par Yves MONTENAY
La Chine impressionne et inquiète ses concurrents. Mais son succès est en partie transitoire : le rattrapage est terminé et les déséquilibres s’accumulent en matière de démographie, surcapacités, monnaie… Son modèle porte en lui-même ses propres limites.

Le monde entier est impressionné par les succès chinois en matière de production et d’exportation. La Chine représente désormais près du tiers de la production manufacturière mondiale. Son excédent commercial est passé en quelques années de 400 milliards de dollars par an à plus de 1000. Les industriels occidentaux sont terrifiés. Il y a quelques années, on voyait la Chine bientôt dépasser les États-Unis. Comme je l’écrivais depuis une dizaine d’années, ce succès est « un peu gonflé » et de toute façon n’était pas extrapolable et si l’on voit maintenant apparaître des analyses plus réservées. Pourquoi ? Parce que la Chine va rencontrer des difficultés et des blocages que je vais énumérer. La limite ultime n’est évoquée nulle part à ma connaissance. Je vous en laisse la surprise. Le premier écueil que va rencontrer la Chine est la fin d’un processus très classique…
La fin du rattrapage

Quand une économie est en dessous de son potentiel, en général du fait d’une guerre qui l’isolait du reste du monde, et que la perturbation cesse, elle se développe rapidement les années suivantes. Il y a plusieurs raisons à cela, d’abord la fin de la pression militaire ou politique permettant le retour au travail utile oui merci mon mil. Ensuite, il y a la mise à jour de l’évolution technique apparue entre-temps dans les autres pays.
C’est exactement ce qui s’est passé en Chine.
Le pays venait de supporter le terrible règne de Mao avec ses désordres, ses paralysies politico-bureaucratiques et ses famines. Deng Xiaoping, en ouvrant l’économie sur ce qui se faisait à l’extérieur depuis plus de 20 ans, déclencha ce rattrapage, comme l’Allemagne d’après-guerre par exemple. Ajoutons une donnée mathématique : quand on part de très bas et que l’on est sérieux, on a facilement des taux de croissance impressionnants : il est plus facile de doubler un niveau de vie d’un dollar par jour que celui de 100 $ par jour, qui est grosso modo celui de l’Occident. Ce rattrapage est maintenant terminé, la Chine est « à niveau », et même parfois au-delà dans certaines spécialités.
La question démographique

En 1979 la Chine a imposé violemment la règle de l’enfant unique. Il était évident qu’une génération plus tard, le besoin de logements neufs pour les jeunes couples allait chuter, mais personne n’y a pensé avant 2022, nous y reviendrons. Aujourd’hui, le gouvernement se rend compte de cette erreur et fait le maximum pour augmenter le nombre de naissances, mais sans succès jusqu’ici.
Ce qui signifie que la population va diminuer de plus en plus rapidement, comme le montre la pyramide de 2024 : le nombre de parents dans 25 ans sera celui des jeunes d’aujourd’hui, donc beaucoup plus faible que celui des parents actuels qui pourtant ne suffisent pas à maintenir la population :

L’urbanisation, le désir des femmes d’échapper à une vie traditionnelle et de faire carrière, ainsi qu’une meilleure connaissance de la contraception, font ce que le nombre d’enfants par femme reste officiellement à 1,3 et officieusement à 1. Ce phénomène va être accentué par le manque de femmes (voir la comparaison de chaque tranche d’âge à droite et à gauche) du fait de leur élimination à la naissance ou avant : s’il n’y a qu’un seul enfant il faut que ce soit un garçon. Donc la diminution de la population va s’accélérer, même si la fécondité remontait, et a fortiori si le nombre d’enfants par femme restait de 1,3 ou continuait à baisser. On voit également que le nombre de personnes âgées deviendra très supérieur au nombre d’adultes. Il y aura une population active très réduite à la fois en valeur absolue et par rapport au nombre de d’anciens à nourrir.

Le gouvernement en est parfaitement conscient et a comme priorité la robotisation. Cette dernière est lancée de manière spectaculaire, mais nécessite nombre d’ingénieurs et de techniciens, sans parler des activités qui ne semblent pas pouvoir être automatisées aujourd’hui, notamment chez le personnel soignant. Bref, sans être un obstacle absolu, la diminution de la population active sera un frein très important. Mais le vieillissement n’est pas seulement le manque de main-d’œuvre : c’est la charge de nourrir et soigner les vieux. Nous le mesurons en Europe, les Chinois y viendront.

