Par Yves MONTENAY
D’innombrables études se penchent sur la moindre efficacité de l’économie française par rapport à des pays comparables. Elles mettent en cause la centralisation, la formation, le manque de capitaux, la fiscalité chargeant les entreprises, la préférence pour les loisirs, la bureaucratie… Mais ces études omettent une cause essentielle selon moi : l’égalitarisme qui règne en France.

L’égalitarisme est devenu en France un réflexe intellectuel et parfois même un dogme : il est enseigné, répété, célébré comme une évidence morale. Beaucoup de différences sont considérées comme des injustices. On est passé de la promotion de « l’égalité des chances » à une volonté de réduction systématique des écarts. Sur le long terme, cette culture de l’égalitarisme pèse sur la production nationale, donc sur le niveau de vie général.
L’égalitarisme, un courant d’idées qui a plus de 2 siècles en France

L’égalitarisme moderne date de la Révolution française. L’égalité est juridique : abolition des privilèges, égalité devant la loi, accès ouvert aux charges publiques. Sa légitimité est indiscutée. Mais très vite apparaît une lecture plus radicale. Gracchus Babeuf, lors de la « Conjuration des Égaux » (1796), défend l’idée d’une « égalité réelle des conditions« .

La « Conjuration des Égaux » est une tentative insurrectionnelle menée sous le Directoire par Gracchus Babeuf et ses partisans (pour les non-latinistes, ce prénom évoque « les tribuns de la plèbe » chargée des revendications du peuple). Elle visait à instaurer une égalité réelle des conditions : supprimer les grandes propriétés, mettre les ressources en commun et organiser une répartition collective des biens.

Babeuf dénonçait l’écart persistant entre riches et pauvres malgré la fin des privilèges. Le complot fut découvert ; Babeuf fut arrêté, jugé et exécuté en 1797.

Marx, un demi-siècle plus tard, reprend et systématise cette ambition : pour lui, l’égalité juridique masque les inégalités structurelles du capitalisme. Il faut donc abolir la propriété privée des moyens de production pour obtenir une égalité réelle. Marx a inspiré de nombreux régimes politico-économiques.

Or de nombreux travaux ont montré que, dans ces nouveaux régimes communistes, les inégalités restaient très fortes. Et simplement que les bénéficiaires en avaient changé, étant en général proches des pouvoirs communistes ou autoritaires.

Le XXe siècle
La révolution industrielle, suivi de la révolution informatique et peut-être demain celle de l’intelligence artificielle, ont déclenché de tels progrès de productivité (https://metainfos.com/2026/01/24/43782/) que le frein de l’égalitarisme est passé en arrière-plan. Mais le progrès français reste inférieur à celui d’autres pays industrialisés.
En 1950, la France sort affaiblie de deux guerres mondiales et de perturbations politico-économiques (le Front populaire, la crise mondiale de 1929…). Le pays a perdu du capital productif et une grande partie de ses jeunes, de toute qualification. Par exemple, la quasi-totalité des promotions mobilisées de l’Ecole Normale Supérieure pendant la première guerre mondiale.

L’épisode largement marxiste du Front populaire, quelles que soient ses « bonnes intentions » sociales, illustre l’incompréhension des mécanismes économiques. Les congés payés et la hausse générale des salaires se sont cumulées sans que l’on prenne conscience que le coût pour l’entreprise est le double pendant les congés : le salaire + la perte de production. Les 40 heures (pas d’heures supplémentaires dans un premier temps) ont bloqué la production, accru le chômage et il a fallu le changement de gouvernement pour qu’Alfred Sauvy puisse se faire entendre et que l’on autorise les heures supplémentaires.

