TRUMP NEGOCIATEUR ?

Par Sthephen HOLMES

L’expiration du traité New START compromet une stabilité nucléaire construite pendant des décennies grâce à des institutions qui rendaient l’avenir prévisible, et qui est désormais affaiblie par une direction qui ne voit aucune valeur à tenir parole.

Image informative sur le Traité New Start, montrant les drapeaux des États-Unis et de la Russie avec le texte 'Accord de désarmement nucléaire'.

L’expiration du traité New START a des conséquences qui vont bien au-delà de la simple suppression des limites numériques imposées aux arsenaux nucléaires de la Russie et des États-Unis. La disparition de ce traité a démantelé un système de partage des connaissances – inspections, échanges de données et mécanismes de notification – qui permettait de prendre des engagements crédibles.

Ce résultat ne se limite pas à un simple échec politique. Il reflète la vision du monde de Trump, ce que l’on pourrait appeler l’épistémologie du négociateur. Selon cette vision, la connaissance institutionnelle durable n’est pas un atout, mais une contrainte. Les négociations ne sont pas des processus cumulatifs par lesquels les États apprennent les uns des autres au fil du temps, mais des transactions ponctuelles où l’influence prime sur la mémoire.

D’où la propension de Trump à envoyer des émissaires sans expérience diplomatique, tels que Steve Witkoff ou Jared Kushner – affranchis du « fardeau » des négociations précédentes – pour résoudre des conflits d’une extrême complexité. Dans cette optique, l’inexpérience n’est pas un désavantage, mais un atout.

La carrière de Trump dans les affaires, marquée par des centaines de litiges de paiement avec des entrepreneurs et des fournisseurs, offre un microcosme révélateur. D’anciens collaborateurs décrivent une pratique récurrente : négocier agressivement puis, une fois la prestation effectuée, rouvrir les négociations, contraignant l’autre partie à accepter une rémunération moindre sous peine de poursuites judiciaires coûteuses. Les spécialistes du droit des contrats qualifient cette pratique de « vente de fonds de commerce » : extraire de la valeur en consommant le capital réputationnel plutôt qu’en le préservant.

Un homme souriant tenant des liasses de billets de banque devant une pile de billets.

La même logique se retrouve dans son approche des alliances. Son affirmation répétée que les alliés européens doivent « payer » pour la protection américaine, associée à ses insinuations selon lesquelles la Russie devrait pouvoir « faire ce qu’elle veut » avec les membres de l’OTAN non coopératifs, s’apparente davantage à de l’extorsion qu’à une diplomatie traditionnelle de partage des charges.

Mais Trump n’est pas un chef mafieux. Il ne peut garantir qu’il tiendra parole. Tout en exigeant des alliés européens qu’ils augmentent leurs dépenses de défense pour assurer la protection des États-Unis, il sème le doute quant à l’engagement américain envers la garantie de défense mutuelle de l’OTAN. Le résultat s’apparente à de l’extorsion : la contribution est perçue, mais la protection est refusée.

Ce type de trahison peut s’avérer profitable dans des conditions très spécifiques. Il est particulièrement efficace lors d’interactions ponctuelles, lorsque les parties concernées n’envisagent pas de transactions répétées et que les informations relatives aux comportements passés ne circulent pas facilement. Le modèle commercial géographiquement dispersé de Trump – un hôtel sur un marché, un casino sur un autre, un accord de licence sur un troisième – correspond parfaitement à ce contexte.

Entrée de la Trump Tower avec une horloge à l'extérieur et des policiers en garde.

La diplomatie internationale, en revanche, ne l’est pas. Les relations entre États sont nécessairement itératives. Ils s’observent mutuellement, partagent des informations et ajustent collectivement leurs attentes. La réputation n’est pas locale, mais mondiale et cumulative. Un gouvernement qui se dérobe à un accord est jugé non seulement par son partenaire immédiat, mais aussi par tous les États qui évaluent les engagements futurs.

C’est pourquoi la perte du traité New START revêt une importance qui dépasse largement le cadre des relations entre Washington et Moscou. Ce traité soutenait une infrastructure épistémique commune :  inspections sur site , échanges de données télémétriques et notifications de mouvements. Ces mécanismes réduisaient l’incertitude. Or, en matière de dissuasion nucléaire, réduire l’incertitude est souvent plus stabilisateur que de réduire les arsenaux. Les régimes de vérification ne sont pas de simples accessoires bureaucratiques du contrôle des armements, mais bien les instruments par lesquels les États prennent des engagements crédibles pour l’avenir.

Un missile avec une pointe rouge et un symbole soviétique, monté sur un lanceur, sous un ciel bleu.