Nous savons que c’est une double charge : d’une part des retraites qui deviennent disproportionnées par rapport à la population active et d’autre part les coûts de la grande dépendance. Les Chinois le savent et essayent de faire des économies pour leurs vieux jours. Mais on bute alors sur un autre obstacle : une grande partie de l’épargne physique ou financière (ça se rejoint) a été perdue par un surinvestissement immobilier, en infrastructures ou par des subventions. Pour les producteurs chinois et étrangers, cela signifie aussi que le marché chinois, qui était censé être gigantesque, se réduit peu à peu : une proportion croissante de gens âgés à faible revenu et une proportion décroissante d’actifs épargnants au maximum dépenseront de moins en moins en biens de consommation, de l’électroménager aux automobiles.
Une croissance passée plus comptable que réelle

Si vous construisez des logements, des lignes de TGV, des autoroutes, des usines panneaux solaires ou de matériel informatique, le coût de ces infrastructures entre comptablement dans la croissance de l’année.

Mais on s’aperçoit aujourd’hui que beaucoup sont surdimensionnées, et parfois inutiles : par exemple les logements jamais terminés ou jamais vendus. Et certaines infrastructures le seront encore plus demain avec la diminution de la population et son vieillissement. Si la Chine était une entreprise, elle devrait largement provisionner ses actifs.

Autrement dit, la croissance chinoise qui nous a tant impressionné, souvent à juste titre, était surévaluée. On s’en rend d’ailleurs compte quand on observe la consommation des Chinois, c’est-à-dire leur niveau de vie concret.
Les succès de la Chine sont payés par les Chinois
En effet, le modèle chinois ne repose pas seulement sur le travail, l’organisation et la compétence ; il repose aussi sur la faiblesse de la consommation intérieure. La consommation des Chinois est très faible, environ 40 % du PIB. Ce n’est pas surprenant : pour exporter énormément, il faut consommer relativement peu chez soi. Et cela alors qu’on travaille beaucoup : 6×9 heures par semaine.

On comprend que certains jeunes chinois disent « couchons-nous » (ne travaillons pas ou faisons semblant travailler) : https://metainfos.com/2021/02/14/chine-que-pensent-les-jeunes-chinois/
Revenons sur le vieillissement. La population active recule, le ratio entre actifs et inactifs se dégrade, il faut donc épargner pour sa vieillesse. Une grande part de la population n’a pas de retraite, la sécurité sociale est sommaire, il faut donc épargner pour pouvoir se soigner. Et on ne peut pas compter sur son enfant unique si c’est une fille car elle devra se charger de la famille de son mari.

Épargner ? L’épargne des ménages, largement investie dans l’immobilier, a été sévèrement frappée par la crise du secteur. On achetait sur plan en espérant vendre plus cher aux futurs jeunes couples. Mais, des jeunes couples, il y en a de moins en moins après 45 ans de politique de l’enfant unique, puis d’encouragement vain à avoir plus d’un enfant. Bref le vieillissement détruit aussi l’épargne et les Chinois consomment encore moins en prévision de leurs vieux jours.
Les brillantes percées commerciales, qui terrorisent les concurrents étrangers sont donc en fait payées par les Chinois de base ( https://metainfos.com/2025/10/14/chine-le-ralentissement-saccentue/) : perte des subventions, sous-utilisation des infrastructures, exportation à tout prix des surplus… tout cela pèse sur le niveau de vie de la majorité des Chinois.

L’obsession du régime d’être le premier dans « les secteurs d’avenir », qu’il subventionne largement, vient d’être réaffirmé dans le nouveau plan quinquennal menant jusqu’en 2030. Le résultat des plans précédents et probablement de celui-ci est que les industriels poussés par les gouvernants, produisent bien davantage que le marché intérieur ne peut absorber. Résultat : il leur faut maintenant brader panneaux solaires, batteries, automobiles électriques, acier, ciment…
Ces surcapacités expliquent une bonne part de l’agressivité commerciale chinoise. Il ne s’agit pas seulement de conquérir des marchés, il faut aussi écouler des volumes excédentaires, parfois subventionnés, qui n’existent que parce qu’un objectif politique a été fixé en amont. Le résultat peut être excellent pour l’acheteur africain ou européen, qui bénéficie de prix très bas ; il l’est beaucoup moins pour les finances chinoises et pour les concurrents occidentaux.
La question monétaire

Passons maintenant à la question monétaire. Un excédent commercial massif se traduit normalement par une appréciation de la monnaie du pays excédentaire. Or le yuan demeure administré. Pékin cherche à le maintenir à un niveau suffisamment bas pour soutenir la compétitivité de ses exportateurs, tout en voulant en faire une grande monnaie internationale. Cette double ambition est contradictoire.
Si le yuan monte, les produits chinois seront moins compétitifs, ou il faudra faire encore plus de sacrifices sur les prix au détriment des salaires ou des impôts des citoyens. De toutes façons, un excédent extérieur durable finit toujours par provoquer une hausse de la monnaie nationale. À cela s’ajoute un second paradoxe : si Pékin libéralise davantage sa monnaie pour en faire une vraie devise de réserve, il risque d’en perdre le contrôle ; s’il maintient le contrôle, il freine précisément cette internationalisation.