Bref, vers 1950, nous supportions 40 ans de catastrophes et d’erreurs. À cette date, le PIB par habitant français en PPA se situe autour de 8 300 dollars internationaux (2011), alors que les États‑Unis avoisinent 15 200 dollars. Un Français était alors quasiment 2 fois plus pauvre qu’un Américain.
Entre 1950 et 2000, la France effectue un rattrapage spectaculaire. En 2000, elle atteint environ 33 400 dollars contre 45 900 aux États‑Unis, soit environ 73 %. Près de vingt points gagnés en un demi-siècle. Cette performance repose largement sur la diffusion de technologies déjà éprouvées ailleurs. On cite généralement le Plan Marshall, les missions de productivité aux États-Unis et au Japon. Citons également l’ouverture européenne validée par de Gaulle et les réformes institutionnelles et économiques lancées par ce dernier. J’ajoute mon avis personnel : un enseignement resté relativement traditionnel et récompensant le mérite. Les réformes que je vais critiquer plus bas datent certes du XXe siècle mais leurs effets ne se sont fait sentir que sur les adultes du XXIe.

Le XXIe siècle
Depuis le début des années 2000, la dynamique s’inverse. Autour de 2022, le ratio France/États-Unis retombe autour de 67 %. Le contraste est cruel avec la Suisse, pourtant de civilisation et de culture très voisine, et qui a, elle, dépassé les États-Unis. Comment s’explique ce déclin relatif ?
La productivité horaire française demeure élevée, mais le volume total de travail par habitant est plus faible. Entrée tardive dans la vie active, durée annuelle réduite (les 35 heures en juillet 2000 !), les retraites précoces et donc longues, les taux d’emploi inférieurs à nos voisins. C’est là que l’on retrouve, à mon avis, l’égalitarisme, indissociable de l’ignorance économique. Cette dernière permet à cette idéologie de durer et notamment de se transmettre par l’école : on ne dit pas, et surtout l’on n’enseigne pas, que le niveau de vie c’est ce que l’on consomme, donc ce que soi-même ou d’autres produisent… sauf endettement.
Égalitarisme et économie

L’égalitarisme se matérialise par une redistribution massive : non seulement des impôts progressifs, mais aussi et surtout, en masse financière, des services gratuits égaux pour tous, comme la santé et l’éducation. Le système est cohérent et protecteur. Mais la redistribution n’existe que si la production le permet. La plupart des pays développés en sont plus conscients que nous et s’organisent en conséquence. De plus l’égalitarisme pousse à taxer la réussite entrepreneuriale, de toute façon moralement suspecte depuis Marx.

Les effets de cet endoctrinement sont graduels et cumulatifs. De multiples témoignages dénoncent aujourd’hui une coupure entre les générations : les anciens seraient plus consciencieux et conscients de l’utilité sociale de leur travail, que les jeunes à la fois moins impliqués et moins bien formés. Cette évolution correspond grosso modo à l’évolution de l’éducation nationale.
L’école : de la méritocratie au chouchoutage ?

À la fin du siècle dernier, un club d’enseignants m’a demandé d’analyser les programmes scolaires de Sciences économiques et sociales (SES), censés enseigner les mécanismes économiques aux élèves des lycées. J’y ai trouvé des propos hostiles aux entreprises :
- Jamais on ne disait qu’elles étaient à l’origine du niveau de vie de tous, directement ou par redistribution.
- Ni que la croissance reposait sur des talents rares pour les nouveaux procédés et sur des entrepreneurs diffusant chacun à son échelle les dernières technologies …
Je n’ai pas été le seul à m’en apercevoir et un projet de réforme a visé à remplacer les SES par une éducation à l’entreprise calquée sur ce qui s’enseignait dans l’enseignement professionnel (un peu de droit, de comptabilité etc.). C’était un premier pas, auquel il manquait toutefois le rôle économique des entreprises. Mais c’était encore trop et la réforme s’est terminée par un compromis : 1h30 par semaine pour l’éducation à l’entreprise et la même durée pour les SES. Depuis 2019, les SES ont gardé 1h30 en seconde et peuvent être choisir comme spécialité à concurrence de 4 ou 6 heures par semaine. Si le programme et les enseignants sont restés le même, ce n’est pas un progrès !
Plus important que cette bizarrerie des programmes, les classements internationaux montrent une dégradation des performances en mathématiques et en français. Cela au moment où l’économie est plus que jamais fondée sur le numérique, l’ingénierie et la recherche. Les enseignants interrogés disent que la consigne est de “ne laisser personne de côté”, au risque délibéré de ralentir les meilleurs. « Les groupes de niveau » ont été refusés « parce qu’ils stigmatisaient les moins bons ». Tout cela est symbolisé par « le baccalauréat pour tous », auquel nous sommes presque arrivés. Certes la stigmatisation a disparu, mais, devant la baisse du niveau desdits bacheliers, ce sont maintenant aux entreprises et aux universités d’assurer la formation qui a manqué ou régressé !
Par ailleurs, j’ai noté de nombreuses réflexions disqualifiant l’enseignement professionnel et technique, alors que les exemples de la Suisse et de l’Allemagne démontrent que ce n’est pas du tout une relégation et explique au contraire une partie du succès industriel de ces deux pays.
La baisse du niveau des élèves n’est pas le fait des enseignants, que je ne critique pas : ceux que je connais sont compétents et dévoués, et sont souvent en butte aux « pas de vague » de leur hiérarchie, comme je l’ai personnellement été, quand je dirigeais une école supérieure. Ils sont de surcroit particulièrement mal payés en début de carrière, ce qui écarte probablement beaucoup d’éléments qualifiés. C’est plutôt une critique de la hiérarchie et de l’inspection qui me semblent imposer un comportement très permissif.