Quand la vérification disparaît, la suspicion s’installe. Et en matière de stratégie nucléaire, la suspicion s’auto-alimente. Chaque camp doit envisager le pire scénario concernant les capacités et les intentions de l’autre. La réponse rationnelle devient alors une stratégie de couverture : déploiement accru d’ogives, relèvement du niveau d’alerte et accélération des programmes de modernisation. La course aux armements, en ce sens, ne découle pas toujours d’une intention agressive ; elle résulte souvent de la dégradation de l’information.

Un missile en train de décoller de la surface de l'eau, produisant une traînée de fumée et des éclaboussures d'eau.

Lorsque le principal artisan de l’ordre sécuritaire d’après-guerre fait preuve d’indifférence à l’égard de la continuité institutionnelle, les autres États, de manière rationnelle, raccourcissent leur horizon temporel. Le système international devient moins orienté vers le long terme, non pas parce que les États deviennent soudainement imprudents, mais parce que les fondements informationnels qui sous-tendent la modération s’érodent.

Derrière ces décisions se cache un conflit plus profond concernant le calendrier politique. La distinction cruciale ne réside pas entre les dirigeants soucieux de l’avenir et ceux qui ne s’en soucient pas, mais entre deux conceptions distinctes de la manière de gouverner l’avenir.

Une illustration montrant trois missiles Tomahawk liés avec un ruban rouge, placés dans une pièce au décor formel.

Le temps institutionnel est cumulatif. Il repose sur l’expérience, les systèmes de vérification, les alliances et la mémoire. La confiance se construit lentement et se maintient au fil des administrations et même des générations.

Le temps épisodique est transactionnel. Les négociations se transforment en rencontres spectaculaires entre acteurs clés, largement indépendantes du passé et faiblement influencées par l’avenir. Le succès se mesure à l’aune du résultat immédiat, non à la pérennité de l’accord conclu. Lorsque Trump promet de mettre fin aux guerres en un jour, il ne s’agit pas d’une simple démagogie : c’est le déni de l’avenir comme un processus exigeant patience, travail et investissement.

L’épistémologie du négociateur est par nature épisodique. Une compréhension approfondie de la partie adverse peut apparaître comme un désavantage plutôt que comme un atout. La compréhension des contraintes qui ont façonné les accords antérieurs peut être interprétée comme une faiblesse plutôt que comme du réalisme. La mémoire institutionnelle est alors perçue comme un frein au passé plutôt que comme une ressource pour construire l’avenir.

Mais la stabilité nucléaire s’inscrit dans un cadre institutionnel. La dissuasion dépend non seulement des capacités, mais aussi de la capacité à prévoir leur évolution. Lorsque les systèmes de vérification s’effritent, les États perdent non seulement leurs contraintes, mais aussi les cadres de référence communs pour interpréter le comportement des autres. Les hypothèses les plus pessimistes deviennent alors la norme.

Explosion d'une bombe atomique avec un nuage en forme de champignon au-dessus de l'eau, visible depuis de petits bateaux.

L’épistémologie du négociateur présuppose qu’en cas d’échec d’une négociation, celle-ci peut toujours être abandonnée et retentée avec un autre interlocuteur. En matière de stratégie nucléaire, il n’existe ni autre marché, ni autre contrepartie, ni seconde chance de corriger une erreur d’appréciation catastrophique.

Dans le secteur immobilier new-yorkais, cette logique a fini par atteindre ses limites. Entrepreneurs, banques et fournisseurs, ayant tiré les leçons de ses abus de confiance répétés, ont tout simplement cessé de faire affaire avec lui. Sa réputation a fini par rattraper ses pratiques.

On ne peut en dire autant de l’électorat américain, qui a confié par deux fois la présidence à un homme dont le principal talent en affaires a été de trahir la confiance d’autrui. Reste à savoir si les conséquences seront graves, voire irrémédiablement catastrophiques. Mais l’expiration du traité New START devrait mettre une chose au clair : la propension de Trump à revenir sur ses engagements n’est pas un problème intérieur pour les États-Unis, ni même exclusivement un problème atlantique. C’est un problème mondial. Pour la première fois en plus d’un demi-siècle, quelque 8 000 ogives nucléaires sont stockées dans deux arsenaux sans limites juridiquement contraignantes ni mécanismes de vérification. Il est inquiétant de constater que la stabilité nucléaire, fruit de décennies de travail, peut s’effondrer en quelques mois sous l’impulsion d’un dirigeant qui pense que seuls les « perdants » tiennent leurs promesses.

Source : www.project-syndicate.org

Vue aérienne d'une exposition avec des images de missiles et de fusées sur le sol, incluant un panneau de signalisation indiquant 'sol mouillé' et une boîte verte au centre.
Première projection de l’installation vidéo commandée « J’ai vu le monde se terminer » à l’Imperial War Museum le 6 août 2020 à Londres, en Angleterre.


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