Pour l’instant ces différent freins à la croissance chinoise ne jouent que progressivement : elle est passée de plus de 10% par an à environ 5%, et à mon avis ce n’est pas fini. Amasser les dollars, en général sous forme de dette américaine, peut augmenter la puissance chinoise. Elle pourrait théoriquement vendre cette dette, et faire monter les taux d’intérêts américains, mais en faisant perdre de sa valeur à ses propres réserves. Mais surtout cette accumulation de dollars ne bénéficie pas aux citoyens de base, ce qui finira par poser un problème. En attendant une partie de ces dollars servent à investir l’étranger.
Des investissements à l’étranger

D’autres pays l’ont fait avant la Chine.
L’Amérique excédentaire de l’après-guerre, d’une part a aidé l’Europe à payer ses importations américaines et d’autre part est venue en touriste en Europe. Le Japon des années 1970 a acheté de l’immobilier de prestige et des œuvres d’art. Puis des investisseurs chinois ont acquis des vignobles, des hôtels ou des clubs de football occidentaux et aidé les pays africains. Ils ont également acheté des entreprises ! Par exemple dans l’industrie automobile européenne, notamment pour échapper à de possibles droits de douane.

Cette « invasion » fait peur à certains, mais personnellement je la trouve plutôt positive : c’est une réindustrialisation et une utilisation intelligente de la partie qualifiée de notre main-d’œuvre. Et puis, c’est un retour à l’envoyeur : c’est ce que nous avons fait chez eux, et qui leur a bien profité : il devrait en être de même en sens inverse ! Bref une partie des excédents commerciaux vont se transformer en achat d’actifs étrangers, ou en aide pure et simple à certains pays du Sud. Ça me semble positif pour tout le monde.
Pour les spécialistes, je rajoute la précision suivante : les sources officielles distinguent habituellement un excédent commercial des mouvements financiers et de services. Or dans le cadre de cette analyse, c’est la même chose : de la monnaie internationale qui entre ou qui sort. Par exemple, la France a vendu à la Chine des vignes du Bordelais, ce qui diminue d’autant ce que nous devons payer à la Chine pour l’achat de voitures électriques. Certains s’émeuvent d’une « perte de contrôle », mais les vignes ne migreront pas vers la Chine !
La réaction des autres pays est inévitable

Lorsqu’une puissance atteint une position jugée excessive, les autres réagissent. Les États-Unis relèvent des barrières tarifaires, limitent certains transferts technologiques et subventionnent la réindustrialisation. L’Europe durcit ses dispositifs antisubventions. L’Inde, le Vietnam, l’Indonésie, le Mexique et d’autres pays attirent déjà des relocalisations chinoises.
Nous allons vers une sorte de capitalisme géopolitique : diversification des chaînes de valeur, prise en compte de la géographie, sécurisation des approvisionnements, politiques industrielles nationales. Car aucune grande puissance n’accepte durablement de dépendre d’un quasi-monopole étranger pour ses approvisionnements stratégiques.
Bref, l’expansion chinoise suscite mécaniquement des concurrents. L’Inde a pour atout sa démographie et l’Asie du Sud-Est des coûts de production inférieurs à ceux de la Chine, le Mexique a sa proximité avec les États-Unis, l’Europe a quelques segments technologiques de pointe.
La limite ultime
Et maintenant un mot sur la limite dont on ne parle pas, du moins à ma connaissance. Beaucoup d’industriels occidentaux voient l’industrie chinoise produire une encore plus grande partie de la production mondiale aujourd’hui. Or on oublie que les autres pays ne pourraient pas payer cette production, faute de vendre eux-mêmes à la Chine. Bref le mécanisme est autobloquant. Dans tout commerce, le client est aussi important que le fournisseur.

Résumons :
- Une Chine qui produirait presque tout ne pourrait pas être payée ;
- une Chine qui exporterait trop devrait affronter des corrections monétaires ;
- une Chine qui investirait sans limite accumulerait des surcapacités ;
- une Chine trop dominante provoquerait des réactions géopolitiques ;
- une Chine à la population déclinante et vieillissante verrait ses moyens financiers et humains être absorbés par la gestion des gens âgés.
Tout cela a déjà commencé, et va continuer :
- Le yuan finira par s’apprécier;
- des capitaux chinois continueront d’acheter des actifs ou de construire des usines à l’étranger ;
- les pays occidentaux et asiatiques chercheront à reconquérir certaines branches ou se lanceront dans de nouvelles ;
- et les interdépendances se réorganiseront au lieu de disparaître.
Tout cela nous semble contraire à l’évidence d’une Chine envahissante !
L’orgueil industriel chinois est compréhensible au regard des résultats obtenus mais attention à l’hubris ! Un signe en est la limitation de l’enseignement de l’anglais. C’est ambivalent : d’un côté, « les autres » n’ont qu’à apprendre le chinois, d’un autre l’anglais est un vecteur de « mauvaises pensées politiques ».
Les succès de l’État chinois pourront-ils éternellement se faire sur le dos de sa population ?
Source : yvesmontenay.fr

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