Le dernier exemple rencontré est celui d’un contractuel de mathématiques au collège, licencié parce qu’il ne s’était pas assez soucié de « l’empathie avec les élèves » ! Le résultat de tout cela est de pousser les parents à des stratégies de contournement : enseignement privé, cours particuliers…, ce qui rétablit une hiérarchie sociale que l’on veut éliminer. Je note d’ailleurs que le programme du parti socialiste prévoit une « nationalisation à long terme du privé ». Pourquoi détruire ce qui semble mieux marcher et qui par ailleurs coûte moins cher à l’État ?
Le comble à mon avis a été le programme Affelnet, qui, pour l’affectation dans les lycées, ajoute aux élèves « de milieux défavorisés » une note « compensant l’inégalité de départ ». Autrement dit, on pénalise les enfants dont les parents se donnent du mal pour élargir la culture et les connaissances à domicile ! On peut résumer tout cela par une aversion culturelle à la réussite, et par la confusion entre uniformité et justice.

Conclusion : de l’école à l’économie
Finalement, une école qui nie les différences prépare une société qui a du mal à accepter la différenciation économique : elle installe l’idée que toute hiérarchie est une injustice, que toute sélection est une violence, que tout écart de résultat est une faute du système. À l’inverse, les pays qui résistent mieux (Suède, Suisse) sont ceux qui articulent plus clairement l’égalité des chances et l’excellence, la protection et la responsabilité, la cohésion et la différenciation. La productivité horaire française est encore bonne, et notre déclassement provient en partie de notre préférence pour les loisirs. Pourquoi pas, mais les politiques devraient expliquer que c’est un choix de société et que l’on ne peut pas avoir à la fois plus de loisirs et le même niveau de vie que les voisins, puisque ces loisirs sont pris sur la production.
Après quelques dizaines d’années d’égalitarisme à l’éducation nationale, ces idées infusent désormais l’atmosphère politique et gagne petit à petit le monde adulte, menaçant à terme notre productivité horaire : nous cumulerons le double handicap de travailler moins et produire moins pendant notre temps de travail réduit… avec quel résultat, à votre avis ? Certainement pas une hausse du niveau de vie ! Le débat ne me semble pas être “égalité contre efficacité”. Il oppose deux conceptions : l’égalité réelle des chances, exigeante, qui suppose des savoirs solides, une évaluation honnête, des parcours différenciés et réversibles ; et l’égalitarisme nivelant, qui affaiblit les fondamentaux, dénigre l’excellence et se prive des ressorts mêmes du progrès.
Si l’on tient toute hiérarchie pour injuste par principe, les inégalités économiques apparaissent nécessairement suspectes. Pourtant, le niveau de vie de tous vient de ce que quelques personnes et quelques entreprises captent une part disproportionnée de la valeur parce qu’elles innovent, prennent des risques, échouent souvent, réussissent parfois. La France ne manque ni de talents ni de capacités. Elle a simplement placé l’égalisation des situations au sommet de sa hiérarchie d’objectifs… et notre déclassement en découle !
Source : yvesmontenay.fr
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