indes et la Caraïbe. Cette double compétence — historienne et pluriculturelle — constitue les deux piliers de son intervention. L’enjeu central demeure ici la question de l’altérité, conçue et reformulée de manière critique autour de la notion d’Occident.

Couverture du livre 'L'orientalisme' par Edward W. Said, présentant une femme blonde en tenue orientale, assise sur un canapé rouge, entourée de fruits et d'objets décoratifs.

Il ne lui a pas suffi de lire, à la fin des années 1990, l’ouvrage d’Edward Said, L’Orientalisme, sous-titré L’Orient créé par l’Occident. Certes, ce livre suffisait déjà à poser la question de l’altérité dans le cadre d’une réflexion sur la domination interculturelle. Said y exaltait la capacité des peuples dominés à raconter leur propre histoire et à faire de ce récit le fondement de toute résistance. On se trouve alors projeté dans la pensée de Michel Foucault, qui place au cœur de ses analyses le partage entre l’« ici » et l’« ailleurs », ainsi que la critique des formulations du « nous » imposées par l’Occident. L’auteur cite d’ailleurs Foucault au début de son ouvrage et conclut avec Jacques Derrida : tous deux ont travaillé à déconstruire cet « ailleurs » constamment façonné par les discours dominants.

Tout en formulant une critique de Said, auquel il reproche d’avoir fini par essentialiser l’Occident, l’auteur développe une démarche plus globale : pour appréhender le monde dans son infinie diversité, il faut « provincialiser l’Europe » — pour reprendre la formule devenue célèbre qui donne son titre à l’ouvrage de Dipesh Chakrabarty. Non seulement l’Europe concentre encore largement le récit historique dominant, mais l’idée même d’un récit mondial non centré sur ce foyer autoproclamé s’impose aujourd’hui avec davantage de force. Plus encore, le récit historico-européen qui domine le monde a puisé une partie essentielle de ses sources chez les lettrés autochtones eux-mêmes.

D’où cette affirmation plus générale, qui mérite réflexion : c’est au prix d’un décentrement de l’Occident et de l’Europe que les historiennes et historiens pourront revisiter les grands thèmes historiographiques qui fondent depuis plus d’un siècle et demi la civilisation dite « européenne ». Heureusement, ces questions ne se satisfont plus des anciennes réponses. Non seulement les termes des vieux débats apparaissent aujourd’hui largement erronés, mais nous savons aussi désormais que les anciennes colonies ont servi de laboratoires pour les prototypes des usines modernes. L’Occident a donc acquis le statut de valeur universelle à la jonction d’un mythe et d’une efficacité dominatrice.

L’historien propose ainsi d’abandonner l’étalon occidental au profit de l’échelle du monde, aussi bien dans l’étude des mythes et des légendes que dans celle des objets — dont on discute aujourd’hui la restitution —, ce qui implique de remanier les découpages chronologiques, de préciser les échelles d’analyse choisies et de réviser le poids des vocabulaires employés pour penser l’histoire : révoltes, rébellions, insurrections, etc.

Une illustration d'une table de réunion brisée en forme de demi-cercle entourée de chaises endommagées sur un fond orange.

Le second ouvrage, Quand l’Occident s’empare du monde (XVe-XXIe siècle), est la republication d’un texte paru une première fois en 2023. Maurice Godelier, anthropologue, n’a cessé dans son œuvre d’interroger la manière dont les cultures produisent des entités auxquelles elles adhèrent au point de vouloir les imposer aux autres. Comme beaucoup, il rappelle que le terme « Occident » possède une histoire intimement liée à celle des rapports de domination mondiaux. Mais il montre aussi comment ce terme a engendré l’idée de « s’occidentaliser », c’est-à-dire emprunter à l’Occident — ou se voir imposer par lui — un certain nombre de ses composantes fondamentales.

Afin de clarifier plusieurs difficultés pédagogiques, l’auteur retrace l’immense processus qui a simultanément imposé des catégories au monde et assuré la domination planétaire de quelques puissances, inaugurée au XVe siècle par les Portugais, entre conquêtes de villes pour des raisons religieuses et contrôle des routes des épices. Plus précisément, il montre que la domination de l’Europe puis des États-Unis sur le reste du monde s’est construite en deux grandes étapes : au XVe et au XIXe siècle. Le récit est globalement celui de l’aventure coloniale : non seulement découvrir et s’approprier des territoires, mais encore soumettre des populations, les mettre au travail afin d’accroître ses richesses, et surtout — aspect moins souvent commenté — transformer les colonies en laboratoires de ressources et d’idées destinées à remodeler les métropoles elles-mêmes.

C’est ainsi que s’est structuré le monde contemporain. Mais cette domination s’accompagne désormais d’une forme de requiem pour l’Occident, sans pour autant que les anciens peuples dominés cherchent nécessairement à s’immuniser contre son influence. Godelier refuse lui aussi les simplifications abusives. Il a observé et analysé les transformations que la présence et la pression occidentales continuent de produire au sein des sociétés. Il a également étudié les moments où des peuples entiers ont perdu leur souveraineté. Mais il nous permet surtout de comprendre des situations très diverses : des peuples qui n’ont ni choisi ni compris les transformations imposées ; des sociétés qui ont inventé par elles-mêmes les moyens de leur modernisation ; d’autres enfin qui ont emprunté à l’extérieur leurs modèles de développement.

Godelier ne s’en tient d’ailleurs pas à une histoire tournée vers le passé. Il consacre une large partie de son ouvrage à l’histoire présente, marquée à la fois par les premières remises en cause de la domination occidentale par le monde musulman et par le règne du capitalisme mondialisé. Il faut enfin insister sur les dernières interrogations de l’auteur : que devons-nous, que pouvons-nous conclure de ces processus ? Godelier ne se pose pas en prophète. Il se contente de rappeler que notre intérêt est de ne jamais oublier les origines, les formes et les conséquences de la domination de l’Occident sur le reste du monde.

Source : https://www.nonfiction.fr


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